Année psychologique, III; Paris, Alcan
caractère qui reviennent le plus souvent dans l'observation des enfants peureux » \
Quand rémotion est produite, elle est sentie, mais avec une conscience atténuée et confuse, et sans autre retentissement mental qu'une tendance obscure et irréfléchie à éviter toutes les occasions oii elle pourra se reproduire de nouveau. Mais l'enfant ne clierche ni à l'analyser, ni à la combattre.
Cet état de choses peut durer, se prolonger longtemps, persister même pendant toute la vie. On voit des sujets craintifs, impressionnables, timorés, timides en un mot, qui, par une sorte de retraite instinctive, se sont toujours garés des occasions où ils étaient exposés à payer de leur personne, et qui, sans souffrir beaucoup de leur timidité, et surtout, sans se l'avouer clairement, ont mené à cause d'elle une existence de pénombre, de solitude, de médiocrité triste. Beaucoup d'employés de bureau, passant trente années derrière des fenêtres, parmi les mêmes habitudes quotidiennes, sont ainsi, je crois, des timides obscurs, inconscients de leur timidité, et qui, évitant d'instinct toutes les occasions de la mettre à l'épreuve, ont évité par là toutes les occasions d'en souffrir. Ils demeurent toute leur vie des « effacés* », selon l'heureuse expression de Pierre Gauthiez,
Mais souvent, il est loin d'en être ainsi. A un certain
1. Cf. M. Baldwin, Dashfulness in Children {Educational Review, décembre 1894).
2. Pierre Gauthiez, Un Effacé; Paris, Librairie de l'Art, 1887.
moment do l'évolution physique et psychique de l'enfant, la timidité est mise en évidence, fortement éclairée par la conscience, et devient une matière aux opérations mentales.
C'est au moment de la puberté que la plupart des timidités, encore obscures chez l'enfant, prennent conscience d'elles-mêmes. Il s'opère, en effet, dans l'organisme et dans le caractère des sujets, au moment où s'éveillent les premiers frémissements de la vie sexuelle, des transformations de haute importance.
« Solennelle est l'époque de la puberté. C'est à cette période que l'homme et la femme, une fois l'époque sans couleur passée, affranchis de l'enfance et de la première adolescence, assument l'un et l'autre l'individualilé particulière qu'ils garderont pendant le reste de leur vie; l'un et l'autre, entièrement entrés dans la période du développement sexuel, offrent entre eux une différence qu'ils ne présentaient pas avant la période de la puberté. Une telle époque, d'après le poète, est marquée par l'agrandissement de l'âme, et la pathologie nous apprend qu'alors, ceux qui trébuchent, pour ainsi dire, sont ceux qui n'ont pas reçu de la nature des moyens de résistance psycho-physiques suffisants '. »
Chez le jeune homme à la puberté, écrit un autre auteur*, « du côté psychologique, on remarque la pré-
1. Silvio Venluri, Corrélalion!) psycho-sexuelles, p. 16; Paris, Masson, 1899.
2. Antonio Marro, Le rôle social de la ■puberté (Revue philosophique, juin 1899).
poiidérance du champ émotif sur l'intelleclif. Les impressions, au lieu d'être reçues simplement comme des éléments idéatifs, prennent une forme affective et sont suivies ^'effets vaso-moteurs, viscéraux, acquérant plus de puissance dans les déterminations de la volonté. Dans ce tumulte affectif, nous remarquons, chez le jeune homme, un sentiment plus complexe, plus élevé de sa propre personnalité, et une plus grande énergie de réaction contre le monde extérieur. En cherchant la cause de toutes ces diverses modifications qu'on observe chez l'homme, nous ne sommes pas loin du vrai en admettant comme cause biologique primaire, l'active et intense dilatation vasculaire qui dans l'organisme accompagne le développement pubéral.... »
« Non moins remarquables que chez l'homme, sont les modifications apportées dans l'organisme physique, biologique et psychologique de la femme à l'époque de la puberté.... Du côté psychologique, l'élément émotif devient prépondérant sur l'intellectif encore plus chez la femme que chez l'homme. Il en naît une plus grande mutabilité des états de l'esprit, une moindre consistance, et une moins complète élaboration des déterminations de la volonté. »
Aussi l'époque de la puberté se montre-t-elle particulièrement favorable au retentissement des impressions dans la sphère de la sensibilité affective. C'est ce qui se produit pour l'émotion des timides. Les réactions émotionnelles ne demeurent plus négligées, indifférentes.
Elles émeuvent profondément la sensibilité affective du sujet, retentissent dans les sphères sentimentales, heurtent la notion de la personnalité et se rencontrent avec ridée du « moi ». L'émotion n'est plus simplement 'perçue, comme chez l'enfant, elle est aperçue : c'est-à-dire qu'elle s'éclaire fortement par la conscience, qu'elle éveille à sa suile un cortège d'idées et de sentiments divers et contraires, qu'elle se fixe sur le « moi » pour en devenir un élément actif, et que son souvenir, entretenu par les vibrations affectives, va devenir une force agissant et influençant dans un certain sens la direction de la conduite et les délibérations volontaires. Alors seulement, on peut dire que la timidité est complète, développée intégralement. Les deux éléments qui la composent sont présents : d'une part, l'émotion fondamentale; d'autre part, l'état mental correspondant, la modalité du caractère. Telle est la timidité de Yadulte que nous avons étudiée en détail. Mais son sort sera bien différent suivant les sujets. Le plus souvent, cette infirmité de l'adolescence, cette appréhension des contacts sociaux s'atténue, s'efface par l'usage; l'homme poussé par les nécessités quotidiennes maîtrise son émotion et s'aguerrit dans les luttes de la concurrence vitale, de sorte qu'il ne lui reste plus de sa timidité, à l'âge mûr, qu'un souvenir inerte et décoloré qui prend place parmi les autres souvenirs anciens de ses premières sensibilités, do ses premières illusions et de ses premières exaltations amoureuses.
Mais quelquefois, malgré les épreuves traversées, la limidité persiste et se continue jusqu'à la vieillesse. Les vieillards timides sont ceux qui l'ont toujours été. Et même, vers la fin de la vie, leur impressionnabililé peut îuigmenler encore en s'aggravant de ces émotions et de ces défaillances de la volonté qu'entraînent l'évolution de l'orpranisme et la déchéance sénile des fonctions du
cerveau
Sexe. — Le sexe des sujets paraît exercer quelque influence sur l'évolution de la timidité. D'après les documents qui m'ont été fournis, l'émotion fondamentale, l'accès de timidi'é se présenterait chez l'homme comme chez la femme avec des symptômes à peu près semblables : c'est dans le retentissement menlal secondaire, dans les réactions sur le caractère que résideraient surtout les différences.
Ainsi chez la femme la limidité paraît assez étroitement liée à la coquetterie. Comme la femme est beaucoup moins astreinte à payer de sa personne, à faire acte d'initiative en public, à lutter d'énergie contre un adversaire, la paralysie émotive de la timidité l'entrave moins et, partant, la préoccupe moins. En revanche, elle s'affectera beaucoup plus de sa timidité si celle-ci fait obstacle à son jeu naturel de séduction amoureuse. Elle a peur d'être émue et rougissante parce qu'elle a peur de paraître laide et disgracieuse. Mais, par contre, si l'émotion et la rougeur peuvent lui être un moyen de séduction, elle n'hésitera pas à en tirer profit. Une jeune fille qui rougit très
facilement, m'a avoué que celle tendance à rougir ne lui était nullement désagréable, car la coloration du visage, en animant ses traits et en donnant plus d'éclat à ses yeux, lui était avantageuse. C'est qu'en effet la pudeur, dont la rougeur est la manifestation visible, est pour la femme un des grands moyens d'attraction sexuelle'. Aussi la timidité, combinaison binaire de peur et de pudeur, esl-elle beaucoup plus voisine de la pudeur chez la femme que chez l'homme. La femme rougit plus facilement et la rougeur occupe dans le tableau de son émotion une place plus importante. Cependant on verra, d'autre part, que cette rougeur ne devient presque jamais pathologique chez la femme et ne provoque que rarement des phobies et des obsessions comme chez l'homme. Ce qui s'explique précisément par le rôle normal de la rougeur et de la pudeur dans la vie de la femme.
Chez l'homme au contraire, la fonction sociale étant avant tout active, les timides s'affecteront de tout ce qui peut entraver leurs moyens d'action et, au premier rang, de l'inhibition émotionnelle qui les paralyse. Chez eux la timidité est liée plus spécialement aux sentiments de dignité et d'honneur masculin, qui correspondent à l'opinion qu'on a de soi-même et que les autres en ont. C'est pourquoi les hommes se révoltent avec tant de colère contre une émotion qui leur enlève des forces, les amoindrit à leurs propres yeux, les affaiblit en face des