‹ Les timides et la timiditéChapitre 53 sur 89 · Stendhal, De l'Amour» Calmann Lévy, p · texte numérisé non relu

Stendhal, De l'Amour» Calmann Lévy, p

dite. Le professeur I.-A. Sikorsky, de Kiew, un éminent analyste de l'âme slave, croit aussi aux nuances ethniques de la timidité, et m'écrit : « Les Slaves, bien que braves et belliqueux, sont, au fond, timides, et c'est ce qui a contribué à répandre chez les nations étrangères celle idée erronée qu'ils sont indécis. Les Slaves euxmêmes parfois se jugent tels. » Malgré l'opinion contraire qu'a bien voulu me donner le D' Max Nordau, et dont je le reniercie vivement, je croirai néanmoins que le Germain est également timide à sa manière. Mais Slaves et Germains possèdent ce caractère commun que leur sensibilité est discrète, contenue à l'intérieur, dissimulée souvent derrière un masque et des allures de rudesse voulue, parfois même de brutalité. J'ai observé plusieurs Allemands qui éprouvaient, à un haut degré, la conscience subjective de la timidité en présence de personnes supérieures ou inconnues, mais dont le trouble, maîtrisé par la réflexion, ne se trahissait au dehors que par des indices imperceptibles.

Au contraire, les peuples latins du Midi ont une sensibilité bien plus expansive. Les mots, les gestes, les jeux de physiomonie accompagnent au fur et à mesure le déroulement de leurs étals de conscience. En vérité, ils sentent moins, mais ils réagissent davantage. Et, tout compte fait, je ne sais pas si leur mimique, expressive parfois jusqu'à l'exaltation passionnée, ne couvre pas moins d'agitation intérieure que le visage muet et les mouvements tranquilles d'une individualité septentrionale.

Quant au Français, il se place naturellement entre ces deux types extrêmes. On peut admettre qu'en moyenne il sent vivement comme il réagit vivement. Il y aurait chez lui à peu près équilibre entre la sensation interne et la manifestation extérieure.

Citons, pour terminer, le jugement qu'émettait Renan sur la race celtique.

j< C'est une race timide, réservée, vivant tout en dedans, pesante en apparence, mais sentant profondément et portant dans ses instincts religieux une adorable délicatesse. Cette infinie délicatesse qui caractérise la race celtique, est étroitement liée à son besoin de concentration. Les natures peu expansives sont presque toujours celles qui sentent avec le plus de profondeur, car plus le sentiment est profond, moins il tend à s'exprimer. De là, cette charmante pudeur, ce quelque chose de voilé, de sobre, d'exquis, à égale distance de la rhétorique du sentiment trop familière aux races latines, et de la naïveté réfléchie de l'Allemand,...

a La réserve apparente des peuples celtiques, qu'on prend pour de la froideur, tient à cette timidité intérieure qui leur fait croire qu'un sentiment perd la moitié de sa valeur quand il est exprimé et que le cœur ne doit avoir de spectateur que lui-même*. »

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