‹ Les timides et la timiditéChapitre 55 sur 89 · Revue Bleue, 28 juillet · texte numérisé non relu

Revue Bleue, 28 juillet

aveugle et innée de notre corps, de notre physique, des défauts que nous croyons avoir. C'est le souci exagéré de l'opinion relative à notre personne qui paraît bien le point de départ de l'émotivité des timides.

Quant aux autres causes invoquées par les sujets, si elles jouent souvent un rôle occasionnel, elles ne suffisent pas à créer de toutes pièces la timidité.

Pour peu que l'on y réfléchisse, on reconnaît que ni les défauts physiques, ni les tares mentales, ni les difformités, ni la gaucherie, ni le manque de bonnes manières ou d'argent n'agissent comme cause unique pour produire la timidité. Ne voyons-nous pas, autour de nous, mille individus affectés soit de disgrâces physiques, soit de retard mental, boiteux, bossus, myopes, maladroits et misérables, qui cependant n'en deviennent pas pour cela des timides? Il faut donc admettre l'intervention d'un autre facteur agissant concurremment avec ces diverses causes pour développer la timidité. Ce facteur c'est la prédisposition native du sujet. Nous sommes ainsi conduits à rechercher Yhérédilé.

Hérédité. — J'ai interrogé à ce sujet tous mes correspondants. La plupart d'entre eux ont signalé une tendance marquée à la timidité chez plusieurs de leurs ascendants. 11 y aurait donc un phénomène manifeste de transmission héréditaire. Apparemment, cette tendance à la timidité fait partie de cette hyperesthésie affective que nous avons considérée comme le fond même du caractère des timides: délicatesse, scrupules, pudeur, etc., se ren-

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contrent communément associés à la timidité; ce sont autant de manifestations d'une même sensibilité fondamentale. C'est donc dans les réactions de la sensibilité et non dans les représentations intellectuelles qu'il faut chercher l'orig-ine de la timidité. Les frémissements sensibles existent avant les jugements logiques : ici encore se vérifie la priorité de la vie affective.

Ainsi c'est dans l'organisation innée du sujet que réside la cause première de la timidité. On naît timide, comme on naît peureux ou courageux, beau ou laid, petit ou grand, fort ou faible, brun ou blond, etc. Quant aux causes invoquées par les timides, elles sont secondaires et ne servent qu'à faire passer en acte une tendance toute prête en puissance.

Enfin, d'autres causes interviennent encore : ce sont les circonstances extérieures dans lesquelles la timidité se manifeste. De sorte qu'on peut accorder à la timidité trois sortes de causes :

1° Causes prédisposantes, liées à l'organisation native du sujet contenant le germe de la timidité;

2° Causes déterminantes (physiques ou psychiques, défauts naturels, infirmités, manque d'esprit, délicatesse, manque d'argent, éducation, etc.), qui déterminent en apparence l'éclosion de la timidité;

Z° Causes occasionnelles (circonstances, lieux, personnes, professions, etc.), qui sont les conditions dans lesquelles la timidité se manifeste habituellement chez chaque individu, les causes provocatrices de l'accès de timidité.

Causes occasionnelles. — Ces causes occasionnelles méritent de retenir un instant notre attention. Elles sont infiniment variées.

L'accès de timidité peut être provoqué d'abord par la qualité des personnes. Certains sujets, familiers avec leurs parents et les personnes de connaissance, sont timides envers les étrangers et les inconnus. D'autres, au contraire, nullement gênés en présence d'inconnus, le sont infiniment à l'égard de leurs amis et de leur famille.

Cette timidité des enfants envers leurs parents est assez fréquente. Elle est le plus souvent le résultat d'une éducation défectueuse, d'une erreur de la part des parents qui, dans le but de se faire respecter et obéir, n'arrivent qu'à se faire craindre et détester. Paul Adam nous en conte un exemple :

« Cola prêtait à des réflexions moroses. Elles me menèrent à concevoir nettement les plaisirs que mon père tirait de mon commerce. Il tentait sur moi, àme vile, une expérience d'éducation dont rien ne le saurait contraindre à se départir.

« Pénétré de théories protestantes et suisses, admirateur de Thiers, de Guizot, lecteur du Temps, fonctionnaire républicain aux mœurs rigides, convaincu que la défaite de Sedan se devait attiùbuer aux gaillardises des cocodettes de Compiègne et aux reins abusifs de l'empereur, il entendait conduire mon éducation selon un mode de rigidité évangéliste. Sa manie de contrarier mes plaisirs ou mes goûts, de contredire mes propos, était un sport

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véritable, et, à son sens, une excellente gymnastique pour me rompre la volonté, m'affranchir des caprices et des instincts, interdire à toute habitude de me gagner. « Je veux que tu sois un être libre , me répétait-il, « c'est-à-dire libre avant tout de toi-même. Il faut se «. défaire des appétits qui séduisent, des lâchetés du corps, « des inclinations vives, afin de rester maître entièrement « de soi. Ta volonté même, il faut l'assouplir et l'humilier « devant un type idéal. » Bien qu'elle fût hautaine et peu vulgaire, cette théorie donnait dans l'application les pires résultats \ »

Parfois les rapports sont renversés et ce sont les parents qui se montrent timides envers leurs enfants. Benjamin Constant rapporte le cas du père de son héros de roman, Adolphe.

« Je trouvais dans mon père, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui souriait d'abord de pilié, et qui finissait bientôt la conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles; mais à peine étionsnous en présence l'un de l'autre, qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi d'une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que c'était que la timidité, cette

1. Paul Adam, Les Images Senlûnenlales; Paris, OllendorfT, 1893

souffrance intérieure qui nous poursuit jusque dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre cœur les impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu de moi quelques témoignages d'afîection que sa froideur apparente semblait m'interdire, il me quittait, les yeux mouillés de larmes, et se plaignait à d'autres de ce que je ne l'aimais pas.

a Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère. Aussi timide que lui, mais plus agité parce que j'étais plus jeune, je m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que j'éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l'intérêt, l'assistance et jusqu'à la seule présence des autres comme une gêne et comme un obstacle. »

Les élèves sont habituellement timides envers leurs maîtres. A propos des timidités scolaires, un professeur de lycée m'écrit :

« Tout nouvel écolier est timide. Celui-là même qui était à la maison indocile, turbulent et grossier, devient en classe ou en étude, poli, tranquille et soumis. C'est

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que l'enfanl étant assez tard transféré du logis au collèg-e, dans un âge où il raisonne et comprend les choses, le changement hrusque d'habitudes et de milieu, la peur de l'inconnu l'impressionnent et paralysent son être tout entier. Ses maîtres ne sont à ses yeux que les gardiens féroces de cette chose énorme qui s'appelle le règlement. Ils ne font rien d'ailleurs, en général, il faut bien en convenir, pour dissiper cette impression. De sorte qu'en leur présence l'enfant, déjà timide de prime abord avec une grande personne quelconque, l'enfant n'est jamais luimême; il s'observe, il se compose, il devient un petit personnage maniéré, gêné dans ses discours, gauche, maladroit. Il est timide.

« Ajoutez à la peur des maîtres celle des camarades. Les enfants sont pleins d'amour-propre, et leur raillerie est sans pitié. Gare à l'auteur d'une parole ou d'un acte ridicule! Il n'en faut quelquefois pas davantage pour vouer l'un d'entre eux à tous leurs quolibets, pour en faire leur souffre-douleur pendant longtemps : jeu cruel où chacun, volontiers bourreau, redoute d'être victime. De là la crainte, l'appréhension d'agir, de parler, de répondre en classe devant les camarades. J'en ai connu un qui jusqu'en seconde n'osait pas traverser la salle d'étude! A plus forte raison évitait-il de répondre aux questions de ses professeurs, à moins d'être trois fois sûr de ne pas se tromper. »

Plus curieuse est la timidité des maîtres à l'égard de leurs élèves. D'après les renseignements que j'ai recueil-

lis, elle serait beaucoup plus fréquente qu'on ne le pense, surtout chez les débutants dans le professorat.

a Quand je passais mes examens, avoue un savant professeur, et que je me trouvais devant mes juges, je n'éprouvais aucune émotion et je répondais à leurs questions sans être intimidé le moins du monde. Or, maintenant, quand c'est moi qui les pose, ces mêmes questions, en ma qualité d'examinateur, je sens que je m'intimide. C'est extraordinaire! Professeur, je suis devenu timide et, candidat, je ne l'étais pas *. »

De même, le professeur cité plus haut m'écrit encore : « Quant à la timidité spéciale de certains maîtres, elle a également plusieurs raisons. La plus fréquente, c'est la faiblesse de caractère qui empêche de réagir, de prendre une décision, c'est-à-dire de punir, en présence de jeunes gens frondeurs et ennemis de la règle et de la contrainte. Conscient de cette faiblesse, le maître se trouble, perd la tête, sent qu'il est ridicule, et le devient d'autant plus qu'il l'est consciemment. Dès lors, il appréhende comme un supplice l'entrée en classe, le cours à faire, en un mot, le contact avec ses élèves, et cette appréhension constitue sa timidité. Un maître, conduisant sa division vers la porte du lycée, a dû. se résigner à faire, à la remorque de ses jeunes gens, deux ou trois fois le tour d'une cour, en soupirant après le moment où ils voudraient bien s'en aller et lui rendre enfin sa liberté! Il

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