‹ Les timides et la timiditéChapitre 56 sur 89 · Jules Claretie, ie Journnl, 5 juillet · texte numérisé non relu

Jules Claretie, ie Journnl, 5 juillet

ETIOLOGIE 143-

n'osait pas leur intimer l'ordre de cesser leur manège et de sortir!

« D'autres fois — le cas est plus rare — c'est le souci du bien, d'une perfection irréalisable, qui empêchera le professeur, le maître, de parler ou de punir. Sachant combien il est difficile de traduire exactement sa pensée, de la faire passer sans la déformer de son propre cerveau, dans celui de ses élèves, le professeur sera timide, hésitant, et presque muet. Faut-il réprimander et punir, lesmaîtres, les professeurs de ce genre tergiversent, par peur de tomber à faux, d'infliger une peine trop douce ou trop sévère, et souvent finissent par s'abstenir. On voit d'ici quel parti peuvent tirer leurs élèves d'une telle situation.

« Il est enfin quelques timides pusillanimes, dont la seule préoccupation est celle-ci : « Que penseront de moi mes « chefs? me verront-ils d'un bon œil soulever tel ou tel « incident disciplinaire? n'aimeront-ils pas mieux que « j'étouffe tout cela? » C'est l'éternel principe administratif: Surtout, pas d'histoire! qui les hante comme une obsession et produit chez eux les mêmes phénomènes, ou à peu près, que chez les élèves hypnotisés par la peur du règlement. »

Mentionnons à la suite, la timidité de l'inférieur envers le supérieur, du domestique envers le maître, et réciproquement, du supérieur envers l'inférieur, du maître envers le domestique. Beaucoup de timides éprouvent une grande gêne à donner des ordres à leurs subordonnés

et peuvent éprouver un véritable malaise lorsqu'ils doivent leur adresser des observations et des reproches. Une jeune fille m'écrit : « Envers les inférieurs, ma timidité est provoquée par un sentiment de profonde délicatesse, par la sensibilité et la commisération à l'égard des malheureux. Je suis portée alors à un excès de politesse. » Je connais une dame qui, pour se donner une contenance, mettait des binocles à verres fumés lorsqu'il s'ag-issait de réprimander ses domestiques.

Il n'est pas rare aussi que les intelligences supérieures soient intimidées en présence des sots : « J'étais moins sujet à ces abattements, dit Montesquieu, devant des gens d'esprit que devant des sots : c'est parce que j'espérais qu'ils m'entendraient, cela me donnait de la confiance '. »

L'accès de timidité peut être provoqué ensuite par le sexe des personnes. On connaît l'émotion rougissante des jeunes garçons en présence des femmes, et réciproquement l'attitude des jeunes filles en présence des hommes. A cet égard, une institutrice qui observait beaucoup ses élèves, me disait avoir cru remarquer que les femmes et les jeunes filles de caractère léger se trouvaient moins intimidées avec les hommes qu'avec les femmes, et que celles d'un caractère plus sérieux et plus réfléchi se troublaient davantage dans une compagnie masculine.

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