‹ Les timides et la timiditéChapitre 57 sur 89 · Portrait de Montesquieu par lui-même · texte numérisé non relu

Portrait de Montesquieu par lui-même

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Ici surgit une grosse question : celle de la timidité dans Vamour.

En ce qui concerne la femme, j'ai déjà indiqué comment, dans la vie sexuelle, sa timidité, voisine de la pudeur, ne lui était qu'un obstacle médiocre, puisque son rôle est essentiellement passif, et comment elle pouvait même parfois, par une rougeur avantageuse, devenir un moyen de séduction.

C'est donc à propos de l'homme surtout que se pose le problème de la timidité dans l'amour. Le sujet a été longuement traité par les poètes, romanciers et écrivains de tout genre.

« Une dérision cruelle et fréquente, c'est le goût de l'amour, la passion des femmes chez un timide. Quel dépit de n'oser rien entreprendre quand la victoire est aux audacieux; quel déplaisir de ne pouvoir exprimer les belles imaginations que suggère un objet aimé! Demeurer tremblant et muet sans trouver la force de se déclarer, n'est-ce pas la pire infirmité, alors qu'un malotru quelconque n'hésite ni à dire ni à faire? Hélas! le goût des femmes aggrave encore la timidité; l'exaltation sentimentale, le culte de la beauté et de la grâce ajoutent au respect des timides qui redouteraient de porter une main téméraire sur une voisine ardemment désirée. « Il est vraiment trop respectueux, pense-t-elle de ce partenaire immobile; c'est un bon garçon! » Elle pousse un soupir de regret et attend un insolent.

« Mais voici que dévoré de désirs, honteux de sa réserve,

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de son manque de résolution, à l'exemple des audacieux qui ne rencontrèrent pas de cruelles, notre timide se jur& de parler et d'agir. A peine devant la belle, ses hésitations le reprennent; mais, comme il s'est promis de les vaincre, il brusque la place. Dépourvu de sang-froid, ignorant l'art des préparations, il emploie sans préambule les mots catégoriques et tout de suite joint le geste à la parole. Aussitôt il se voit repoussé, il se trouve déconcerté par une résistance indignée et furieuse. C'est que faute d'avoir choisi le moment, d'avoir saisi certaines nuances, ses propos ont offensé, son attaque a paru brutale; c'est peut-être qu'on lui tient rancune d'avoir suspendu les hostilités à la première alerte, sans pousser l'assaut à fond et forcer la capitulation.

« Du moins, les sentiments longtemps contenus, l'amour, l'admiration, le désir, peuvent-ils éclater en des pages ardentes, par l'éloquence épistolaire? Mais non! il n'est que les amoureux en accointance, que les amants concertés qui renouvellent par lettres les joies de^ leur amour; qui peignent de loin les mille nuances d'une tendresse dont les rapprochements ne trouvent pas de phrases subtiles, qui se congratulent, se disputent, se quittent, se reprennent, se séparent, se reconquièrent, se détestent et s'adorent à la faveur d'un encrier. Le timide n'écrit pas, parce que la source de son imagination et de son esprit ne jaillit pas extérieurement; s'il a fait l'effort d'épancher son ardeur, de représenter l'état de son amour dans une lettre, il la lit, la relit, tremble de l'en-

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voyer, se persuade qu'elle est maladroite, inutile, et enfin la déchire.

« Cette douleur de rhomme timide, combien de fois n'en ai-je pas entendu la plainte ! Je me rappelle les confidences attristées d'un artiste supérieur par le talent et l'intelligence, que sa situation rapprochait de femmes aimables et jolies dont il raffolait. Jamais il n'avait osé se déclarer à aucune d'elles, ni su demander et obtenir ce qu'elles n'étaient pas assez sévères pour refuser obstinément. Ainsi, ce féministe s'était trouvé réduit aux caresses des filles payées, et à soixante ans, il regrettait de n'avoir jamais senti sur ses lèvres la douceur de lèvres sincères*. »

M. Paul Bourget cite la timidité parmi les causes qui peuvent exclure pour toujours ceux qui en sont atteints du nombre des amants.

« J'entends par là (la timidité), non point ce joli défaut dont les femmes raffolent et qui consiste à se demander, le cœur battant, devant une jolie main qui évente un joli visage, comme Thomas Diafoirus : « Baiserai-je, papa? » Non, mais cette timidité presque sauvage qui n'est plus un ridicule tant la douleur en est aiguë et paralysante. Rousseau paraît avoir été timide de cette timidité-là, comme d'ailleurs la plupart de ses confrères dans le triste péché de solitude qu'il a confessé — ce Rousseau dont ses ennemis ont prétendu, non sans vraisemblance, qu'il s'était vanté d'avoir mis ses enfants à l'hôpital, pour faire

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