Henry Baùer, Le Jour)ial, 23 mars
croire qu'il était capable d'en avoir. Ce timide obscur et farouche est souvent un homme qui adore les femmes, que son invincible accablement en leur présence précipite en de dégradantes débauches, et qui devient l'esclave de quelque bas et facile concubinage. La plupart des ancillaires (de ancilla, servante), ceux dont la bourgeoisie dit avec un envieux mépris qu'ils aiment les poches grasses, sont des exclus par timidité; ainsi le passionné et mafheureux Sainte-Beuve, dont on n'a pas assez admiré le mot si profond, si révélateur, comme on lui demandait ce qu'il voudrait être : « Lieutenant de hussards! » répondit-il*. »
C'est en effet à la timidité qu'on doit demander l'explication de bien des liaisons bizarres et incompréhensibles, dont Alphonse Daudet cite un cas dans l'histoire de ce Hettéma, « ce géant velu, à lourde mâchoire, si timide à l'ordinaire, qu'il ne pouvait pas dire deux mots sans rougir et sans bégayer.
« Cette timidité folle, d'un contraste comique avec cette barbe noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la tranquillité de sa vie. A vingt-cinq ans, débordant de vigueur et de santé, Hettéma ignorait l'amour et la femme, quand un jour, à Nevers, après un repas de corps, des camarades l'entraînèrent à moitié gris dans une maison de filles et l'obligèrent à faire son choix. Il sortit de là bouleversé, revint, choisit la même,
1. Paul Bourget, Physiologie de l'amour moderne; Paris, Lemerre, 1891.
ETIOLOGIE 149
toujours, paya ses dettes, l'emmena, et s'effrayant à ridée qu'on pourrait la lui prendre , qu'il faudrait recommencer une nouvelle conquête, il finit par l'épouser'. »
M. Hugues Le Roux a publié aussi, dans divers articles, d'intéressantes observations de timides.
« Hélas! mon ami, voilà le mal. Jamais les femmes ne seront possédées par ceux qui les aiment vraiment. Ceux-là seuls les conquièrent qui osent beaucoup avec elles et, précisément, ces audacieux sont les hommes qui
les méprisent — Tiens, me dit Jean, je viens de lire
un roman de Feuillet qui répond à toutes tes questions. La scène se passe bien entendu dans un château. Un homme du monde fait la cour à une femme du monde; lui, aime vraiment, au moins, il désire. Le soir venu (tu sais comme Octave Feuillet est romanesque) ce Roméo escalade le balcon de sa Juliette, sans la prévenir. Il pousse la fenêtre, il la trouve dans un déshabillé de nuit. L'heure, le décor, la surprise qui bouleversent la jeune femme, tout est favorable à l'exécution de ses projets. Il s'avance, il tend les bras, il va la saisir, l'emporter vers le lit.... Elle se précipite à ses pieds, elle le supplie, elle le conjure, elle plaide... avec quelle éloquence! Le malheureux est ébranlé (je t'ai dit qu'il aimait). Il songe : « Je ne peux pas abuser de ma force!... Ce serait une « lâcheté! un crime! » Il a honte de son audace.... Il