‹ Les timides et la timiditéChapitre 59 sur 89 · Alphonse Daudet, Sapho · texte numérisé non relu

Alphonse Daudet, Sapho

demande pardon à son tour... Il bat en retraite,... il recule vers la fenêtre. La femme outragée le repousse... le remercie.... Le voilà sur le balcon, elle, derrière la fenêtre qu'elle referme.... Et, au moment de pousser l'espagnolette, sais-tu quel mot elle prononce, cette femme outragée? Sais-tu de quelle épithète elle salue ce départ, la vertueuse qui se tordait, qui demandait grâce?... Une seconde, il me tint en suspens, sans doute pour mieux m'asséner le coup; puis, il prononça : Un mot... un seul mot : « Imbécile ' ! »

A citer encore cette jolie aventure de jeunesse de Chateaubriand :

« Monsieur le chevalier, il est temps de renoncer à vos « folies. Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous- « lieutenant au régiment de Navarre. Vous allez partir pour « Rennes et delà pour Cambrai. Voici cent louis : ména- « gez-les, je suis vieux et malade; je n'ai pas longtemps « à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne désho- « norez jamais votre nom. » Tel fut l'adieu du comte de Chateaubriand à son lils. Une voiture attendait : le jeune homme y monta et s'éloigna pour longtemps de Combourg, fier et triste à la fois de sentir le monde ouvert devant lui.

« Il était à peine arrivé à Rennes qu'un parent chez qui il logeait lui annonça que, sur ses instances, une dame qui, comme lui, se rendait à Paris, venait de consentir

1. Hugues Le Roux, Faut-il ose?-? {Le Journal, 4 décembre 1898.)

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■à le prendre avec elle. 11 parlait en homme satisfait de lui-même et qui fait son devoir.

« La nouvelle ne produisit pas l'effet qu'il attendait : Chateaubriand le remercia, mais sans montrer d'enthousiasme. Il se laissa présenter à sa compagne de voyage : c'était une marchande de modes qui gentiment s'appelait Mme Rose; son visage était aimable et elle avait l'air très dégagé. Dès cette première entrevue, le jeune homme ne laissa pas de ressentir quelque timide embarras; les fantômes d'amour qu'il se plaisait à évoquer n'avaient point cette tournure délurée. Mais il perdit toute contenance, quand Mme Rose l'ayant un instant considéré se prit à rire. A minuit, on partit : ils étaient seuls dans la voiture.

« Imaginez-vous l'accorte modiste s'ébrouant, faisant bouffer ses paniers, minaudant gentiment, non sans lancer quelques regards vers son voisin, tandis qu'elle s'installait, faisant mine de dormir, mais toute prête à lier conversation au moindre mot qu'on lui dirait. On a peut-être le droit de supposer, et cela sans vouloir médire de Mme Rose, qu'une aventure ne l'effrayait pas : <jue n'eût-on pas fait pour abréger la longueur et l'ennui d'un pareil voyage? Et puis, son jeune compagnon avait assez grand air ; elle n'était point sans savoir qu'il fût vicomte et l'honneur de s'en faire remarquer eût été doux à son cœur de petite marchande. Tandis qu'en son âme elle roulait des pensées souriantes, savez-vous quels étaient les sentiments de Chateaubriand? « Moi, qui de

« ma vie n'aurais regardé une femme sans rougir, cornet ment descendre de la hauteur de mes songes à celle « effrayante réalilé? Je ne savais où j'étais; je me collais « dans l'angle de la voilure de peur de toucher la rohede « Mme Rose. » Ce fut bien autre chose, quand elle essaya de tirer de lui quelques mots : « Lorsqu'elle me parlait, « je balbutiais sans pouvoir répondre. Elle fut obligée de « payer le postillon, de se charger de tout, car je n'étais « capable de rien. »

« La nuit sembla longue aux deux voyageurs. « Au « lever du jour, raconte Chateaubriand, Mme Rose regarda « avec un nouvel ébahissement ce nigaud dont elle regret- « tait de s'être emberloquée. » Elle ne se croyait pas, sans doute, une « effrayante réalité » et tant de vertu farouche la surprenait. Quoi qu'il en soit, le jour vint sans mettre un terme aux angoisses de son compagnon. Quand, en effet, il eut devant les yeux des paysages qui n'étaient plus ceux de la Bretagne, il tomba dans un profond abattement.

« Il n'eût point été convenable que Mme Rose laissât percer sa déception : elle avait quelque expérience et savait qu'en pareille occasion toute parole eût été déplacée; elle se contint; mais ses regards chargés de mépris donnèrent clairement à entendre à ce niais dans y quelle estime on le tenait. « Je m'aperçus, dit l'auteur « de René^ du sentiment que j'inspirais. Quand je devinai « que j'étais ridicule par mon bon côté, ma sauvagerie se « changea en une timidité insurmontable, je ne pouvais

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9 plus dire un mot. Je savais que j'avais quelque chose à « cacher et que ce quelque chose était une vertu. Je pris « le parti de me cacher moi-même pour porter en paix « mon innocence. »

« Le voyage s'acheva ainsi : Mme Rose dans un coin, toujours vexée de voir ses agréments ainsi méprisés, mais conservant maintenant une dignité fière; le vicomte, dans l'autre, toujours innocent, mais toujours confus. Aussitôt à Paris, elle le conduisit à l'hôtel de l'Europe, rue du Mail. A peine avait-il mis le pied par terre qu'elle dit au portier : « Donnez une chambre à Monsieur. » Se tournant alors vers Chateaubriand toujours interdit : « Votre servante », dil-elle assez sèchement en lui faisant une révérence courte. Puis, prestement, elle lui tourna le dos et disparut '. »

A côté des liaisons illogiques nouées et entretenues par la timidité, il faut placer les habitudes solitaires, les pratiques de l'onanisme. La crainte des femmes écarte le jeune homme timide des satisfactions naturelles du besoin sexuel, le pousse vers la masturbation qui est dans l'ordre génital l'équivalent de l'auto-analyse dans le domaine psychique, une sorte d'égotisme sexuel. Rousseau, en confessant cette triste faute, montre bien le genre de satisfaction que les timides y recherchent : « Ce vice, que la honte et la timidité trouvent si commode, a de plus un grand attrait pour les imaginations vives : c'est

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