Mosso, La Peur; Paris, Félix Alcan
« Le cœur ne commença sérieusement à me battre que le matin du grand jour. Je fus pris d'une inquiétude qui alla jusqu'au malaise. La peur me galopait plus furieusement à mesure que s'avançait l'heure. Je sentais toute l'impertinence de ma conduite, j'en voyais le danger qui était là, ouvert, béant sous mes yeux. J'avais à peine touché au déjeuner le matin ; il me fut impossible de rien manger le soir ; mon estomac se serrait et les morceaux me croissaient à la bouche; j'étais dans un état pitoyable. A la maison, on me suppliait d'envoyer un mot pour prévenir que j'étais malade, que j'avais été pris d'un enrouement subit. Je rejetai ces propositions avec horreur. J'avais pour principe en journalisme qu'il n'y a d'autre excuse à ne pas « faire son article » que d'être mort la veille; et encore... ajoutais-je. J'estimais qu'un conférencier était tenu aux mêmes obligations. Quand on est sur l'affiche, il. faut marcher coûte que coûte; on n'a pas le droit de se dérober. Mais de quelle ardeur j'eusse souhaité que les cataractes du ciel s'ouvrissent et qu'il en tombât une épouvantable averse ou même cette neige propice qui m'avait sauvé déjà d'un premier échec.
« Mais non ; la nuit s'annonçait sereine. J'avais voulu me rendre à pied au théâtre; les rues étaient pleines de monde, et à chaque voiture qui passait, filant du côté où je me dirigeais moi-même, je pensais avec tremblement qu'il y avait peut-être derrière ces vitres fermées un de ceux devant qui j'allais tomber : « Ave Caîsar, morituri te salutant ». La soirée se partageait en deux conférences
C'est moi qui étais le second sur le programme. J'avais donc une bonne heure à attendre dans le salon du foyer, où m'avait mené Eugène Yung. J'étais si pâle, si défait, qu'il avait pensé que tout encouragement serait inutile.
« Il m'avait, après quelques mots sur les bonnes dispositions que manifestait le public, laissé seul à mes réflexions. Elles étaient fort tristes. J'imagine que le condamné à mort que l'on va conduire à la guillotine n'éprouve pas d'autres sentiments que ceux dont j'étais agité : c'était tour à tour un accablement sans pensée, comme un tournoiement dans le vide, et tout de suite après, un pétillement de sang et une inquiétude qui ne me permettaient pas de rester en place. Je tirais ma montre à chaque instant : finissons-en vite, pour l'amour de Dieu! C'était un supplice intolérable'. »
Voici maintenant les impressions de Sarcey dans la suite :
«t Vous croyez peut-être que je pris plus d'assurance, à mesure que je me familiarisai davantage avec le public. Il n'en fut rien : tout au contraire. Si vous causez avec des artistes dramatiques de leurs débuts, tous ou presque tous vous diront qu'ils n'ont commencé à sentir sérieusement la peur que lorsqu'ils ont pu mesurer mieux la difficulté de leur art. Sans doute on éprouve, la première fois que l'on paraît sur les planches, cette sensation particulière que les comédiens ont appelée le trac, mais on
1. Francisque Sarcey, Souvenirs d'âge mûr, p. 37 ; Paris, OUendorf, 1892.
est jeune, on ignore le péril : on va de l'avant, avec la foug-ue irréfléchie d'un casse-cou. On ressemble à ces , enfants qui, en courant d'une haleine, ont franchi sur une planche étroite jetée de l'un à l'autre bord l'abîme d'un torrent; qui se retournent ensuite, regardent éperdus de terreur le chemin qu'ils ont suivi, et se disent tout pâles : « Jamais je ne pourrai repasser par là! »
« Je parlais tous les jeudis : avec quelle émotion jevoyais revenir ce jour fatal! J'avais toute la semaine roulé dans ma tête cette malheureuse conférence, et quand je touchais à l'heure de la produire devant le public, c'étaient des transes et des affres dont je sens encore le frisson, rien que d'y penser. J'étais tourmenté de toutes les angoisses de l'incertitude, ne sachant si jamais je réussirais à empaumer le public, ou si je tomberais à plat devant lui. C'est qu'avec mon système, qui s'aggravait de mon inexpérience, il n'y avait pas de milieu: c'était un succès à tout casser ou une chute sans fond. Et je ne pouvais rien en prévoir. Succès ou chute dépendait... de quoi? Je ne saurais le dire au juste; de tout et de rien, d'une première phrase froidement accueillie, d'une dame qui se levait pour s'en aller, d'un vent coulis me soufflant à l'improviste sur la nuque, du moindre incident qui, les jours où j'étais mal disposé, les jours marqués d'un caillou noir, suffisait à me démonter et me frappait le cerveau d'une sorte de paralysie.
« Au moment où se levait le rideau qui me séparait des spectateurs, la bouche se séchait instantanément et il
m'était impossible, même en avalant gorgée par gorgée, d'y trouver une goutte de salive ; la langue devenait épaisse et lourde, et c'était un effort des plus pénibles pour la remuer. La voix montait dans la tète; je l'entendais haute et perçante comme si c'eût été une autre voix que la mienne. J'étais stupéfait et déconcerté de ce timbre qui m'était étranger; il me semblait que les mots, difficilement articulés, se dévidassent d'eux-mêmes en dehors de ma volonté, et je cherchais en vain à ressaisir mes phrases qui s'enfuyaient. C'était un état extrêmement
douloureux Je continuais de parler, car il n'y avait
pas moyen de s'arrêter, ni de fuir; mais j'entendais des mots se dévider et tomber de mes lèvres sans que j'y eusse part, et il me semblait qu'ils n'avaient point de sens, et je suais, à en voir l'écoulement, de honte et de pitié. « Ces soirs-là je rentrais chez moi désespéré et furieux. Je me couchais et ne pouvais dormir. Jamais je n'ai mieux compris qu'en ces occasions la force de cette locution populaire : son sang ne fait qu'un tour. Je sentais en effet le mien tourbillonner dans tout mon être, avec une sorte de grondement sourd, et battre impétueusement, à larges coups, mes artères. La fièvre me tenait éveillé jusqu'au jour : cette conférence manquée se levait du fond de l'aube, et tous les développements s'en présentaient à mon esprit, qui jouissait alors d'une lucidité merveilleuse. Les mots accouraient abondants, justes el pittoresques; c'était ça qu'il fallait dire! Où avais -je la tête? Et justement il y avait toujours — les soirs de
désastre — des auditeurs de marque dans la salle, des auditeurs qui avaient été attirés par le bruit de ma réputation naissante. Que vont-ils penser de moi? J'avais des envies folles de leur crier : « Ça ne compte pas! revenez « jeudi prochain. »
« Je me levais, après ces nuits d'insomnie, horriblement fatigué, les yeux battus, aussi moulu de tout le corps que si j'eusse reçu vingt coups de bâton.... Et je me remettais à préparer la conférence suivante *. »
M. Glaretie, au moment de faire une conférence, connaît aussi une émotion semblable. Elle se manifeste un peu avant de paraître en public, et atteint son plus haut degré pendant le court instant durant lequel le conférencier s'avance pour gagner la table. A ce moment, les idées le.' plus absurdes, les plus illogiques lui passent par la tête. Il se demande ce qu'il vient faire là, quelle est l'utilité de cette épreuve, s'il ne serait pas infiniment mieux chez lui, tranquillement installé dans son cabinet, etc. Mais toutes ces réflexions s'arrêtent dès qu'il est assis. Alors, en face du public, ne pouvant plus reculer, un sentiment de bravade vient se substituer au contraire à la crainte de l'instant précédent.
Mais, chez d'autres conférenciers, l'influence du trac persiste durant toute la séance. Outre la sécheresse de la gorge, l'élévation de la voix, la gêne dans les mouvements, l'émotion a pour effet de précipiter le débit de la