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Pitres et Régis, loc. cit

LES TIMIDITÉS PATilÛLOGIQUES 201

volontaire. Alors que certains symptômes, comme les palpitations, l'angoisse, ne sont pas visibles et peuvent passer inaperçus, que certains comme le tremblement, l'incoordination motrice, peuvent être à la rigueur corrigés par un violent effort de la volonté, la rougeur est absolument réfractaire à toute domination, et vient trahir, avec une évidence accablante, sur le visage même du sujet, le trouble que son plus grand souci est de dissimuler.

De là l'importance que prend la rougeur dans le tableau de la timidité, de là la facilité avec laquelle elle dégénère en obsession, de là les colères et les désespoirs des malades à propos d'une infirmité si tenace et si indiscrète. C'est bien, en effet, à la façon d'une infirmité corporelle que la rougeur pathologique affecte le malade, et si on voulait lui chercher des analogies dans la pathologie, c'est sans contredit des dermatophobies et en particulier des phobies relatives aux dermatoses du visage qu'il faudrait la rapprocher.

« Certaines femmes sont hypnotisées par l'idée des lésions qu'elles portent sur le visage : elles sont en permanence devant leur glace, y contemplent leur maladie. L'examinant en pleine lumière, elles lui trouvent un relief que personne ne lui voit, mais qu'il leur suffît d'avoir constaté pour s'imaginer que tout le monde le remarque. Un regard tourné négligemment vers elles devient pour elles une inquisition provoquée par la vue de la rougeur ou de la tache : ce regard, elles le

recherchent, elles le découvrent à tout instant; le séjour

en publie devient pour elles un supplice.

« Pendant quelque temps l'éventail manié avec art, le choix raisonné de la place qu'elles occupent en soirée ou au théâtre, leur permet de dissimuler leur visage et d'éviter les regards indiscrets ; mais, comme les troubles circulatoires sont exagérés par la chaleur, par la digestion, par un corsage trop serré, ces malheureuses sont obligées de décliner toutes les invitations à dîner. Uc degré de plus, la vie sociale est impossible, la malade ne veut plus se trouver en public, elle ne veut plus sortir qu'à la nuit tombante, ou, si elle est obligée d'être dehors en plein jour, elle évitera les rencontres, quittant un trottoir et prenant une rue détournée par crainte de croiser une personne qu'elle connaît, voire même un indifférent'. ')

C'est là l'histoire textuelle de bien des obsédés de la rougeur. Mais ce qui est plus grave et renforce encore le mal de ces derniers, c'est que leur infirmité, toute passagère, se manifeste précisément au moment oiî elle est susceptible d'être aperçue, et où par suite, on la redoute le plus. Et la fatalité de cette coïncidence contribue encore à désespérer davantage les malades et à leur rendre la vie de société plus intolérable.

Il faut avoir entendu les confidences de ces malheureux pour savoir à quelle intensité de torture l'obsession de leur mal peut s'élever.

1. G. Thibierge, Les Dermaioohohies {Presse médicale, juillet 1898).

A cet égard, je rapporte une auto-observation de raalade, publiée par Pitres et Régis, qui nous offrira un exemple significatif des désordres et de l'état mental d'un obsédé de la rougeur.

« R. M., 21 ans, intelligent, instruit; bachelier es lettres.

« Antécédents héréditaires. — Peu de chose à dire; tout ce que je sais c'est que j'ai entendu dire plusieurs fois que ma grand'mère du côté maternel, jusque vers l'âge de 50 ans, avait une facilité extrême à rougir. Un regard suffisait pour lui faire monter le sang à la tête. Elle ■était atteinte d'asthme.

« Antécédents personnels. — Tempérament nerveux, affaibli. Jusque vers làge de 14 ans, très bonne santé. A cette époque je fus atteint d'une fièvre muqueuse, puis typhoïde, mais la dernière fut légère. L'année qui suivit cette fièvre (15 ans) je ressentis :

« Des pesanteurs d'estomac après les repas, et depuis, les digestions sont restées plus ou moins laborieuses;

« Les premiers symptômes de la gravelle urique : démangeaisons dans le canal en urinant et surtout à l'extrémité de la verge après avoir uriné. Dépôts de sable rouge, de mucus. Pas d'accès de coliques néphrétiques jusqu'ici. A l'heure actuelle, pas de mucus, très peu de sable : ce qui domine, c'est la congestion rénale, c'est-à-dire que j'urine bien pendant 15 à 20 jours; puis à propos de rien, sans cause apparente, la quantité d'urine décroît et passe de 12 à 1500 grammes, quantité normale, à 5, 6 ou 700 grammes. Cet état dure un temps

variable, 1, 2, 3, 5, 10 jours, puis la quantité normale reparaît, pour disparaître à nouveau au bout d'un certain temps également variable. Et ainsi de suite toute l'année, aussi bien l'hiver que l'été.

« Tous les médecins à qui j'ai demandé la cause de cette variation de la quantité d'urine et qui très souvent ont difTéré sur d'autres points, ont été unanimes à me dire : « Cela tient à un état nerveux prononcé. » Une particularité : si j'entre dans un urinoir et que quelqu'un que je connaisse vienne se mettre à côté de moi, à moins que le besoin d'uriner ne soit 1res pressant, il m'est impossible d'y satisfaire. Cela date de deux ans.

« Historique. — Pour la première fois, j'ai eu conscience de cette facilité extrême à rougir vers l'àg-e de 6 ou 7 ans. Je me souviens qu'un jour ayant rougi devant une personne étrangère, cette personne en fit la remarque et je me rappelle ces pardles textuelles d'une domestique de ma famille qui était présente : « A la maison, c'est la même « chose : la moindre chose qu'on lui dit, il rougit. » Ces paroles me frappèrent et je me les suis toujours rappelées depuis. Jusqu'à l'âg-e de 12 ou 13 ans, souvenirs confus. Jusqu'à cette époque, je ne pris pas garde à cette affection, car je n'avais aucune idée des lois de l'hérédité : en outre j'espérais que cela passerait en grandissant. Or c'est le contraire qui arriva. Plus j'avançais en âge, plus cette facilité à rougir augmenta. D'abord je ne rougissais que quand on m'adressait la parole et vice versa, ou quand on me regardait fixement durant un certain temps; puis

peu à peu je pris l'habitude de rougir en voyant venir de loin quelqu'un de connaissance, en entrant dans un café, dans un théâtre, dans une salle quelconque où il y avait du monde. Bien plus, huit fois sur dix, au moment d'entrer dans la chambre ou dans le cabinet de quelqu'un et alors même que j'ignore si ce quelqu'un y est ou non, je sens le sang me monter à la tête. De même si je suis à causer avec quelqu'un et qu'une tierce personne arrive, je me sens rougir. Parfois même il m'est arrivé de rougir simplement dans une rue sans que personne m'adresse la parole. Enfin, mais rarement, il m'est arrivé de rougir étant seul.

« Je le répète, je ne suis arrivé à l'état dans lequel je suis que peu à peu.... Ma propre famille a, je crois, beaucoup contribué à développer cette afTeclion. Ainsi au lieu d'avoir l'air de n'y pas faire attention, de ne pas s'en apercevoir, mon père jusque vers l'âge de 14 à 45 ans avait sans cesse la malencontreuse idée de me dire : « Qu'est-ce que tu as à rougir? Qu'est-ce qui te fait rougir? — Tiens, ça le fait rougir que je dise cela. — Ah! regardez donc comme il est rouge! Il est rouge comme un coq! — Bon! voilà encore le rouge qui l'empoigne! » A force d'entendre dire que je rougissais, j'en ai pris l'habitude.

tt Quant aux procédés employés pour cacher cette affection, les voici :

« a. Le plus pratique évidemment c'est, quand je suis invité à un déjeuner, à une partie de plaisir, etc.,

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de prétexter un malaise, un empêchement quelconque.

« b. A table, j'ai toujours soin d'avoir un journal à côté de moi et quand je sens le sang- qui commence à me monter à la tête, vite je prends le journal et le mets devant moi, de façon à ce que mon vis-à-vis ne me voie pas la figure.

a c. Parfois, mais rarement, le procédé d'ailleurs n'étant pas très pratique et ne pouvant se renouveler sans cesse, je me suis posé un mouchoir devant la figure, prétextant un mal de dents factice.

« d. Quand un de mes amis vient me voir, comme on ne se gêne pas avec ses amis, je garde mon chapeau sur la tête de façon à avoir le front en partie couvert : puis je fais asseoir mon visiteur non en face de moi, mais à ma gauche, afin que, au moment où je sentirai le sang commencer à monter à la tête, je puisse me cacher la joue gauche avec la main, le coude reposant sur le bras gauche d'un fauteuil,

« e. Quand je suis chez quelqu'un, s'il y a des affiches à la porte et que, au moment d'entrer, je sente le sang qui commence à monter à la tête, je fais semblant de lire les affiches en attendant que la rougeur soit passée.

« f. Mais quand je dois aller chez quelqu'un, le procédé que j'emploie le plus consiste à n'y aller que le soir ou quand le jour commence à baisser.

Influences diverses. — 1° Influence de la température :

* a. Par les temps chauds, quand on sue facilement, je rougis moins que d'habitude;

« b. Quand il fait un froid vif et sec, quand le vent cingle la figure, j'ai beau m'arrêtcr à causer dans la rue, alors même que je songe à rougir, cela m'est impossible;

« c. Par contre, parles temps mous et surtout pluvieux, extrême facilité à rougir.

« 2° Influence physiologique : Après le dîner (7 heures) la facilité à rougir augmente.

« 3° Influence de l'heure : C'est dans la journée que je rougis le plus. L'heure à laquelle je rougis le moins c'est le soir, avant le dîner, lorsque le jour baisse. Cela se comprend. A celle heure, si je rougissais cela ne paraîtrait pas. Or c'est précisément parce que je sais que cela ne paraîtra pas que je ne rougis pas.

« 4° Influence au point de vue moral et psychique :

« Cet état peu commun a eu pour effet de déterminer chez moi une mélancolie effroyable, un pessimisme poussé au dernier degré. Aussi je n'ai de goût pour rien, je suis incapable de m'intéresser à n'importe qui ou quoi, je ne peux plus faire la moindre chose sans me demander immédiatement : « A quoi bon ! » Il pourrait m'arriver n'importe quoi en n'importe quel ordre de choses, cela me serait entièrement indifférent. Il me sérail impossible d'éprouver un chagrin, une peine quelconque. C'est l'indifférentisme universel, un état d'âme qui se rapproche de ce qu'Epictète appelait « l'ataraxie ». Car quand parfois la nature reprend le dessus, quand je suis par trop écœuré, j'éprouve un réel plaisir à lire Epiclète, Schopenhauer, Hartmann, Léopardi, tous les auteurs qui

conseillent d'opposer à la douleur qui est dans le monde, la résignation, le silence et le mépris.

« Avec une telle conception de la vie, il va sans dire que de tous les sentiments qui élèvent et ennoblissent l'homme : Dieu, l'âme, la patrie, l'honneur, la vertu, le désintéressement, je ne crois pas un traître mot. Heureusement encore quand je me contente de n'éprouver que de la pitié à leur égard!

« Ainsi, pour Dieu, jusqu'à l'âge de 1" ou 4 8 ans, j'ai €u des sentiments religieux assez vifs et qui certainement avaient été avivés par l'affection dont je suis atteint. Mais, peu à peu, ces sentiments s'en allèrent naturellement, c'est-à-dire avant d'avoir lu aucun ouvrage opposé à la religion, avant même d'avoir eu connaissance des principales objections, pour faire place au doute, lequel fit bientôt place à la négation. Ainsi aujourd'hui je suis convaincu que, comme le dit Biichner dans Force et Matière, Dieu et l'âme sont des entités chimériques inventées par la métaphysique de Platon et popularisées par la scolastique du moyen âge. Car je ne puis admettre, en dépit des solutions que la philosophie spiritualiste donne du problème du mal, que s'il y avait un Dieu juste et bon, la vie ne serait pas aussi abominable qu'elle est pour certaines gens. Si Deus est, unde malinn?

« De même pour le patriotisme. Ainsi j'avoue n'avoir rien compris à l'indignation qu'ont montrée certains journaux parce que, dernièrement, à la tribune de la Chambre un député socialiste a dit : « La patrie n'est qu'un mot. »

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« De même pour la vertu. Je suis persuadé que s'il y a des filles qui restent ce qu'on appelle sages, c'est uniquement par peur d'avoir des enfants. A ce dernier point de vue, j'avoue également ne voir aucune différence entre une femme mariée et une femme qui ne l'est pas. Car enfin, du moment qu'une femme a appartenu à un homme, qu'elle a été souillée — ce n'est pas de ma faute, mais je trouve le coït ignoble — elle n'est plus respectable.

« Il faut peut-être voir là l'explication de ce que je disais hier : à savoir que, devant une femme, je n'éprouve aucune espèce de trouble, tandis que des jeunes gens que je connais et qui d'habitude ne sont pourtant pas timides et n'ont aucune facilité à rougir, perdent littéralement la tête quand ils se trouvent en présence d'une femme.

« Conclusions. — Donc, je rougis à tout propos et hors de tout propos. Voilà le fait. Mais la rougeur n'est que l'effet. La cause, c'est la pensée, la crainte que j'ai, quand je me trouve en présence de quelqu'un, de rougir. La preuve, c'est que si, par hasard, je rencontre quelqu'un dans la rue, ou si je suis fortement attentionné à un récit, à une conversation, et que je ne songe pas à rougir, eh bien! je ne rougis pas. Supprimez la pensée, et la rougeur cessera. Tout est là *. »

Parmi les malades que j'ai personnellement observés et traités, voici l'histoire d'un malheureux tombé, par

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