Pitres et Régis, Obsession de la rougeur
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l'effet de sa rougeur, aux derniers degrés de réchelle sociale.
M. G..., 34 ans, garçon d'office à Paris.
Antécédents héréditaires. — Le père, âgé de 63 ans, est vivant, mais ii est alcoolique, diabétique, d'une sénilitéprécoce. La mère, vivante aussi, est âgée de 58 ans, se porte bien, mais est sujette à des accidents nerveux, et à des crises de rougeur. Trois frères sont également atteints de troubles névropathiques plus ou moins accusés.
Antécédents personnels. — Le malade, de 18 à 20 ans, s'est livré aux excès de tabac, à l'alcoolisme, à la masturbation. Il rougit depuis l'âge de 16 ans. A partir de cett& époque, la rougeur n'a fait qu'augmenter, jusqu'au degré actuel, où une obsession de la rougeur est nettement constituée.
Cette aptitude à rougir a exercé sur tout le cours de son existence une influence désastreuse. Il y a une dizaine d'années, le malade s'occupa d'abord dans le commerce devin que tenait son père. Mais, les affaires ayant périclité, il dut se résoudre à se placer comme employé dans une maison étrangère. C'est alors que commença la série de ses tribulations. Devenu gérant dans un grand café, il s'aperçut bientôt que ces fonctions ne lui convenaient guère, à cause de sa timidité, de sa faiblesse, de son manque d'autorité pour diriger son personnel. Il se trouvait gêné en présence du moindre de ses subordonnés, et n'osait pas lui adresser les réprimandes et les reproches qu'il
méritait. Son patron finit par s'apercevoir de ce manque d'aptitudes, et le renvoya.
Il chercha alors à se placer comme garçon dans un grand établissement. Mais les inconvénients de son infirmité augmentèrent encore dans celte nouvelle situation. Lorsqu'un client lui commandait une consommation, en le regardant en face, il rougissait, perdait la tête, se tournait pour cacher son visage, et dans cet état de confusion, oubliait complètement la commande qui lui était faite. Les femmes le troublent plus que les hommes, « surtout les femmes bien habillées ». Si on lui réitère Tordre, l'émotion augmente encore, ses jambes se mettent à trembler, son corps se couvre de sueur, il devient stupide au point qu'on le croit égaré ou ivre.
Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce qu'il ait perdu successivement toutes ses places. Il est descendu ainsi, de degré en degré, en passant dans des établissements d'importance de moins en moins grande, pour échouer finalement comme laveur de vaisselle dans un sous-sol, où il se trouve du moins à l'abri des regards troublants.
État actuel. — Le malade est maigre, anémié, avec une face pâle et anxieuse. Il présente des signes évidents de dégénérescence : oreilles mal ourlées, détachées de la tête, dents irrégulières, palais ogival, front proéminent, calvitie précoce. Au point de vue mental, il déclare être impressionnable, timide, irrésolu, enclin à des interrogations, à des scrupules. Ses fonctions digestives sont mau-
vaises il est sujet à de violentes palpitatione cardiaques.
Mais sa grande souffrance, c'est l'aptitude excessive à rougir. Lorsqu'on le regarde, le sang lui monte au visage, il se trouble, la parole s'embarrasse, le cœur palpite, il est étreint par une angoisse inexprimable Alors, pendant une minute, il est absolument incapable de parler et d'agir librement. Il ne cherche qu'à cacher son trouble, en faisant semblant de s'occuper à autre chose. Chaque fois qu'il doit se montrer en public, parler à quelqu'un, ce lui est une véritable torture. A l'avance, il a peur de rougir et, le moment venu, il ne manque pas de le faire. Tout seul, lorsqu'il est livré à ses pensées, c'est à la rougeur qu'il songe exclusivement. Il déplore l'humilité de sa situation, se révolte contre le ridicule de son infirmité, se désespère de sa ténacité impitoyable. La vie lui est devenue une lourde charge. La joie des autres lui est un supplice et, si sa guérison est impossible, le suicide lui apparaît comme la solution unique et nécessaire de sa triste existence *.
Le mécanisme psychologique de ces phobies et obsessions est celui de tous les autres accidents du même genre. Une phobie liée à la timidité, la phobie de la rougeur par exemple, est constituée par deux éléments: le phénomène initial, rougeur du visage ; le phénomène consécutif, émotion anxieuse ressentie par le sujet à l'appa-
1. J'ai observé depuis plusieurs cas de « phobie du regard • bien distincte de la phobie de la rougeur. Ici le sujet ne craint plus de rougir, mais redoute le regard des autres qui se pose sur lui. Ces faits feront l'objet d'un travail ultérieur.
rition de cette rougeur. 11 se forme par la répétition et par l'habitude une relation fonctionnelle entre ces deux phénomènes primitivement distincts : 1° la rougeur, 2° l'angoisse qui l'accompagne; de sorte que bientôt l'un d'eux provoque presque invariablement l'autre. Les sujets ne rougissent plus guère sans éprouver l'angoisse, et l'angoisse, réveillée par tout ce qui touche à l'idée de rougir, provoque immédiatement la rougeur. Ces phénomènes se produisent suivant le mécanisme habituel des hypermnésies émotives.
Un point à'étiologie, pour finir. Sous quelles influences, par quelles causes, la timidité normale vient-elle à s'aggraver, à se transformer en événement pathologique?
L'exagération morbide des symptômes de la timidité se présente soit d'une façon temporaire, soit d'une façon durable. Elle survient, d'une façon temporaire, dans des occasions très diverses :
Tantôt, c'est une jeune fille sensitive, au moment de la puberté, atteinte de chloro-anémie et de faiblesse générale, qui devient subitement craintive, sauvage, timide;
Tantôt, c'est un candidat à un examen, à un concours, vivant dans de mauvaises conditions d'hygiène, qui vient de traverser une période de surmenage intellectuel, et qui se retrouve impressionnable, nerveux, hésitant, timide;
Tantôt, c'est un travailleur de cabinet qui, fatigué par un travail prolongé, manque d'assurance pour se mêler au monde, n'ose plus payer de sa personne en public;
Tantôt, c'est un convalescent de pyrexie grave, pneumonie, typhoïde, diphtérie, qui conserve, à son lever, un certain degré d'appréhension et d'incertitude;
Tantôt, c'est un profond chagrin, une violente secousse morale qui a fortement ébranlé, déprimé et découragé un individu;
Tantôt, c'est une affection organique de l'estomac, du foie, de la vessie, ou encore une fracture, une hernie, qui préoccupent un malade, et le rendent anxieux et pusillanime;
Tantôt enfin, c'est une paralysie générale au début qui évolue sous un type mélancolique, micromaniaque, etc.
Dans tous ces cas, la timidité native des sujets atteints s'exagère et se renforce à la faveur de l'affaiblissement générai de l'organisme et de l'impressionnabilité qui l'accompagne. Elle est liée à un état de dépression nerveuse, de neurasthénie, et c'est bien sur un terrain neurasthénique qu'éclosent les timidités morbides passagères, avec leurs accidents émotionnels, abouliques et phobiques.
Mais, le plus souvent, la cause étant transitoire, les effets le seront aussi; et quand guérit l'anémie, la neurasthénie, la fracture, etc., la timidité s'atténue de même, et perd ses caractères pathologiques, pour redevenir ce qu'elle était avant l'affection intercurrente.
En revanche, la timidité morbide qui s'installe d'une façon permanente se rattache à une cause essentielle, la dégénérescence. L'expérience clinique montre que dès
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qu'un trouble psychique persiste au delà de sa durée naturelle et tend à devenir chronique, c'est que le terrain du malade est porteur de tares, est entaché de dégénérescence. Pitres et Régis ont observé que tous leurs malades atteints d'éreuthophobie étaient soit des neurasthéniques constitutionnels, c'est-à-dire des dégénérés à un degré léger, soit des dégénérés à stigmates plus graves. Moi-même, dans un travail déjà mentionné*, je me suis appliqué à mettre en regard trois malades affectés de rougeur émotive et à comparer leurs symptômes et l'évolution de leur afTection. J'ai trouvé que, chez le premier, indemne de toutes tares, une tendance très forte à rougir en public n'éveillait qu'un minimum de retentissement mental secondaire et ne provoquait ni phobie, ni obsession. Chez le second, de tempérament déjà névropathique, la rougeur se compliquait d'appréhension anxieuse de son retour, de phobie. Enlin, chez le troisième, dont j'ai donné plus haut l'histoire, et qui est un grand dégénéré, nous avons trouvé une obsession confirmée.
Cette émotion anxieuse qui se fixe sur le souvenir de l'événement initial pour l'exagérer, le conserver, l'imposer à la conscience, dépend en réalité directement de la dégénérescence. Car ce n'est ni la rougeur, ni la gène, ni le trouble initial qui fournissent la matière de l'émotion pathologique : ces symptômes ne signifient pas grand chose par eux-mêmes, puisqu'il y a des sujets qui les portent sans s'en émouvoir autrement. C'est la réaction