Cf. Guyau, Éducation et hérédité; Paris, Alcan
cause de son bon système d'éducation que la race anglosaxonne m'est apparue comme la moins timide. Il faut donc nous inspirer de l'exemple de l'Angleterre et do l'x^mérique pour l'éducation des enfants délicats et timides. On devra viser : 1° à atlénuer l'émotivité générale, dont la timidité n'est qu'un mode particulier; 2° à fortilier la volonté, l'assurance, la confiance en soi, l'initiative individuelle; 3° à habituer de bonne heure les enfants aux contacts sociaux avec les étrangers, à paraître en public, à payer de leur personne, etc. Dans ce but, exercice physique, nourriture substantielle, travaux manuels, concours d'émulation, développement du sentiment de responsabilité, compagnie précoce des femmes, rapports avec les étrangers, etc., répondront aux indications principales.
De plus, chez les sujets très timides, on pourrait mettre en œuvre certains procédés éducatifs, s'adressant directement à leur timidité. Ainsi, un professeur très expert en psychologie pédagogique me suggère quelques avis fort intéressants.
Par exemple, beaucoup d'enfants n'osent pas répondre en classe, même lorsqu'ils connaissent la question, uniquement par timidité, par peur de se mettre en évidence parmi leurs camarades. Pour ceux-là, on pourrait commander des exercices consistant à faire lire d'abord tous les élèves de la classe à haute voix, puis deux élèves seulement, puis le timide tout seul, de façon à l'habituer à émettre sa voix et à l'entendre résonner dans la salle.
On pourrait utiliser le chant, dans la même intention : chœur clés élèves d'abord, puis duo, et enfin solo de l'élève timide.
Le même procédé, à l'égard des gestes, réussirait également, au moyen des exercices d'ensemble et de la danse. Ainsi peu à peu, par la répétition, on habituerait le timide à agir, à parler, à chanter tout seul sous les regards de ses camarades et de son maître, en somme, devant un public; et peu à peu, il acquerrait cette assurance, cette confiance en soi, qui lui faisaient primitivement défaut.
En même temps, le professeur userait habilement de son autorité et de son influence pour encourager, soufenir, réconforter le timide, lui persuader qu'il n'est pas ]ilus maladroit et qu'il peut faire aussi bien que les autres. Il combattrait le penchant du timide à s'isoler; il l'engagerait à se mêler aux causeries, aux jeux de ses camarades. 11 veillerait aussi à ce que ceux-ci ne tournent pas en dérision les défauts physiques ou psychiques qui peuvent susciter la timidité. Car des détails minimes suffisent parfois pour rendre un enfant timide; le seul fait d'être le plus grand de la classe, le mieux ou le plus mal habillé, le premier dans les compositions, produit de la gêne et du malaise : en principe, tout ce qui le distingue de ses semblables et le met tant soit peu en évidence, est une cause possible d'intimidation. Le maître clairvoyant découvrirait ces motifs cachés de timidité et chercherait à en prévenir les conséquences.
Mais il se gardera toujours de heurter de front la timidité de son élève; si ce dernier a commis une maladresse, il ne l'en reprendra pas directement, il ne la fera pas remarquer avec insistance; il s'efforcera au contraire de l'atténuer, de la faire passer inaperçue aux yeux mômes de son auteur. C'est indirectement seulement et par voie détournée qu'on doit chercher à remédier aux désordres émotifs des timides. Et avec raison La Rochefoucauld a pu écrire : « La timidité est un défaut dont il est dang:ereux de reprendre les personnes qu'on en veut corriger*. »
Voici un exemple des conséquences de cette faute psychologique des éducateurs :
« Quant à mon éducation, ma mère, la meilleure, la plus tendre mère qu'on puisse imaginer, a beaucoup augmenté ma timidité, sans le vouloir, bien entendu. Chaque fois que j'avais été timide (souvent plus timide envers ceux que je connaissais, envers des parents qu'envers des étrangers), elle m'expliquait pourquoi c'était inutile, etc. Je la priais : « Ne le dis pas, cela « augmente le mal », mais elle n'a jamais pu comprendre cela et mon trouble augmentait quand je voyais qu'elle m'observait. D'autres plaisantaient ma timidité; d'autres encore, l'interprétant mal, me croyaient fier et froid, et furent froissés, ce qui me troublait encore plus*. »
i. Maximes. CCCCLXXX.
2. Saularci, Conlribution à l'élude des obsessions-inhibitions, Thèse de Bordeaux, 1898.
2i2 LES TIMIDES ET LA TIMIDITÉ
THÉRAPEDTIQDE.
Lorsque l'enfant timide parvient à l'âge adulte, deux sorts différents sont réservés à sa timidité : ou bien elle s'atténue jusqu'à disparaître, ou bien elle persiste et souvent se fortifie.
Dans la majorité des cas, chez les sujets normaux, il est de règle que la timidité diminue au sortir de l'adolescence, entre la vingtième et la trentième année, pour ne plus laisser que des traces insignifiantes dans l'âge mùr : cette impressionnabilité excessive de l'enfant s'est usée au contact des hommes et des choses, parmi les péripéties de la vie collective, comme s'épuisent et s'éteignent tant d'autres émotions et sentiments, toutes les illusions de jeunesse, qui sont l'apanage de la naïveté, de la crédulité, de l'ignorance et qui s'en vont par l'expérience de la réalité.
Cette atténuation de la timidité se réalise en vertu de l'évolution naturelle du caractère qui se modifie avec l'âge. Cependant le sujet lui-même y prend une part active en combattant avec sa volonté propre les symptômes pénibles et les conséquences fâcheuses de son émotion. La guérison de l'infirmité est donc l'œuvre autant que des événements , des circonstances , des nécessités de la vie, celle de l'individu lui-même. Avec ses ressources personnelles d'énergie et de domination, il devient maître de son mal, se guérit lui-même, réalise une véritable auto-thérapie psychique.
Auto-thérapie. — Quand le sujet timide, au terme de ses années d'apprentissage scolaire, se voit obligé d'entrer dans une carrière active où il devra payer de sa personne et faire acte d'initiative, il se trouve violemment tiraillé entre deux forces contraires : d'une part la nécessité de gagner sa vie, le besoin de se créer une situation, ou bien certains sentiments comme l'ambition, la vanité, la cupidité, l'orgueil, qui tous le poussent vers l'action; d'autre part, la timidité qui l'en éloigne, qui lui oppose des obstacles continuels et désespérants. Une lutte va donc s'ouvrir entre la timidité inhibitoire et la force impulsive que dirige la volonîé consciente et réfléchie. Toute l'adolescence des timides est remplie par cette luUe : ou en trouve d'innombrables échos dans toutes les confessions, autobiographies et créations littéraires des écrivains. J'ai déjà abordé celte question plus haut : je n'y reviendrai pas.
Rien n'est plus intéressant que l'étude des armes, de la tactique, des ruses de guerre employées par les timides dans leur campagne contre la timidité.
Les uns cherchent à se placer artificiellement dans un état d'exaltation, de surexcitation Imaginative, de tempête intérieure dont les vagues renverseront les digues de leur timidité. Ainsi, Julien Sorel entretenait son enthousiasme conquérant par l'exemple de Napoléon et la lecture répétée « du livre inspiré qui retrempait son âme ^), le Mémorial de Sainte-Hélène '.