Le Rouge et le Noir, I, p
D'autres préconisent des formules, s'imposent des exercices pour servir de point d'appui et d'entraînement à leur volonté vacillante. Stendhal, d'après Mérimée, avait la spécialité de ces formules.
a Après les maximes, venaient les recettes qu'il (Stendhal) offrait garanties. Je m'en rappelle quelques-unes. Une des grandes causes de nos tourments, c'est la mauvaise honte. Pour un jeune homme, c'est une affaire que d'entrer dans un salon. Il s'imagine que tout le monde le regarde et meurt de peur qu'il n'y ait quelque chose dans sa tenue qui ne soit pas absolument irréprochable. Un de nos amis souffrait plus que personne de cette timidité et Beyle disait de lui que, lorsqu'il entrait dans le salon de Mme Pasta, on croyait toujours qu'il avait cassé quelque porcelaine dans l'antichambre. « Je vous « conseille ma recette d'autrefois, lui disait-il. Entrez avec « l'attitude que le hasard vous a fait prendre dans l'escalier, « convenable ou non, peu importe; soyez comme la statue « du Commandeur, et ne changez de maintien que lorsque « l'émotion de l'entrée aura complètement disparu *. »
« Bien qu'il n'ait jamais été très hardi auprès des femmes, il prêchait la témérité aux jeunes gens : « On réussit, « disait-il, une fois sur dix. Mettons une fois sur vingt; estce ce que la chance d'être heureux une fois, ne vaut pas la « peine de risquer dix-neuf affronts et même dix-neuf ridi- « cules?... Si vous vous trouvez seul avec une femme, je
1. Prospcr Mérimée, Portraits historiques et littéraires, p. 172; Paris, Michel Lévy, 1874.
« VOUS donne cinq minutes pour vous préparer à lefTort « prodigieux de lui dire : Je vous aime. Dites-vous : « Je « suis un lâche, sije n'ai pas dit cela avant cinq minutes. » « N'importe de quel air et dans quels termes, vous ferez « votre compliment. Suffît que la glace soit brisée et que « vous vous soyiez bien déterminé à vous mépriser vous- « même, si vous manquez de cœur '. »
Stendhal a d'ailleurs condensé tout son enseignement dans cette brève et énergique formule, bien digne d'un officier de cavalerie : « Je suis d'avis que le caractère de la force est de se f... de tout, et d'aller en avant *! »
Les livres de Maurice Barrés, tant goûtés jadis pur les jeunes gens, ne sont autre chose que des manuels d'autothérapie de la timidité. Son héros Philippe, qui est à la fois un sensitif et un ambitieux, veut « bâtir au milieu du siècle, parce qu'il y a un certain nombre d'appétits qui ne peuvent se satisfaire que dans la vie active ». Pourtant, il est craintif, il n'ose pas. « Il se penchait du haut d'une tour, comme d'un temple, sur la vie. Il y voyait grouiller les barbares, il tremblait à l'idée de descendre parmi eux : ce lui était une répulsion et une timidité, avec une angoisse \ »
Alors, pour se fortifier contre ces adversaires futurs, pour acquérir de l'assurance et du courage, il collectionne des formules d'énergie et s'entraîne à des exercices spiri-
1. Prosper Mérimée, Portraits histonques et littéraires, p. 173.