‹ Les timides et la timiditéChapitre 83 sur 89 · Francisque Sarcey, loc. cil., p · texte numérisé non relu

Francisque Sarcey, loc. cil., p

revêt la forme pathologique de phobie du public, et nécessite l'intervention d'un traitement médical. Le plus souvent l'artiste subit son trac d'intensité modérée, durant toute sa carrière, sans y chercher grand remède, car l'opinion commune est qu'il est impossible de s'en défaire entièrement. On pourra toutefois l'atténuer dans une certaine mesure, par une bonne santé physique, un état de calme, une vie régulière sans surmenage, de la gymnastique douce, de l'entraînement de l'appareil respiratoire, des exercices d'assouplissement des mouvements et des gestes, comme le pratique très judicieusement M. Giraudet chez ses élèves, une connaissance parfaite des rôles, de façon à ce que le corps et l'esprit soient au mieux préparés à subir l'assaut du trac et à aCTronter le public. Quant aux stimulants artificiels, alcool, café, thé, ils sont généralement plus nuisibles qu'utiles.

Le trac ne méritera donc un traitement direct que s'il devient un cas pathologique, une véritable phobie do paraître en public. Quelquefois cette phobie est constilutionnelle : l'artiste est prédisposé au mal de mer dos planches et l'habitude ne parvient pas à l'atténuer. Il est inutile alors de lutter désespérément, et le parti le plus sage est de renoncer au théâtre, comme plusieurs artistes de grand talent ont dû le faire.

Fréquemment le trac se développe par occasion sur un fond névropathique, neurasthénie, névrose d'angoisse, hystérie, et apparaît comme la conséquence d'un surmenage, d'un chagrin, d'une dépression nerveuse et psy-

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chique, d'un insuccès passé dont le souvenir entretient

l'émotion par hypermnésie émotive.

Dans ces cas, où le trac constitue une phobie inhibitoire acquise^ on appliquera avec succès le traitement que j'ai préconisé contre ce genre de phobies. Ce traitement, que j'ai décrit ailleurs*, se divise en deux périodes.

La première période, d'une durée d'une semaine à un mois et plus, est consacrée à une thérapeutique générale du système nerveux. Traitement de l'affection générale (arlério-sclérose, bradytrophie, etc.) ou locale (estomac, foie, organes génitaux, etc.), s'il y en a; régime alimentaire sévère ; hydrothérapie sous forme de lotions et de bains, électricité statique ou faradique ; comme unique médicament, ropium; et enfin vie de repos, et au besoin séjour complet au lit, telles sont les principales pratiques de cette période, au bout de laquelle on assure au malade que son état nerveux général, qui constitue l'élément important, étant guéri, la peur, qui n'est que secondaire, aura disparu d'elle-même. De cette peur on nen parle jamais au malade, on évite qu'il en soit parlé devant lui, on écarte de lui tout ce qui pourrait la lui rappeler.

Durant la seconde période, le rôle du médecin consiste à faire accomplir au malade, sous sa direction, des exercices dC accoutumance à la phobie. Il l'accompagne dans le lieu et dans les conditions où la peur se déchaîne; et par des stimulations persévérantes, l'oblige à faire,

\. Hartenberg, Une méthode de traitement de certaines phobies, Congrès international de médecine. Section de Psychiatrie, Paris, 1900. Histoire et traitement d'un cas de phobie (Bulletin médical, août 1900).

malgré l'émotion, l'acte redouté. Les premières épreuves, reprises chaque jour, sont en général difficiles et pénibles ; mais au bout de quelques séances, l'appréhension et l'inhibition diminuent en même temps que reviennent la confiance et l'espoir. Au bout d'une dizaine de jours, le patient est souvent capable d'affronter la peur tout seul et il n'est pas rare qu'au bout de deux semaines il soit guéri au point d'accomplir l'acte redouté sans trace d'émotion. Pendant toute cette seconde période, do même que pendant la première, il n est jamais parlé de la phobie dans l'intervalle des exercices.

Cette méthode présente deux grands avantages. Le premier, c'est que le traitement s'attaque, non à Vidée de la phobie, mais à rémotion de la phobie, qui en constitue l'élément prépondérant. La tactique ne consiste pas à empêcher d'avance, par des paroles rassurantes, la production de la peur, mais à combattre les effets morbides de cette peur, l'inhibition et la retraite du malade, au moment même où elle se déchaîne.

Puis l'entraînement a lieu à l'insu du malade. Et tel est le second avantage de la méthode : c'est qu'on combat la peur sans en parler. Loin d'attirer l'attention sur son objet, on l'en détourne au contraire et on s'oppose ainsi à la tendance à l'obsession.

J'ai eu l'occasion de traiter et de guérir un certain nombre d'artistes par cette méthode. Voici, à litre d'exemple, le résumé d'une de mes plus intéressantes observations.

Mme L..., 38 ans, mariée, artiste professionnelle. Elle a toujours été nerveuse, mais depuis cinq années, à la suite de chagrins domestiques, l'état nerveux a augmenté. Peu à peu s'établit une dyspepsie extrêmement rebelle à tous les traitements et qui finit par céder à une cure de repos au lit et de régime lacté, avec massage et électricité. L'état nerveux fut aussi très amélioré par ce traitement.

Depuis le commencement de ses ennuis, Mme L... éprouvait chaque fois qu'elle devait chanter une sorte d'inquiétude vague, une appréhension mal définie, où se mêlaient le manque de confiance en ses moyens et la peur d'affronter le grand public. Néanmoins, dans les. débuts, elle surmontait ces sentiments et gagnait courageusement la scène. Mais, progressivement, cette répugnance et cette crainte à l'égard du chant et du public augmentèrent si bien que plus de huit jours avant la date d'une soirée Mme L... était rendue sérieusement malade à la seule perspective de paraître en public sur la scène.

Durant la semaine d'attente, elle vivait dans un état d'énervement et de malaise des plus pénibles. Enfin, au moment d'entrer en scène, elle éprouvait un frisson, de l'angoisse, de la sueur froide et un serrement de la gorge^ qui gênait considérablement l'émission du son et compromettait les qualités de la voix. Ces phénomènes augmentèrent de plus en plus, jusqu'au moment où il lui fut complètement impossible de chanter en public. Une seule-

personne l'inUmidait d'ailleurs autant que toute une salle. C'est dans ces conditions qu'elle venait s'adresser à moi dans un état de désespoir complet.

A l'examen, je constatai que la malade était bien constituée et bien portante quant aux viscères, cœur, poumon, estomac, etc. Elle ne présentait qu'une grande surexcitation nerveuse qui la rendait agitée, impatiente, inquiète. Pas de stigmates hystériques.

Après cet examen, je déclarai à la malade qu'elle souffrait uniquement de surexcitation nerveuse générale et que la peur de chanter n'était que la conséquence de cette surexcitation. J'ajoutai qu'il fallait calmer son système nerveux et que le calme étant obtenu, le « trac » disparaîtrait de lui-même et qu'elle pourrait de nouveau paraître en public comme par le passé. Durant un mois, j'appliquai donc un traitement de sédalion nerveuse, consistant en régime alimentaire, hydrothérapie, électricité, etc., adapté au tempérament de la malade.

Au bout de ce temps, j'affirmai que le système nerveux me paraissait assez calme et qu'elle devait être capable de chanter sans peur. Je lui proposai d'en faire l'essai sans retard : mais comme elle redoutait un échec, il fut décidé que la première épreuve aurait lieu, en ma présence seulement, chez son accompagnateur ordinaire. Elle vint au rendez- vous, très inquiète, très agitée : et au moment d'ouvrir la bouche pour émettre la première note, un spasme étreignit la gorge, produisant une aphonie complète. Alors la malade se désespère, s'écrie qu'elle

n'est pas guérie, qu'elle ne guérira jamais, etc. Je la rassure, je la calme, je la prie de recommencer. A la seconde fois, la note sort un peu mieux; la troisième fois, elle sort mieux encore. Bref, je fais recommencer ces tentatives et à la fin de la séance la voix était à peu près convenablement émise.

Deux jours après, nouvelle séance. Un progrès est encore obtenu. Puis d'autres épreuves ont lieu, d'abord en présence de plusieurs personnes connues, puis dans une fête de salon, enfin dans une grande soirée où le succès est définitif. Mme L... a parfaitement chanté sans trac.

Ainsi de degré en degré, j'ai accoutumé la malade à reparaître devant le public, en lui rendant la confiance perdue en ses moyens, en l'obligeant par mes encouragements à réaliser l'acte d'initiative que sa volonté seule était insuffisante à accomplir. Je ne parlai d'ailleurs jamais de la peur, affectant toujours de considérer cette peur comme disparue, et expliquant les épreuves par la nécessité de reprendre l'habitude perdue de paraître en public.

La malade resta complètement guérie, et continue à chanter depuis sans trace d'émotion.

Au terme de cette étude d'analyse et de détail de la timidité, il nous reste à en présenter un tableau d'ensemble, une conception synthétique .

La base, la condition fondamentale de toute timidité, c'est une tendance, dépendant de l'hyperesthésie native du sujet, à éprouver à Toccasion des contacts sociaux, des rapports entre homme et homme, une certaine forme d'émotion, où se trouvent combinées les manifestations de la peur et de la honte.

Cette émotion, se traduisant dans la conscience par ses éléments constituants, angoisse, palpitations, sueur froide, rougeur, etc., est représentée dans le tableau mental par une image spécifique. Autour de cette image, d'autres représentations psychiques viennent se grouper. Ce sont :

1° Les images des sensations concomitantes, c'està-dire les souvenirs des lieux, des circonstances, des personnes, en présence desquels Témolion s'est déchaînée;

2" Los notions des effets immédiats de cette émotion : maladresse, gaucherie, confusion, inhibition, abstention, mensonges, révoltes, etc.;

3" Les notions des conséquences lointaines de l'émotion: défaillances de volonté, hésitations, retraites, échecs;

4° Enfin les sentiments et les inclinations suscitées secondairement par l'émotion : mélancolie, pessimisme, misanthropie, orgueil, égotisme, maladie de l'idéal, qui sont moins des effets de l'émotion qu'une réaction de la personnalité contre le malaise qu'elle procure.

C'est l'ensemble de tous ces faits psychologiques que désigne le terme collectif de timidité. On peut la représenter par le schéma suivant :

Dans cette série de zones concentriques, le contenu de chaque zone croît en étendue et en durée à mesure qu'on s'éloigne du centre. Ainsi l'émotion spécifique n'existe que pendant l'instant assez bref de l'accès d'intimidation. Ses effets immédiats persistent encore, lorsqu'elle est déjà

éteinle. Ses conséquences lointaines reviennent fréquemment, à chaque occasion d'une délibération volontaire de quelque importance. Enfin, la réaction de la personnalité se répand sur toute la vie mentale.

D'autre part, plus on s'éloigne du centre, moins le contenu des zones est lié étroitement à la timidité. L'émotion spécifique de l'accès appartient exclusivement à la timidité. Déjà ses conséquences immédiates ne lui sont plus exclusives et peuvent provenir d'une autre forme d'émolion. Les conséquences lointaines sont celles de toutes les aboulies. Enfin, la réaction de la personnalité est faite d'éléments qui ne se rencontrent que par occasion dans la timidité, car tous ces sentiments et inclinations peuvent exister chez un sujet en dehors d'elle.

L'utilité de ce premier schéma est de montrer comment la timidité forme un tout psychologique, un système sensoriel, intellectuel et affectif, cristallisé autour d'une émotion fondamentale.

Un second schéma fera mieux comprendre l'évolution physiologique de la timidité. Nous donnerons à ce schéma la forme générale d'un arbre. Le tronc de l'arbre représente le corps de l'émotion, les variations organiques, viscérales, vasculaires de la réaction émotionnelle. Les racines de l'émotion plongent dans l'inconscient organique, dans les instincts obscurs de la vie protoplasmique cellulaire. Quant aux branches de l'arbre, elles s'épanouissent dans Técorce cérébrale, apportant à

chaque cenlrs spécialisé les variations de la fonction ou de l'organe auquel il correspond. Si l'on imagine pour chaque émotion de la vie affective, un arbre schématique semblable, on obtiendra dans le cerveau un enchevêtrement complexe des branches de tous ces arbres, qui fournit une image approximative de renchevêtrement des diverses composantes i'un caractère.

Par ses branches et son épanouissement cérébral, l'émotion fondamentale se met en rapport avec toutes les fonctions psychiques. Dans chacune d'elles, elle peut envoyer une excitation, éveiller un écho. De chacune d'elles elle peut recevoir une excitation, qui la provoque et la reproduit. Ainsi s'opèrent les influences et les réac-

CONCLUSIONS 25:î

tiens réciproques do l'émotion sur la personnalilo et de la personnalité sur l'émotion.

Enfin, sur ces branches éclosent temporairement des fleurs. Ce sont les petits faits de conscience, fugaces et transitoires comme les floraisons, qui révèlent subjectivement l'activité physiologique des centres cérébraux.

La nature de la timidité se dégage assez bien de notre étude. Elle nous apparaît comme une des modalités sociales de la sensibilité affective. Chaque sensation qui nous vient du monde extérieur éveille dans notre sensibilité affective une vibration spéciale, une résonnance affective, le ton affectif de la sensation. Nous ne restons jamais indifférent aux impressions qui nous arrivent : notre organisme les accueille toujours avec une ébauche d'émotion, de qualité agréable ou pénible. Or parmi les sensations venues du monde extérieur, il en est une grande classe fournie par les rapports de la vie collective, par le contact avec les autres hommes. Les images des hommes, peut-être plus encore que celles des choses, nous émeuvent et nous touchent. Chaque individu en présence duquel nous nous trouvons, éveille en nous une résonnance affective, un sentiment intime qui nous rend sa compagnie agréable ou pénible. Ces sentiments, tout subtils qu'ils soient, nous les connaissons tous : ce sont la sympathie, l'antipathie, la confiance, le respect, etc. Parmi eux, est la timidité. La timidité est donc un mode de la résonnance affective dts relations sociales. Elle est le souci anxieux du juge-

ment des autres sur notre propre personne, la crainte et la honte de leur opinion mauvaise.

Quant à la signification biologique de la timidité, elle est aussi difficile à préciser que celle des sentiments analogues, sympathie, confiance, respect, etc. La timidité est une réaction instinctive, et constitue sans doute un produit d'acquisition ancestrale, développé au cours des longs siècles de la vie collective de l'humanité. Comme pour la peur, l'enfant apporte en naissant l'aptitude à la timidité : et si l'on rapproche ces deux émotions voisines, peut-être pourra-t-on considérer la timidité comme une réaction de défense contre les hommes, de même que la peur est une réaction de défense contre les choses. De même qu'il y a une peur innée *, il y a une timidité innée. Certains enfants tout jeunes ont une terreur aveugle de la face humaine; certains hommes conservent quelque chose de cette crainte dans l'âge mùr : ils ont à la fois peur de regarder et peur d'être regardés, comme s'ils avaient la peur du visage des autres et la pudeur de leur propre visage. « La figure humaine me trouble, écrit l'Adolphe, de Benjamin Constant, et mon mouvement naturel est de la fuir^ » Peur du visage des autres et pudeur de son propre visage, voilà bien les deux éléments essentiels de la timidité.

Les conséquences sociales de la timidité sont d'une haute importance. Si mince qu'elle soit, l'émotion du

1. V. Preyer, L'âme de l'enfant, trad. franc.; Paris, F. Alcan.

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