‹ Les timides et la timiditéChapitre 84 sur 89 · Loc. cit., p · texte numérisé non relu

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timide suffit cependant à influencer ses actes, raidit ses attitudes, retient ses gestes, déforme ses paroles, met en désaccord constant Thomme intérieur et Tiiomme extérieur, la pensée avec son expression, l'intention avec le fait. Par la timidité, nous ne nous montrons jamais tels que nous sommes, et de même, nous ne voyons jamais les autres tels qu'ils sont. Entre la pensée et l'action, s'interpose toujours l'émotion qui dénature l'une et entrave l'autre. Chez le timide, les sentiments affichés sont souvent l'inverse de ceux qu'il éprouve : c'est l'humilité en place de l'orgueil, la misanthropie en place de la bonté, la froideur en place de la sympathie. De même la vie réalisée est souvent l'envers de la vie souhaitée. Le timide voudrait se mêler aux hommes et il s'isole, se faire connaître et il se ferme, se faire aimer et il se rend inaccessible. Et de cette impuissance à vivre selon ses inclinations naturelles, naît dans son cœur une profonde tristesse et une immense désolation. Il est un infirme de la sociabilité, et il souffre cruellement de son infirmité. Écoutons ce cri désespéré d'Amiel :

tt Moi dont tout l'être, pensée et cœur, a soif de s'absorber dans la réalité, dans le prochain, dans la nature et en Dieu, moi, que la solitude dévore et détruit, je m'enferme dans la solitude et j'ai l'air de ne me plaire qu'avec moi-même. La fierté et la pudeur de l'âme, la timidité du cœur, m'ont fait violenter tous mes instincts, intervertir absolument ma vie. Je ne m'étonne pas d'être impénétrable; en fait, j'ai toujours évité ce qui m'atti-

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rait et tourné le dos au point où j'aurais secrètement

voulu aller*. »

Et encore, plus loin :

« Qu'est-ce qui s'est interposé entre la vie réelle et toi? Quel écran de verre t'a comme interdit la jouissance, la possession, le contact des choses, en ne t'en laissant que le coup d'œil? C'est la mauvaise honte. Tu as rougi de désirer. Funeste effet de la timidité aggravée par une chimère. Cette démission par avance de toutes les ambitions naturelles, cette mise à l'écart systématique de toutes les convoitises et de tous les désirs était une idée fausse : elle ressemble à une mutilation insensée », ^

Montesquieu, dans son portrait par lui-même, écrit aussi : « La timidité a été le fléau de toute ma vie ; elle semblait obscurcir jusqu'à mes organes, lier ma langue, mettre un nuage sur mes pensées, déranger mes expressions ».

En outre, il y a des circonstances dans la vie sociale, oii il faut payer de sa personne, coûte que coûte, et où le timide, en raison de la gravité de l'acte, doit se trouver à la hauteur de sa tâche. C'est ce qui se produit, par exemple, en justice, quand le timide est appelé à témoigner devant le tribunal, et bien plus encore, quand il est obligé de se défendre d'une accusation portée contre lui. Si le timide hésite, s'embarrasse, rougit, il pourra donner à des juges non prévenus l'impression

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