CHAPITRE XII
Rencontre d'un estman.
Le seulier débouchait dans un pâturage , mais une haie épaisse de jasmin formait un cercle qui obstruait à la fois le passage et la vue.
Cétait dans l'intérieur de ce cercle que s’élevait la maison dout on ne pouvait do dehors apercevoir que le toit.
Ne trouvant dans la baie de jasmin aucune ouverture pour mc livrer passage, j’écartai quelques branches avec mes msius et je regardai dans l'intérieur. Ce que je vit était si singulier, que je put à peine eu croire mes yeux, et me figurai d'abord être le jouet d'un songe.
Sur la crête d’une petite éminence s'élevait une maison d'une construction telle que je n'avais encore rien vu de semblable. Les murs, si on peut leur donner ce nom, étaient formés de bambous plantes verticalement et reliés entre eux par les fibres de la pita. Le toit, eu feuilles de palmier, s'avançait en forme d'appentis, et présentait l’aspect d’un cône ; il était terminé par une petite coupole de bois, que surmontait une croix. Ce bâtiment était sans fenêtres. Qu'eu était il besoin, en effet, avec des murs construits de manière à laisser passer la lumière et l'air !
A travers les interstices du bambou on distinguait quelques articles d’smeublement : un rideau de barége vert supporté par une tringle et roulant sur des anneaux formait la porte. Guideau était tiré et laissait a percevoir dans l'intérieur une ottomane; près de ce meuble, i il y avait une harpe élégante.
La maison tout entière ressemblait à une grande cage avec des hâtons dorés. Le terrain qui l'entourait était en rapport avec l'édifice. On ne voyait plus là aucune de ces traces de négligence et «l'abandon que nous avions remarquées au dehors. Tout, au contraire, y était parfaitement en ordre, et témoignait d’une sollicitude aussi éclairée que soutenue.
Dans 1a partie la plus éloignée s’élevait un petit bois d’oliviers dont le sombre feuillage formait le fond du tableau. A droite et à gaurhe, des bosquets d’orangers et de citronniers avec leurs fruit» d'or et leurs fleurs d'albâtre, leurs feuilles vertes et jaunes, étalaient dans toute leur splendeur les richesses de l'automne et du printemps confondues sur les mêmes branches.
Quelques arbustes exotiques croissaient dans de grands vases eu porcelaine du Japon. Les teintes bleues et les figures grotesque - qui décoraient ces vases servaient encore à rehausser l'éclat de ce déii • deux tableau.
Au milieu du jardin, un jet d’eau transparent comme le crislai s'élevait à la hauteur de vingt pieds pour retomber en une pluie de «dobules brillant» au travers desquels se jouaient toutes les couleurs èu l’arc-en-ciel. Le bassin qui recevait ce jet d’eau était couvert de nénuphar» et d'autres plantes aquatiques qui étendaient leur» larges feuilles vertes à plus de vingt pieds à l'entour.
Malgré tout ce luxe, rien ne dénotait pourtant à mes yeux la présence d'aucun habitant. Les oiseaux paraissaient être les seuls propriétaires de ce psradis des tropiques. Une couple de paons ie promenaient majestueusement dsns le parterre en étalant au soleil l'éclat de leur brillant plumage. Dans la fontaine apparaissait la forme élancée d’un grand flamant, dont l’écarlate contrastait avec l'émeraude des
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feuilles des plantes aquatiques , parmi lesquelles il se jouait. Chaque branche d'arbre servait de demeure à quelque chanteur. L’oiseau moqueur, perché sur la cime d'un palmier, imitait les cris monotones du perroquet. Les toucans et les trogons volaient d'arbre en arbre et traversaient en se poursuivant la voûte humide du jet d'eau, tandis que l'oiseau- mouche suçait le calice d’une fleur, ou voletait comme une abeille en taisantmiroiter au soleil les couleurs deaongracieux corsage.
Je regardais de tous côtés pour voir si je ne découvrirais point quelque figure humaine, quand les accents frais et sonores d'une ▼ois de femme arrivèrent jusqu'à moi en passant par-dessus les plants de bananier. Ces accents furent bientôt suivis par de nouveaui, entremêlés de brèves exclamations et d'un clapotement qui semblait dénoter qu'une main agile battait l'eau avec rapidité.
Ce devait être l'Eve de ce paradis terrestre. La voix était pleine de promesses. C'était d'ailleurs la première voix de femme qui eût frappé mon oreille depuis un mois; elle ht sur moi une impression délicieuse.
Mon cœur bondit de joie. Mon premier mouvement fut de m'élancer en avant. Je n’avais pour cela qu’à écarter un peu les branches des jasmins; mais la crainte d'être l'Acléon d'une nouvelle Diane me retint à temps; je changeai de projet, et me disposai à me retirer sans bruit.
J'allais opérer ma retraite, et déjà j'avais recalé d’un pas, lorsqu'une voix brusque, qui me parut appaitenir à un homme, vint se mêler aux doux accents de la première voix.
— Andal andal II ace mucho calor, vamos a volver. (Allons! vite! vite ! 11 fait très-chaud, allons-nous-en.)
— Ah! no, Pepe! un ralito mat! (Ab ! non, Pepe ! encore un peu!)
— Vaya, carrambo. (Allons, soit.)
Et de nouveau j entendis de joyeux éclats de rire mêlés à un bruit de mains qn’on frappait l'une contre l’autre; c’étaient des exclamations de plaisir.
— Allons, pensai-je, je puis maintenant entrer dans le parterre; il J a ici an homme, et, quel qu'il soit, il ne saurait trouver mauvais que, vu la circonstance, je me permette de le troubler un peu dans ses smusements.
Tout en faisant ces réflexions, je m'étais approché de la ligne de bananiers dont le feuillage dérobait à met yeux les interlocuteurs inconnus.
— Lupel Lupe ! m.ra, que bonito! (Lape, voyez, quelle jolie petite bête!)
— Ah! pobreeito! Echalo , Lu: , echalo! (Ah! paavre petite! Rejetet-la. Lux, reeiei-U.)
— Voy luego. (Tout h l'heure.)
.De nouveau je m'arrêtai coart, et écartant quelques feuilles de ban .«nier, je regardai. J’avais sous les yeux le plus délicieux spectacle.
D.«ns le milieu du parterre un bassin, de forme circulaire, contenait une eau aussi pure que le cristal. De plusieurs pieds de diamètre, ce bassin était entouré de tous côtés par une baie vive de superbes bananiers dont les feuilles, en s'étendant boriiontalement, le protégeaient presque en rnlicr contre les rayons du soleil.
Un petit parapet en pierres dessinait la circonférence du bassin. La maçonnerie était rouverte de plaques de porcelaine du Japon, dor.i les couleurs tranchées et les figures grotesques formaient le plus charmant effet.
Céuit du centre de ce bsssin qnc s'élançait le grand jet d'eau dm j'ai déjà parlé. Le mouvement continuel imprimé aux eaux par la chute de la gerbe mobile occasionnait à la surface de ce peiit lac un effet de mirage qui multipliait à l'infini les poissons d or et de pourpre dont ses ondes étaient peuplées.
Tout près dn parapet s'élevait un berceau de plantes aquatiques habité par des cygnes. L’un de ces superbes oiseaux, réfugié dans >a frsiche demeure, laissait paraître au dehors la courbe gracieuse de son cou, tandis que plus loin, sur la rive, un autre oiseau de U même espèce séchsit au soleil la neige de son plumage.
Mais un spectacle plus attrayant que tout cela attira bientôt toute mon attention. Dans le has<in, près du jet d’eau, se tenaient deux belles jeunes fille; vêtues d'une sorte de tunique grise sans manches; elles éiaient dans l'eau jusqu'à la ceinture, et l'onde du basam était si pure et si transparente, qu'on distinguait parfaitement leurs pieds, qui brillaient comme de l’albâtre sttr le ; ‘Me fin et doré doni le fond du bassin était tapissé.
Les anneaux de leur magnifique chevelure se déroulaient sur leur cou , et jusque sur leurs bras et sur leurs épaules. Grandes et gracieuses toutes deux, elles avaient acquis tout le développement de leur beauté, et l’ceil suivait avec amour sur les contours voluptueux de leur corps celte ligne serpentine qni, selon Hogarth, est le caractère distinctif de la beauté chez la femme.
La ressemblance de leurs traits les faisait, au premier abord, reconnaître pour sœurs, bien que leur teint et leur carnation furent tout à fait différents. Le sang coulait dans les veines de l'une plus oncé que dans celles de l’autre, et sa peau, douce et unie comme la ire, avait une légère teinte olivâtre sur laqucl'e contrastait avec « battue l'incarnat de ses joues et le pourpre de ses lèvres. Si cheveurc éuit noire, et au-dessus de sa lèvre supérieure un léger duvet
ou, pour dire le mot, une petite moustache semblable à quelque coup d 'estompe donné par une main légère, servait à mieux arrêter les contours de U bouche et à faire ressortir avec plus de vivacité U blancheur de srs dents d'ivoire. Ses yeux, noirs comme ses cheveux, grands et fendus en amande, avaient cette expression de douceu' et de profondeur avec laquelle nous aimons à nous représenter dan. uo» rêves poétiques les fières beautés Abeacerrages qui peuplaient les palais de l'Albambra.
C’était évidemment l'ainée des denx sœurs.
La cadette avait un genre de beauté tout différent. Céuit are blonde. Scs yeux, grand» et à fleur de tête, étaient bleus comme I turquoise; s* chevelure, d'un châtain clair, était aussi longue qe 4 paisse; sa peau, moins mate, mais plut li'an< he que celle de sa sor ir . avait, aux bras et au cou, de» teinte* nacrées et rosées. A U fois brillante et transparente, cette peau, fine comme le satin, reflétait les rayons du soleil avec autant d'éclat que le poisson aux écailles éarées que la jeune fille tenait à la main.
Je demeurait rivé à ma place. J’avais d’abord voulu essayer de me retirer en silence, mais un charme tout-puisaaat me retenait malgré moi. Etait-ce un rêve?
— Ah! que barbara / Pobreeito î itol itol (Ah! que vous êtes barbare! Pauvre petiie bête!)
— Comeremot ! (Nous la mangerons!)
— Por Diotl Nol Echalo , Lus, o U rare la agua en tus oios de V. (Bonté divine! Non pas! Rejeles-la, Lux, ou je vous jette de l'eau à la figure.)
Et eu parlant ainsi la jenne fille se mettait en devoir d'exécuter sa menace.
*— Ko, no! (Non, pat maintenant), dit Lux résolument.
— Guardate! (Garde à vous, alors!)
Et U jeune brune, réunissant ses deux mains de manière à en faire nne eipèce de coupe, se mit à jeter de l'eau an viaage de la maligne blonde.
Celle-ci rejeta le poisson, et riposta par une manœuvre pareille à l’attaque.
Un joyeux combat s'ensuivit l.rs gouttes d’eau s'attachaient en perles brillantes aux cheveux dis jeunes filles comme aux ailes d’t» cygne, et à chaque instant de joyeux éclats de rire signalaient 1a victoire et la défaite des combattante*.
A ce moment les rudes accin's que j'avais déjà entendus vinrent distraire mon p SI* ntion. Mes yeux en suivirent la direction, et je vis une grosse négresse couchée sous un cacaotier et qui, la tète appuyée sur son coude, riait à gorge déployée de la lutte des jeunes filles. C’était sa voit que j'avais prise pour celle d'un homme.
Commençant enfin à comprendre l'inconvenance de ma présence, j'allais définitivement opérer nu retraite, lorsque je fus arrêté par un cri perçant parti de l'étang.
Tout avait subitement changé d'aspect : les cygnes criaient en battant l'eau de leurs ailes avec tous les signes de la frayeur; les petits poissons couraient dan» l'eau, cherchant de tous côtés, mais en vain, un lieu pour te cacher; le» oiseaux eux-méme. paraissaient effrayés et restaient immobiles et silencieux.
Je me penchai en avant pour voir quelle était la cause de celte terreur sabite; mes regards tombèrent sur la négresse : elle s'était levée et appiorhée du parapet, au bord duquel elle se tenait les bras levés au ciel en criant avec désespoir: — la/yum* tJioa , nffflîff El cayman ! el cayman! (Que Dieu vous protège, aies filles! le caïman , le caïman !)
Je portai mes regards de l’autre côté de l'étang, un objet épouvantable s'y faisait remarquer : c'était un caïman du Meiique.
L'affreux saurien «'avançait en rampant le long du petit mur, le corps à moitié caché par les feu* Me* *'es plantes aquatique*.
Déjà la partie alité ris u* a. a* j*. «rps quittait le parapet, et il se disposait à te précipiter dans le bassin; il n'y avait plus q e sa longue queue qui re*iât encore sur le mur. Les écaille* du hideux reptile brillaient au Soleil; tes yeux féroces, illuminés par une joit cruelle, lançaient de* lueurs fauves el semblaient prêts à s'échapper de leurs orbites sail Unies.
J’avais armé ma carabine. La porter à mon épaule, ajuster et tirer, tout cela fut l’affaire d’un instant. La balle frappa le monstre entre les deux yeux , mal* je la via glisser et rebondir sur tes écailles comme »i elle eût frappé sur uue pl que d'acier. C était un coup m« utile, peut-être pis encore, car, à l'instant même où il était frappé, le reptile furieux se précipita dans l'rau et nagea vers ses victimes.
L« s jeunes filles, qui venaient d'abandonner leurs joyeux ébats, partirent a cette vue avoir entièrement perdu l'esprit, car, au lien de fuir vers la rive, elles tombèrent dans les bras l’une de l’antretremblantes et presque sans vie.
Quel tableau ! Ces deux jeunes corps enlacés l’un à l'autre dan» un embrassement de terreur, les bras aux teintes brunes pressant Jet épsuit s de neige, tandis que le» br*s d'albâtre s'enroulaient autour du cou brun ! Urut belle* statues vivantes!
Leurs visages tournés vers le ciel srmldaient invoquer le seconrs d'en hsuL C’était un groupe de douleur et d'effroi aussi beau que celui de Laocoon.