‹ Les tirailleurs au Mexique le capitaine Mayne ReidChapitre 23 sur 47 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

La cocuyo.

Si J ‘ai quelque chose à souhaiter au lecteur, c'est de pouvoir, une foj» dans sa vie, voyager à cheval par une belle nuit au milieu de quelque forêt tropicale quand la lune biigoc le paysage dans les flots «le sa pâle et douce lumière, que les vents se taisent, que le feuillage est immobile, et que de loua côtés les fleurs les plus belles parfument Pair de leurs suaves odeurs.

Pourtant les forets de l'Amérique du Nord ont aussi leurs charmes. Le* grands chênes et les ormeaux noueux qui étendent au loin leurs nmeiox tortueux, le vent d’hiver qui emporte les feuilles sèches et frui'tc 1rs unes contre les autres les branches du sycomore que son souffle a dénudées, les roches nues et sombres, les cascades qui bruis- •ent, les pendeloques que le froid suspend comme des perles brillantes I la cime des arbres, l'écorce transparente qui recouvre la surface des eaux, tout cela forme un tableau d'un aspect plus sévère et plus triste, mai» qui pourtant a son caractère de grandeur et de poésie.

Les scènes qui se passent ions les ombrages des forêts du nord sont en harmonie avec le rude aspect du paysage. C'est là que vivent l'ours jris, le loup et les autres bêtes carnassières moins féroces peut-être que les sauvages blancs et ronges qui errent dans leurs solitudes. C’est là aussi qu’on entend de temps k autre la détonation des carabines, qu'on voit briller l'éclat du tomahawk, et que retentit parfois le terrible cri de guerre de l'Indien.

Mai» je m’écarte de mon sujet; je reviens aux forêts de l'Amérique Ju Sud, où tout est si calme et si splendide. La nuit, si quelque bruit trouble le silence de ces magnifiques ombrages, c’est le chant du rossignol, et si quelque lumineux éclair brille parfois k travers les arbres, c'est la lueur du cocuyo en quête de scs amours. Dans les forêts du nord, tout respire 1a guerre; dans celles du sud, tout re>pire l'amour.

Clayley et moi avancions en silence, nos soldats eux-mêmes semblaient émus de la solennité de cette superbe nuit.

Nous entrâmes dans les boit qui bordent l'Arroyo; le ruisseau fut traversé, et nous continuâmes notre route, ayant à notre tête Raoul, qni nous servait de guide.

Après un long silence, Clayley. sortant tout * coup de sa rêverie,

se rrd-rss» bru«quemmt »»i <: le, « l m’adressant la parole :

— Quelle heure est-il, capitaine?

—■Dix heures et quelque, minutes, répondis-je après avoir interrogé i '* montre au clair de la lune.

— Nous trouverons don Cosme au lit.

— Cela n’est pas probable. Il est trop vivement préoccupé, et sa an doute qu'il attend notre retour avec impatience.

— Vous aves raison; non* le trouverons encore debout, et de I sorte tout sera pour le mieui.

— Comment, tout aéra pour le mieux?

— Sans doute, dans l'intérêt de notre souper. Un pâté froid et un ! verre de claret, que vous semble de cela ?

— Je n'ai pas faim.

— Oui; mai* moi j’ai un appétit dévorant, et je soupire après l’office de notre hôte.

— N’y a-t-il pas quelque chose que vous déliriez davantage?

— - Non, Jusqu’apres souper «lu moins. Chaque chose a son temps. Ventre affamé n’a pas plus de cœur que d'oreilles. Pour le quar* d'heure, je vous donne ma parole, Haller, qne j'aimerai* mieux voir celte grande vieille négresse de Pepe que la plus jolie femme du Mexique, ou Marie de la Lumière, si vous aimex mieux.

— Monstre!

— Tout cela c’est avant souper seulement. Après, n'en doutes pas, vous verrez le sentiment reprendre le dessus.

— Ah! Clayley, vous ne saurez jamais aimer!

— Pourquoi , capitaine ?

— — pourquoi? parce que chez vous l’amour est un plaisir et non une passion. Vous aimez cette charmante blonde comme on aime un tableau ou un objet d'art.

— Vous voulez dire apparemment que tout mon amour est dans mes yeux ? ...

— Cest justement ma pensée, et je suis persuadé que st l’amour vous avait touché le cceur, vous ne seriex pas si occupé de votre souper. Moi, je resterait plusieurs jours sans manger que je ne m'en apercevrais même pas. Mais vous ne |H>uvex pas me comprendre.

— Ma foi non! je suis trop affamé ponr cela.

— Tenez, je parierais que c’est tout au plus si vou« vous souvenez que la dame de vos pru»ées est rose et blanche; n'cst-ce pas que vous avez oublié tous les autres détails de sa personne?

— J'avoue, capitaine, que de mémoire je ferait fort mal son portrait.

— Eh bien! moi, si j’étais peintre, je reproduirais son visage sur la toile avec autant d exactitude que si elle posait devant moi. Dans tout ce que je regarde je vois ses traits charmants. dans les feuilles des arbres, dans les lignes du paysage, dans le bltu du ciel, partout enfin. La tète élégante de ce superbe palmier, il me s table que c’est sa longue chevelure noire...

— Un instant! vous rêvez, capitaine; scs cheveux ne sont pas noirs.

— Comment! ses cheveux ne sont pas noirs! ils sont comme tes yeux, aussi noirs que l'ébène et le jais!

— Ses yeux sont bleus comme 1a turquoise.

— Noirs! Mais de qui parlcx-vous?

— De Marie de la Lumière.

— Ab! c’est bien different, alors.

Et mou ami et moi nous nous mimes à rire de notre méprise réciproque.

Nous étions redevenus silencieux , sutour de nous tout £<* tais ait également; et ai quelque chose troublait U tranquillité de h nuit, c'était le bruit des pieds de nos chevaux sur le sol, le lit île ment de nos éperons, ou le cliquetis de nos sabres frappant à chacun de nos mouvements le flanc de nos coursiers.

Nous venions de laisser derrière nous 1a butte de tab e avec son fourré de cactus et de raexquites. et nous entrions d ans un.* gorge couverte de grands arbres, quand les yeux perçants de Lincoln découvrirent quelque chose dans l’ombre. 11 me fit aussitôt jurt de ce I fait.

— Halle ! fis-je à demi-voix.

Le détachement s’arrêta court, au même instant nous entendîmes un frôlement dans un buisson placé à quelque* pas devant nous,

— Qui en demanda Raoul placé à l'avant-garde»

— Un amiyo, fut-il répondu.

Je m'étais approché de Raoul, et je criai :

— AcercaU! acercaU! (Approchez!)

Un homme sortit des broussailles et s'avança à cet appel.

— Esta ei capiton / (C’est le capitaine !)

Je reconnus le guide que nous avait donné dou Cosme.

Le Mexicain s’approcha de moi et me remit un papier. Je l’ouvris et m'efforçai de lire à la lneur de la lune; mal* c'éuil écrit au crayon, je ne pus parvenir à distinguer une seule lettre.

— Essayez, Clayley; peut-être vos yeux valent-ils mieux que les miens.

— Non, répondit Clayley après avoir examiné le papier, je n’y puis rien voir.

— Espérai », mi amo! (Attende*, mon Battre!) dit le guide en faisant un signe.

Non* demeurâmes à 1a même place.

Le Mexicain prit d'une main le grand sombrero qu'il portait sur U tète, et s'avança à quelques pas dans la forêt. Là il s'arrêta tenant toujours son chapeau à la maia. Un objet brillant resplendissait à travers les feuil es d'un n aima redanda : c'était le eocoyo ou grand lampyre des tropiques. L'insecte voltigeait en bourdonnant i une hauteur de sept ou huit pieds, une trace lumineuse indiquait le cours de son vol. Le Mexicain l'abattit avec sa main, puis, le couvrant de son chapeau, il le prit facilement entre ses doigta et me le présenta en disant :

— Yal (Maintenant!)

— A o muerde (Cela ne mord pas), ajouta-t-il voyant que j'hésitais h toucher ce coléoptère luisant.

Je me décidai à prendre dans ma main le eocuyo. dont les grands yeux ronds rc*|.lt*ndis»airnt comme deux diamants. J’approchai l'insecte de l'écriture; mais je ne pus encore rien tire, la lueur était trop faible.

— Il en fondrait au moins une domaine, dis-je au guide, pour y noir suffisamment.

— Ao, ténor, un o basta asi. (Aon. monsieur, un seul suffit.)

A ers mots, le Mexicain prit le cncuyo dans »e« doigta et le pressa légèrement contre la feuille de papier. A ce simple contact, il jaillit de I'.uibkI une lueur brillante de plusieurs pouces de diamètre parfaitement suffisante pour déchiffrer toute l'écriture.

— Voyez, Clayley ! m’écriai- je en lui faisant admirer cette lampe dom la nature avait seule fait les (rais J'âi lu dans les récits des voyageurs qu'une demi-douzaine de cea inseetes placés sous une verrir.e suffisaient pour éclairer un appartement. Eat-ce vrai ? ajoutai-je en m'adressant au Meiicam.

— Ao, tenur, ni etneuenfa (Aon, monsieur, pas même cinquante), répliqua le Meiicain.

Kl cependant un seul eocoyo suffit pour nous éclairer en ee moment. Mais nous oublions l'affaire principale, voyons cette lettre, bile était écrite en espagnol et contenait ces seuls mots sans si»

gn*iure :

« J 'ai donné avis de votre position au commandant américain, a

— C'est de don Cosme? dcnumi.«i-je tout bas au Mexicain.

— Oui, scAor.

— Et comment pouviez vous c*pérer arriver jusqu’à nous dans le corral ?

— A l'aide de ce déguisement.

Et en parlant de la »orte le Mexicain me montrait une peau de bœuf encore couverte de son poil.

— Ciajlry, re sont de* amis. Vous, mon brave, prenez eeci,

Ei je remis au péon un aigle d'or.

— En avant !

Au même instant le cliquetis des sabres et des éperons recommença à se mêler au bruit dt-s pat des chcv«ui , nous chcmiuions de nouveau sous les arbres de la forêt.

CUÀ FIT RK XXVI.

Lupe et Lux.

Peu de temps après nous sortions de» bois pour entrer sur la plantation de don Cosme. La riche végétation dont ces champs sont couverts a tout le charme de la nouveauté pour des homme» accoutumés comme nous à l'aspect plus sévère des climats hrptentrionsux. La lune comme un voile de gaze jeté »ar le» objets en arrondit les contours et donne à la nature un caractère romantique auquel vient ajouter encore le doux chant du rossignol, seul bruit qui trouble la pan de cet tden endormi.

Ici c’eat une plantation de vanille, plua loin ce sont des champa de café à moitié envahis par les acacias et les cactus épineux. Un réservoir a sec, un aqueduc en ruine irmoignent des vins intelligents qu'on a jadis donnés à l'irrigation de celte vallée. Des guurda-rayas de palmiers et d’orangers a moitié étouffés p-r les jasmins et les lianes parasites marquent le* ancienne» limite» de cb-mps aujourd’hui ncultes. Les fruits et les fleur* pendent en t rappes sur les mêmes m anches et répandent au loin daua I air lea plua suaves parfums. Tout dans ces lieux inviie au repos, car tout y annonce la présence de la nuit, le tournesol en inclinant sa tête dorée comme |iour regretter Carence de son dieu, et la belle du nuit en ouvrant le calice de ses fleurs aux caresses de 1a lune.

Le guide nous désigne une avenue qui conduit h la maison , nous y pénétrons et continuons à nous avancer. Le aol de cette avenue semble découpé en mosaïque par les rayons de la lune, qui glissent à travers les interstices de la voûte de feuiürge. < rouhié dan* sou sommeil, un cerf bondit à quelques p«s de noos et disparaît dans un nurré de metquites. Au bout de cette avenue nous nous airêlons ernere la baie de jasmin qui forme l’enclôiure, nous mettons pied à rre, et j’entre avec Clayley dans le pare de don Cosme.

▲ peine noua avons pénétré dans le taillis, que deux gros do-

P ics s’élancent de notre eêlé en poussant dra aboiements fuieux.

lusienn personnes sont en mouvement devant la façade du ranebo, nous nous arrêtons nn moment pour les ob-erver.

— Quilale, Carlo. Pompo! (A bas, Carlo, Pompo!)

Le* dogues se retirent en grondant.

— - Papa , manda lot. (Papa, rrnvoyet-let.)

Nous reconnaissons les voix, et nous pressons le pas.

— Afuera, malditos ptrrxa, ahajol (Arrière, maudits chiens, à besf* crie don Cosme en grondant les chiens et les faisant reculer. Plusieurs domestiques sont arrivé», nous nous avançons.

— Quint et? demande don Cosme.

— Amiqos (Amis), dis-je.

— Papa , papa, es el capilan! (Papa, c’est le capitaine!) crie nue des deui sœurs, qui accourt vers nous et dans laquelle je reconnais bientôt la brune Guadalupe.

— Ae craignes rien, stAorita, dis-je en approchant.

— Ah! vous êtes sauvé, vous êtes sauvé! Papa, il est sauvé! crient les deux jeunes biles à la fois, tandis que don Cotme nous témoigne sa joie en nous serrant l'un après l'antre dans ses bras.

Put* tout d'un coup laissant retomber *e« main» : *

— Qu’est devenu le gros gentilhomme? fit il avec inquiétude.

— Oh! il va h-en, reprit Clayley en souriant. Il a mis sa grotte personne en lieu de sûreté; mais je suis sûr, don Cosme, qu’il serait en* hanté d'êire ici.

Je transmis à I Espagnol la réponse de mon compagnon , don Cotme prit tans doute la dernière phrase pour un avis; car immédiatement il nous conduisit vers la salle à manger, où nous trouvâmes doûa Joaquina donnant ara ordres pour le souper.

Pendant le repas je racontai a nos hôtes les principaux événements de la journée. Don (Patate ne savait rien des guerrillero» sinon qu'il avait entendu dire qu’il y avait une de leurs bandes dans le voisinage. A la nouvelle apportée par le guide que nous avions été attaqués, U avait dépêché un domestique de confiance au camp américain; et Raoul avait trouvé en route le détachement qui venait è notre secours.

Ap'ès souper, don Cosme nou* quitta pour donner des ordres relatifs é notre départ du lendemain. 5a femme sortit également pour faire préparer nos chambres à courber, en nous laissant, Clayley el moi, dans l'agréable compagnie de Lape et de Lux.

Ces jeunet filles, musiciennes consommées, étaient aussi fortes sur la harpe que sur U guitare. Elles chaulèrent plusieurs air» espagnols dont ia douce mélodie fit sur nos cœurs l'impression la plus vive.

Mes pemées et celle* de Clayley étaient sans doute de Is même nature, et pourtant, singulier cflrt de la différence des cararièrrs, elles se traduisaient cbes chacun de nous d’une manière tout t, fait contraire. Clayley, esprit aimable et enjoué, avsit trouvé dans la plus jeune des deux sœurs une partner digne de lui; aussi ne firent-ils, pendant tout le temps, que rire, causer et chanter. Telle était la mobilité de l'imagination de cette jeune fi'le qu'un moment »prè« «être livrée à la gaieté la plus franche elle pu»il tout » coup à uu sentiment mélancolique en pensaut a son frère un instaiit oublié. Cette enfant avait un de ces coeurs purs d’où la gaieté n'eiclut pas la sensibilité , elle pa«sai*. d'un sentiment a l'autre comme on voit eu certains jours le soleil paraître et disparaître au milieu des nuages légers qui l'entourent.

Ma conversation avec Guadalupe avait un caractère plus sérieux. Août n'aurion* pu rire, tant nous craignions de profaner le sentiment sacré qui nous servait de lien. La gaieté a« trouve rarement dans le véritable amour. L amour est une pas»ion qui a scs joie», scs voluptés, ses ntases, mais rarement la foile gaieté trouve place dans les cœurs véritablement épris.

Drpuis quelques instants la baq>e avait été abandonnée, la guitare ne résonnait plus sous les doigts, une harmonie plus douce vibrait dans nos cœurs. Chacun de nous se sentait attiré vers l’autre comme par un invisible aimant. Aos âmes étaient unies par une chaîne mystérieuse. Pour exprimer de tels sentiments, les mots, on lr comprend, sont aussi supeiflus qu'impuissants; et si quelque* paroles l'échangeaient entre nous, c'était quand nous pen»iuns a Aarci»sO, ce frère bien-aimé, et que I idée du danger qu’il courait venait troubler noue félicité.

— Oh ! que n'est-il ici, mon frère! nous serions si heureux!

— Il reviendra, n'en doutez pas. Demain votre père le reverra. Je vous jure de tout faire pour le rendre à l'amour d une aussi leader sœur.

— Merci, merci! Quelle reconnaissance ne vous devrons nous pas! Et ses veux semblaient à la fois animés par la reconnaissance et l'amour. La reconnaissance seule n’eût pu mfli pour leur donner ca puissant éclat. Si de pareils moments pouvaient durer toujours!

— Bonne nuit, bonne nuit!

— Senorer, pasan vdt buena noche. (Messieurs, je vous souhaite une bonne nuit.)

Elle est partie, et pourtant son gracieux visage est encore devant mes yeux. L'amour a gravé scs traits dan* mon cœur, je 1a vois toujours et partout.

ized by Gc

Non» non» sommes retiras dans nos chambres » coucher. Ne» hommes ont atUché leurs d«v»ai dans le bois d olivier et reposent eut- mêmes dans le raxtcho de bambou. Une sentinelle veille h In sûreté de tous.

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