CHAPITRE XXXII
Un coup dans l'ombra.
La ville de Ven-Crus se rendit le 2Û mari 1847 , le même jour rt pavillon africain flottait sur le» tours de Saint- Jean d'UHo*. Les
troupe* de l'ennemi sortirent sur parole. La plupart d’entre elles partirent pour gagner l'intérieur du pays.
Une garnison américaine fut mise dans la ville; quant au principal corps d'armée, il campa dans la plaine au sud.
Noua restâmes dans cette position plusieurs jours à attendre l'ordre de marcher dans l'intérieur. De premiers rapports nous iraient fait connaître que les forces mexicaines étaient rassemblées à Fuenté National, sous les ordres du fameux Santa-Anna : mais de nouveaux renseignements nous apprirent plus tard que l'ennemi se disposait à se rapprocher et h venir s’établir à Cerro Gordo, à environ moitié chemin entre Vera-Crut et les moutagnes.
La reddition de la ville nous avait rendu quelque liberté. Clayley St moi résolûmes d’en profiter pour faire une visite k nos amis.
Plusieurs détachements de cavalerie légère avaient poussé des re- ,’onnaissancei dans la campagne, et mus avaient rapporté que la principale bande de gnerrilleros s'était éloignée jusque du côté de Fuenté Nacional. Nous pensions, par suite, n'avoir aucun danger à craindre de ce côté.
En conséquence , nous fîmes nos dispositions ponr être prêts à 1a chute du jour. Trois hommes déterminés nous accompagnèrent. C'étaient Lincoln, Chane et Raoul. Le petit Jack éuit aussi de la partie. On avait monté sur les premiers chevaux qu’on avait pu se procurer. Quant à moi, le major m’avait tenu parole ; j’avais reçu de lui un cheval noir, superbe arabe pur sang.
La lune éclairait assex le paysage pour nous permettre de distinguer que la campante avait subi bien des changements. La guerre avait passé par là. Ou en voyait partout les preuves. Les ranebos étaient Sous abandonnés ; plusieurs étaient détruits, des traces de feu et de fumée se voyaient sur leurs murs noircis. Quelques-uns même n’étaient plus qu’un tas de ruines, d'où s’échappaient encore des nuages de fumée.
La route était parsemée d’ustensiles de ménage détruits ou brisés, articles de peu de valeur qu’avait dédaignés la main des pillards. C’étaient un petaté, un chapeau en palmier, une olla brisée, une mandoline sans cordes, des débris de guitare, quelques vêlements de femme souillés de poussière, des feuilles détachées de quelque livre de misas ou de la Vie de 1s untiuima Maria. Les images des saints, Guadalupe, Remedios, Dolores et le N’iâo de Guatepec, gisaient auasi sur le sol, touillées, défigurées et percées de quelque baïonnette sacrilège. Tout indiquait les pénates violés d’un peuple conquis.
Un triste pressentiment pesait sur mon âme. On avait vaguement parlé dans l’armée de quelques brigandages commis dans la campagne par des bandes détachées de nos soldats, qui avaient quitté le camp sou* le prétexte d’aller chercher des bceufs.
Jusqu’alors je n’avais pas eu de crainte, ne pouvant m’imaginer que des partis aussi peu considérables eussent été assex hardis pour s’aventurer jusqu'à la distance où se trouvait la maison de nos amis. Je savais qu’aucun détachement sous les ordres d'un officier n’avait été dirigé de ce côté, et d’ailleurs il n’y avait rien à redouter de la part de soldats réguliers. Mais peut-être avais- je compté uns cette multitude de misérables qui s'attachent aux armées en campagne dans le seul but de profiter, pour piller et voler, du trouble inséparable de la guerre.
Nous n'étions plus qu'à une liene de la maison de don Costne, et pourtant les signes de désolation et de ruine continuaient à se montrer. Nous vimes même, en approchant davantage, la preuve que ces exactions ne s’étaient pas toutes accomplies uns attirer de terribles vengeances. Nous rencontrâmes, en effet, sur la route, le corpa mutilé d’un soldat. Il éuit couche sur le dot; ses yeux ouverts paraituirnt fixer 1a lune , sa langue avait été arrachée de u bouche , son cœur tiré de u poitrine et son bras gauche coupé à la jointure du coude. Dix pas plus loin, un de ses camarades fut trouvé par nous dans le même état.
En entrant dans la forêt, mes pressentiments devinrent encore plus pénibles. J’en fis part à Clayley, qui , de son côté, était agité par les même* pensées.
— Cependant, dit-il, il est possible qu'aucun des nôtres n'ait découvert cette route ; mais je vous avouerai que j'ai plus de craintes de l'autre côté. Ces gnerrilleros plus brigands que militaires, cet infâme Dubrosc qui est avec eux !...
— Allons, allons ! m’écriai-je en donnant de l'éperon dans le ventre de mon cheval, qui partit au galop.
Cette réflexion de Clayley avait augmenté mes inquiétudes en leur faisant prendre une nouvelle direction.
Mes compagnons imitèrent mon exemple. Le bois fut bientôt franchi.
Arrivés à une clairière, Raoul, qui était en avant, arrêta son cheval, et nous fit signe de l’imiter. Nous obéîmes à son avertissement.
— Qu'y a-t-il , Raoul ? demandai-je à voix basse.
— Quelque chose vient d’entrer dans le fourré.
— A quel endroit ?
— Ici, à gauche, dit le Français en indiquant cette direction, mais je n’ai pas bien va, ce n’est peut-être qu'un animal effrayé.
— Je l’ai vu, moi, capitaine, dit 1 i n coin en s’approchant , c’est un mustang.
— Pcnsei-vous qu'il soit monté ?
; — Je n’en soif pas s&r, je n'ai vu que sa croupe , nous n'étions pas
assex près pour que je pusse bien distinguer , mais ponr s4r c’est m mustang.
Je restai un instant sans répondre : je réfléchissais.
— Je puis facilement vous dire s’il est monté on non, continua le chasseur. Permettes -moi seulement de m'avancer un peu sur aes traces.
— Cela se trouve hors de notre route... Peut-être est-ce le mieux cependant, ajoutai -je après un instant de réflexion. Raoul, et vous, Chane , mettes pied à terre et accompagnes le sergent ; Jack tiendra les chevaus.
— Si vous le permettes, capitaine, dit Lineoln à voix basse, j’aime , mieux y aller seul. Ce n'est pas que je méprise l'appui de deux braves , soldats comme Raoul et Chane; mais j'ai l'habitude de suivre une i piste, je m’en tire toujours mieux seul.
| — Très-bien, sergent; puisque vous désires aller seul , nous vous
I attendrons,
I Le chasseur mit pied à terre, et après avoir jeté un coup d'oeil sera»
; tateur sur sa carabine il s’éloigna dans une direction tout à fait opposée à celle prise par l’objet qn’on avait aperçu. Je fus sur le point de le rappeler, impatient que j’étais de poursuivre mon voyage; mais, après un moment de réflexion , je conclus que le plus sage était de l'abandonner à ses propres instincts: je le laissai donc faire, et cinq minutes après il avait disparu dans le chapparal.
Nous restâmes en selle à l'attendre pendant près d’une derai-henre. | L’impatience nous gagnait, et je commençais à craindre qu’il ne (fit arrivé quelque malheur à notre camarade , quand le bruit d’un coup de feu parvint à nos oreilles. Ce coup paraissait tiré à une aises grande distance ; de plus, il partait d’une direction tout à fait opposée à celle prise par Lincoln.
— C'est la carabine du sergent , dit Chane.
— En avant ! criai-je.
Nous pénétrâmes dans le fourré dn côté où nous avions entendu le coup. Nous n'avions guère fait plus de cent pas, que nous vimes Lia* coin qui revenait à nous avec sa carabine sur l'épaule.
— Eh bien ? demandai -je.
— Il était monté, capitaine, mais il ae l'est plus.
— Que voulex-vous dire, sergent ?
— Je veux dire que le mustang avait un cavalier sur le dos, mais qu’il ne l’a plua maintenant. Il s’est éloigné... C’est du mustang que je parle... Quant à sou cavalier, il n'a pas bougé.
— Comment! vous l’aves...
— Oui, je l’ai... capitaine. J’avais de bonnes raisons pour cela.
— Quelles raisons? demandai-je.
— Farce que, de deux choses l'une : ou le cavalier était un gurrrillero, ou c'était on espion sur nos traces.
— Et à quoi avex-vous reconnu cela ?
— Capitaine, parce que ce garçon dont je suivait les traces paraissait de son côté examiner avec aoin celles que nous avions laissées sur le sol.
— Eh bien? dis-je impatient d’apprendre le résultat.
Je le suivis ainsi quelque temps jusqu’à ce que je le vis se pencher sur son cheval pour mieux juger apparemment les traces de notre passage. C’est alors que je commençai à soupçonner un éclaireur qui faisait une reconnaissance. Cette supposition me parut bientôt d’autant plus vraisemblable que j’aperçai un fusil fixé à l’arçon de la selle de ce brigand. Je l'appelai; mais au lieu de me répondre, il mit ton cheval au galop. Mes doutes étaient tout à fait fixés, je le traitai comme un ours gris. Voici ce que J'ai trouvé sur lui.
— Dieu du ciel ! m’écriai je en voysnt l'objet que 1« chasseur me présentait, qu’ avex-vous fait?
Céuit un stylet d'argent que j’avais donné à Narcisse quelques jours auparavant.
— Ai-je donc mal fait, capitaine ?
— Cet homme, ce Mexicain, quel était-il , quelle apparence avait-il? demandai-je avec anxiété.
— Comment il était, capitaine ? Fort laid. Une peau de Ih couleur de votre cuir à rasoir. Il ressemblait à un Indien Digger. D’ailleurs vous pouvet juger par vous-même, il n’est pu loin d'ici.
Je desceudis de cheval et suivis Lincoln à travers les broussailles. A vingt pas environ , j'aperçus l’objet de mes recherches étendu sur le bord d’une petite clairière. Le corps éuit sur le dos, les rayont de la lune lui donnaient sur le visage. Je me baissai pour l'examiner un coup d’ail snffit pour dissiper mes craintes. C'était le corps d'an inconnu. Ses traits étaient rades et grossiers, sa peau broutée et se* cheveux laineux. C’était nn Zambo ; à ton équipement à moitié militaire, il était évident que c’était un guerrillero. Lincoln avait donc en raison.
— Eh bien, capitaine, dit-il après que j’eus terminé mon examen, n’éuit-ce pas un brigand?
— Et vous penses qu’il nous guettait ?
— Nous ou d'autres, c'est bien certain.
— Il y a une route qui conduit d’ici à Medellin, dit Raoul en vous rejoignant.
— Ce n’est pu nous qu’il pouvait attendre, car U ignorait nota# intention de venir ici.
LES TlRAILLEtJRS Ad MEXIQUE. tt
— Prenez-le, répondit celui-ci, qui était évidemment le chef de le bande.
—-Merci. Et voua, moniteur le capitaine, ajouta-t-il Ironiquement en se tournant de mon côté, il faut bien aussi que je vous remercie pour un pareil cadeau. Ce cheval remplacera mon brave mustang, de lt perle duquel je vous suis redevable, grande brute !
Ces derniers mots s'adressaient a Lincoln; et Dubrosc, que le îouvenir de l'affaire de la Virgen avait mis en fureur, s'approcha du chasseur et lui envoya un grand coup de pied dans le vrntre. *
Mais ce pied provocateur avait à peine touché Lincoln, que celuici bondit comme sous Paclion d’une puissance galvanique, 1rs courroies qui rattachaient s’étaient rompues en plus de cinquante morceaux. |)’un élan semblable a un bond de tigre, il sauta sur sa carabine et la saisit à deux mains; mais, comme elle était vide, il s’en servit seulement comme d’un ca**e-tête, et en assena un coup si violent sur le front du créole, que celui-ci tomba lourdement à terre. En un instant dit épées menacèrent h la fors la poitrine du éhaneur. Mais lui, maniant sa carabine comme une massue, imprima à son arme un moulinet si savant, que ses ennemis, forcés de reculer, lui livrèrent un passage par lequel H s’élança au milien du fourré en poussant un cri terrible. Les guerrilleros le suivirent avec des hurlements de rage. Bientôt après, nous entendîmes la détonation d’une arme à feu : la poursuite continuait.
Quant à Dubrosc, on l’avait transporté dans le ranebo sans qu’il donnât aucun signe de vie.
Noua nous demandions comment notre camarade avait pu parvenir à briser ses liens, quand un des guerrilleros ramassa un des morceaux de la courroie, l'examina, et s’écria t
— Carojol fut corlado el briboncilot (Ah! le petit brigand l’a coupée!)
L'homme qui venait de prononcer ces mots entra dans le fourré à la recherche du petit Juk, Il y eut parmi nous un noairut île terreur. Nous nous attendions à voir le pauvre enfant sacrifié a la fureur de ces handiis.
Le guernlleroqui était à sa recherche allait de çà de U, et paraissait en proie à la plus grande émotion; puis, à notre grande joie, bous l'entendîmes s’écrier en faisant an geste de stupéfaction :
— Por lodut tantôt! u fuel (Par tous les saints! il est parti !)
— llourral s’écria Cbane, saints du paradis! c’est un fameux gaillard que cet enfant-là!
Plusieurs guerrilleros fouillaient le fourré, mais leurs recherches ne furent pas plus heureuses que celles de leur camarade.
Rendus plus défiants par celte double fuite, les guerrilleros nous séparèrent les uns des autres. Toute conversation devint impossible. Nous fûmes, de plus, gardés avec une nouvelle sévérité, chacun de nous eut deux sentinelle* pour lui seul. Nous passâmes une heure de la sorte. Priitlant ce temps ou revint de la poursuite, heureusement ni Lincoln ni Jatk u'av*ieni été repris.
D’après quelques mot* qui noua arrivèrent aux oreilles, uons comprimes que notre sort ne serait fixé que plus lard, t elle circonstance nous ht conjecturer que Dubrosc n'était pas le chef de cette troupe, ■ans cela nous ne aérions jamais sorti* du bois d’oliviers. Nous rusaions été pendus tout de suite, tandis qu’il était question de nous transporter ailleurs : c’était là probablement que nous devions être pendus.
Bientôt en effet on ae prépara au départ, nos chevaux furent emmenés, des mules toutes sellées furent amenées en face du ranebo. Nous fûmes hisaés et attachés fortement sur leurs selles. Chacun de nous fut recouvert d’un serapé et eut les yeux bandés avec un tapajo. Celte installation terminée, le clairon sonna le départ. Un gr*ud brnit suivit, les chevaux se Cabrèrent, les hommes crièrent; puis, l'ordre s’éunt nn peu rétabli, nous nous aperçûmes au mouvement de nos montures que nous étions en route et que nous voyagions à vands pas à travers les bois.