‹ Les tirailleurs au Mexique le capitaine Mayne ReidChapitre 3 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Arsuture cher les créoles de la Nouvelle-Orléans.

Dans le cours de l’année 1846, je me trouvaii dans la ville de la Nouvelle Orléans, et j’y faisais une de ces pauses indispensables entre les différents chapitres d’une vie aventureuse. Je n’y avais aucune occupation. J’ai qualifié ma vie d’aventureuse, et ce n’est pas uns raison, csr en reportant mes souvenirs jusqu’à dix années en arrière, je ne trouve pas, dans ce long espace de temps, deux ou trois semaines passées à la même place.

J’avais traversé le continent du nord au sud, et d’une mer à l’autre. Mes pieds avaient successivement foulé les sommets des Andes et ceux des Cordillères de la Sierra -Madré. J’avaii gagné ces premières montagnes en remontant le Misrissipi , et lea secondes en suivant l’Orénoque. J’avais chassé les bufQes avec les Pawnies de 1a Platte, et les autruches dans les pampas de la Piata ; un jour grelottant sous 1a butte des Esquimaux, un mois après faisant ma sieste dans une couche aérienne, sous l’ombre protectrice du palmier coroxo. J’avais msogé de la viande crue avec les trappeurs des montagnes Rocheuses, et pris ma part d’un singe rôti chei les Moiquites indiens. En un mot, j’avais fait beaucoup de choses dont le détail fatiguerait le lecteur tans lui donner une bien haute idée de la sagesse de l'écrivain ; je venais, pour dernier exploit, de visiter les Cumanches du Texas occidental , et me trouvais en fin de compte plus désireux que jamais de courir de nouvelles aventures.

Que vais-je faire maintenant ? pensais-je. Ah I la guerre avec le Mexique !

La guerre entre cette nation et les Etats-Unis venait en effet de commencer. Mon épée, fine lame de Tolède que j’avais reçue d’un officier espagnol à San-Jaeinto , pendait encore vierge à ma ceinture. Pièt d’elle, mes pistolets, paire de revolvers de Colt, restaient également dans un maussade silence. Une belliqueose ardeur s’empara de moi, et saisissant non pas mon épée, mais ma plume, j'écrivis au département de la guerre pour obtenir une commission. Ce soin pris, je iis provision de patience pour attendre la réponse.

J'attendis longtemps , mais en vain. Chaque bulletin venu de Washington contenait la liste des nouveaux officiers, mais mon nom ne s’y faisait point remarquer. A la Nouvelle -Orléans, cette ville la plus patriotique des cités républicaines, des épaulettes brillaient sur toutes les épaules, et moi, misérable Tantale, j'en étais réduit à contempler ces insignes avec un œil de dépit et d’envie. Des dépêches arrivaient chaque jour du théâtre de 1a guerre, remplies de noms glorieux. Les steamers qui venaient du même lieu apportaient aussi des fournées toutes fraîches de héros, les uns sans jambes, d’autres sans bris, d’autres, ls joue traversée d une balle , avec une douzaine de dents de moins, mais, en revanche aussi, tous couverte des lauriers de la gloire.

Novembre arriva, mais de commission point. L’impatience et l’ennui me gagnaient. L’attente commençait à me devenir insupportable.

Que faire pour tuer le temps ? Si j’aliais h l’Opéra français entendre la Calvé ?

Telles étaient les réflexions que je m’adressais chique soir dans ma chambre solitaire, et le lendemain, par suite, je reparaissais au théâtre. Mais les bclliqueus refrains de l’Opéra, au lieu de me calmer, ne faisaient qu'exciter mon a rdeor guerrière, et je rentrais chez moi en donnant à tous lea diables le président et le secrétaire de la guerre, •vec tout le gouvernement législatif, judiciaire et exécutif par-desiua k marché.

— Les républiques sont des ingrates, me disais-je à part moi dans la violence de mon dépit. J'ai tout fait pour mon pays, mes conviction* politiques sont connues ; ce serait bien le moins que le gouvernement m’accordât la faveur de le servir.

— Retirez-vous, nègres ! que demande!- vous ?

Ces mots parvinrent à mon. oreille au moment où je traversais l’endroit le plus retiré du faubourg Tremé. Ils furent suivis de quelques exclamations en français. J’entendis le bruit d’une lutte, un pistolet fut tiré, et la même voix reprit en criant :

— Quatre contre. un ! Indiens ! assassins ! Au secours ! au secours!

Je m’avançai. Il faisait très-sombre, mais la lueur d’uu réverbère

qui brillait à quelque distance me permit de distinguer un homme qui, debout au milieu de la rue, se défendait lui seul contre quatre autres. Il paraissait de très-grande taille, et maniait avec dextérité une arme brillante que je reconnus pour un couteau de cbaue, tandis que ses adversaires le pressaient de tous côtés avec leurs cannes et leurs styUte. Un petit garçon placé derrière lui avait grimpé sur un# borne, et appelait au secours de toute la force de aes poumons.

Imaginant que cela devait être quelque querelle de carrefour, js voulus essayer d'apaiser les parties par mes remontrance!. Je me précipitai donc au milieu des combattants sans autre arme que ma canne, ue je tenais à la main ; mais un coup violent qae je reçus sur le bras, e la part d'un des agresseurs de l’homme seul, me guérit bien vite de toute idée d’intervention pacifique, d'autaut mieux qu’il n'y avait point à se méprendre sur l'intention qui avait dirigé le coup. Et soudain, jetant les yeux sur celui qui m’avait frappé, je saisis un pistolet et je tirai, n’ayant point d’autre manière de me défendre. L'homme tomba mort sur le coup , sans même avoir poussé un seul cri. Ses compagnons, entendant que je me disposais à recommencer, n'ea demandèrent pas davantage, et disparurent rapidement dans une allée voisine.

Toute cette scène n’avait pas pris le temps que j’ai mis à la raconter. Une minute avant je regagnais tranquillement ma demeure, et je me trouvais maintenant au milieu de la rue, à «ôté d’un étranger aux gigantesques proportions, ayant k mes pieds u^e masse inanimée, le corps d’un homme mort étendu dans la boue. Sur la borne je distinguais la forme d’un enfant; tout autour de nous d’ailleurs était ombre et silence.

J’allais presque prendre 1a chose pour un rêve, quand 1a voix de l’homme me rappela au sentiment de la réalité.

— Monsieur, me dit-il en croisant les bras sur sa poitrine et me regardant en face, si vous voulez me dire votre nom, je vous promets de ne jamais l'oublier. Non. Bob Lincoln s'en souviendra toujours.

— Quoi ! Bob Lincoln ! Bob Lincoln des Pics!

A la voix de celui qui me parlait, j’avais reconnu un célèbre trappeur des montagnes, vieille connaissances moi, que je n'avsis pas rencontré depuis plusieurs années.

— Quoi ! Dieu nous garde des Indiens! N'êtes-vous pas le capitaine Haller? Je veux être damné si ce n'est pas vous. Hourra! bravo ! je ne vous avais pat reconnu quand vous avez tiré. Oh es-tu, Jack ?

— Me voici , répondit une voix de dessus la borne.

— Approche-toi. Tu n’es pas blessé, je suppose ?

— Non ! reprit d'une voix ferme l'enfant en s'approchant.

J’ai reçu ce jeune drôle d'un scélérat de Crovr que j’ai rencontré dans le Yellerstone. 11 m’a établi à ton sujet une longue géoéalogie dont je ne puis vous rendre qu’un compte très-imparfait. Tout ce que j’y ai compris, c’est «ru'il avait lui-même reçu cet enfant des mains des Cumanches, avec lesquels il t’était trouvé en contact sur les borda de la Grande. Il y a dans tout cela un embrouillamini ; mats je crois que l'enfant est issu de parents blancs, d’Américains même, à ce que je puis croire, car on n'a jamais vu une Peau-Jaune du Mexique avec ces yeux et cette chevelure.

— Jack, venez ici, ajoute le trappeur en s’adressant h l'enfant. Regardez bien monsieur, e'eit le capitaine Haller, et si jamais voos pouvez sauver sa vie même aux dépens de la vôtre, j’espère que vous n’y manquerez pat. Voua m’entendez?

— Compte* sur moi, reprit l’enfant avec résolution.

— Allons, Lincoln, fis-je, cela n’est pas nécessaire. Souvenez-vous que je soit votre débiteur.

— Ne parlons pas de cela, capitaine; laistn-moi faire, je vous en prie.

— Mais qui vous a conduit à la Nouvelle-Orléana, et comment k fait-il que vous vous trouviez dans ce mauvais cas ?

— Capitaine, cette dernière question étant la plus particulière et la plus pressante, e'est à celle-ci que je vais d’abord répondre. Je me trouvais avoir douxe dollar* dans ma poche, et je me mis à penser que ce aérait une bonne chose de les doubler. Dans ce but, j allai m’asseoir à une table de crêpa. Après quelques passes, je me vis à la tête de cent dollars ; c’était tout ce qn’il me fallait. Je fis un signe à Jack, et nous sorti mes du tripot. Mais je n’avais pas tourné le coin de la rue, que les quatre drôles que vous avez vus se précipitèrent sur moi comme une bande de chats sauvages. Je les pris d’abord pour des compagnons que j’avais vus assis au ieu à côté de moi, et je us figurai que c’élail une plaisanterie de leur part; mais un enuf de

baron «pie je reçus xur la tète, et qui fut wSvi de la détonation d'an

L islolet, ne me laissa pas longtemps dans cette erreur; je tirai mon owie, et la bagarre commença. Voua savez le reste aussi bien que moi, capitaine, car c’est à ce moment- Ik que vous êtes arrivé.

Mais, continua le chasseur en se penchant, laistez-moi voir on peu comment va ce gôllard-lk. Son affaire est faite; il n’en reviendra I as ; il e»t rolde mort. Tonnerre! vous lui avez logé le plomb droit entre les deut yeux. C’est un de mes drôles, ou je perds mon nom e lioli Lincoln; je reconnaîtrais ses moustaches entre mille.

A ce moment survint une patrouille de gardes de nuit. Lincoln, aack rt moi nous fûmes emmenés k la calebasse, où nous passâmes le texte de la nuit. Le lendemain matin on nous conduisit devant le vcofi frf, mais j'avais eu la précaution de faire prévenir quelquesuns de un s amis, qui me mirent au mieui dans les papiers du juge par le témoignage qu’ils lui rendirent de moi ; d’ailleurs mon récit se trouvait de tout point conforme k celui de Lincoln, et la version de I enfant corroborait encore nos deui interrogatoires. Les camarades du créole mort ne se présentaient point pour le réclamer, et il fut constaté de plus que le cadavre trouvé sur le lieu de la scène était celui d'un voleur bim connu de toute la police; en conséqutnee, le recurder nous renvoya de toute plainte, comme n’ayant agi qu'en cas de légitime défense. Sur quoi le chasseur et moi noos quittâmes le prétoire moi qu’il eu résultât pour nous rien de plus fâcheux.

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