CHAPITRE III
Lo Ren liez-vous des Volontaire*.
— Maintenant, capitaine, dit Lincoln après que nous nous fûmes assis k une table de café, je vais répondre à la première des questions que vous m’avez posées la nuit dernière. J’étais sur les sommets de PArkansas quand j’appris que les volontaires devaient se former ici, et je pr<s le parti de venir Ira joindre. 11 n'entre guère dans mes habitudes de fouler le sol des etablissements; mais j'éprouve un penchant irrésistible. comme disent les Français, k me mesurer avec ces boules jaunes du Alexique. Je n’ai point oublié la manière dont ils se sont conduit* envers moi il y a environ deux ans, lors de mon passage k Santa Fé,
— Ainsi vous vous êtes joint aux volontaires?
— AU foi oui! Mais pourquoi ne feriez-vous pas un tour au Mexi-
Ï ue ? Je m’étonne, capitaine, que vous n'ayez pas déjà pris ce parti.
'est la que vous en trouverez de» aventure», vous uui êlej amateur! Drs Alezicains, des Indien» et des bêles, vous aurex la tout k souhait. Pomquoi ne venez-vous pas?
— C'est depuis longtemps mon intention , et j’ai écrit k Washington pour avoir une commission; mai» le gouvernement paraît m'avoir oublie complètement.
— liJi' qu s«ez-vooa besoin du gouvernement pour cela ? Donnezvous voire commission vous- même.
— Comment ccia? deui »ndai-je.
— Joignez-vous k nous, et faite*- vous nommer officier.
Celte idée m'avait déjà passé par l'ciprit ; tuais comme j'étais tout h fait inconnu auz volontaires, je l'avai» bientôt abunJounéc. Une fois enrôlé avec eus, il fallait marcher boa gré, mal gré, et si je a’* vais pas la chance d être élu officier, je faisais la campagne !c fusil sur l'épaule, et celte coukidérat'on m’avait retenu. &Li» le» explications de Lincoln donnèrent un nouveau cours k me» idée» : j'appris île lui que tous ces hommes étaient étrangers entre eus, et que j'avais autant de chances qu'un autre pour être élu.
— Je vous a»»ure, me dit-il, que vous n’rves rien de mieux k faire fue de m’accompagne r au routiez -vous et de voir les choses par vous-même, et si, après avoir vu, il vous couvieut de vous engager, ie parie un paquet de peaux de castor coutre uu mauvais cuir de rat jue vous serez choisi pour capitaine de U compagnie.
— Je me Contenterais très-bien d'une lit nitujuce, ft» je.
— Pourquoi »e coutenter k si bon marche, capitaine? Il ne faut pi faire les choses k deau. Personne u a plus que vous de titres k ?es fonctions, et je puis, moi, vous donner un bon coup d'épaule autres des chasseurs qui se trouveut dan» les rai*~»; seulement il y a 4 aussi une bande de créoles chez lesquel» nou» trouverons uu peu d’opposition : il» incitent en avant l'un de* leurs, grand gaillard qui le sort pas des tavernes depuis le malin jusqu’au soir.
Mi résolution fut bientôt prise. Lue demi • heure après j’enrai» avec Lincoln daus une Vaste salie d'armes, lieu de reudez-voua «es volontaire». Fresque tous y étaient réunis; et jamais, peutêtre, assemblage plu» singulier et plus bigarré oc s’était trouvé sous le même toit. Toute* le» uatious du moude semblaient avoir envoyé .etrs représentant* à ce itgrèa; cl, certes, si l’on n’eût consulté que U confusion des langues, ou nous eût pris pour les ouvriers de la tour de Babel.
Au fond de la salle était une table sur laquelle on remarquait un grand parchemin couvert de sigualuret. J'ajoutai mou nom a la liste de ceux qui s'y Usaient déjà. Par ccl acte, u simple en apparence, je venais d'cn-.T^r ma liberté, j’élai» lié par un serment.
— Voilk mes rivaux, les candidats au grade! pentai-je en regardant nn groupe debout près de la table et composé d hommes de meilleure apparence que la multitude. Quelques-uns de ces futurs guerriers affectaient même jusqu'à uii certain point l’allure et le costume inb litaires, et portaient le bannet de police couvert d’une brillante tolie cirée et orné de boutoni de métal au-desaus de* oreilles.
— Ah ! Clayle y! dis-je en apercevant une ancienne connaissance k k mol, jeune planteur de coton, garçon d’esprit et joycui compagnon qui avait dissipé sa fortune dan» le culte trop fervent de Monius et 1 de Bacchua.
— Comment c'est vous, Haller, mon brave ami ! enchanté de voui voir! Que venez-vous faire ici? êtes-vous des noires?
| — Oui, je viens de signer. Quel est cet homme ?
— Un créole du nom de Du broie.
C’était une figure du type normand et digne k tous égards d'allirer l’attention. Son visage ovale était encadré d'une forêt de chevcui noirs flottants et parfumés; ses grands yeux noirs étaient surmontés de sourcils épais et bien arqué*; drs favoris qui se prolongeaient seulement jusqu'au menton laissaient à nu la partie inférieure des mâ- ' eboires, dam lesquelle» on distinguait uu caractère bien tranché de résolution et de fermeté; ses lèvres minces et fraîches étaient eotou- I rées de superbes moustaches , et lorsqu’elles t'enlr'ouvrairnt , elles laissaient voir de* dents bien rangées et d'une blancheur éclatant**. Ce visage était sans coutredil d’une grande beauté, mais c était un e de ces beautés négatives, pour ainsi dire, qu’on admire, niais qu’on n’aime pas, quelque chose comme la beauté du serpent et du léopard. Le sourire était cynique, l’oeil froid, quoique brillant; son éclat avait quelque chose de fauve; c'élait plutôt la lueur de l'instinct que la lumière de l'intelligence qui l'éclairait; en un mot, c’était un visage qui présentait un singulier mélange de beauté et de laideur, beauté physique, laideur morale. La beauté y avait un caractère de brutalité qui en détruisait tout le charme.
Par un sentiment dont >c ne me rendais pas compte, j'éprouvai au premier aspect pour cet homme un mouvement instinctif de répulsion. C'élait celui dont Lincoln in 'avait parlé, mon uval futur k l'emploi de capitaine. Etait-ce le motif qui uie le rendait odieux? Non. Il y avait encore autre chose. J‘*vai» du premier coup recounu en lui uu de ces êtres pervers auxquels répugne toute occupation honnête et qui spéculent pour vivre sur les sympathie* et souvent sur le fol amour qu’ils inspirent par leur extérieur séduisant. Il y a dans le tuoude beaucoup de gens de cette espèce. J'en ai rencontré dans le* jardins de Paris, dans les casinos de Londres, dans les cafés de la Havane et dans les bals publics de la Nouvelle-Orléans. Partout où la foule s’assemble, on est sûr d’en voir. Pour mot, j'ai toujours éprouvé k leur aspect un sentiment de haine et surtout de mépris.
— Ce garçon la sera probablement notre capitaine, nie dit tout bas Clayley voyant que j'observais le créole avec une attention toute particulière, quoiqu’a coup sûr cependant ce ne soit pas moi qui le nommerai. Pour ma part, je le regarde comme un iulâmc grediu.
— C'est aussi l'cflel qu'il me produit Mai* si tel est véritablement son caractère, comment peut-il être élu ?
— Oh! persoune ne se connaît ici t Ce garçon est un magnifique soldat, comme vous pouvez voir. C'est quelque chose auprès des créole»; et c’e»l avec ses avantage» physique» qu'il a produit une certaine impression sur les esprits. Ab ça! mais, j'y penne, que comptez-vous faire en vous enrôlant? Avez-vous quelque idée?
— Me Cire no ru me r capitaine, si c'est possible, Uis-jc.
] — Très-bien. Alors uous tâcheront de tourner la chance en votre
faveur. Pour moi, jo postule pour la première lieulenauce. Nous volerons du moins 1 uu pour l’autre. Voulez-vous joindre no» fortunes?
— De tout mon ueur, dis- je.
— Vous êtes venu avec ce chasseur k longue barbe, c'est votre ami ?
— Oui.
— C'est une bonne connaissance que vous avez 1k. C'est un garçon qui est fort aimé d'un grand nombre de ces gens-là, et je ne doute p*s qu'il ne puisse vous être fort utile. Voyez déjà comme il se remue.
J'avais remarqué luoi-uième que Liueolu était entré en conversation avec plusieurs homme» vêtu» comme lui d une casaque de cuir, cl qu'à ce costume je reconnaissais facilement pour des cbasseuu d>* U montagne. Je vi* alors tous ces hommes, d'uu caractère généralement taciturne, se mettre en mouvement tous k la fois, s'eparpiller dans la salle et entrer en conversation avec des voluuUircs auxquels ils n'avaient pas paru faire attention jusque-la.
— Voila U brigue qui commence, dit Clayley.
Au même instant, Lincoln, s'approchant de icoi, me dit k l’o reille :
— CspiUiue, je vois que tout va mieux que vous ne pouvez l iuia giuer. Tâchez de vous mêler auz groupe* et d'entrer eu conversatioi. avec tout le monde; payes surtout a boire, c'est le meilleur moyen. Faites-vous connaître, rendez-vous populaire-
— Excellent avis! dit Clayley. Et si vous pouvez seulement faire couipreodr* k ces gen»-Ja que tout l'éclat de ce fat n'est que du clin- I quant, la partie est gagnée. Et, m» foi, Hxllrr, je ne crois pas que Ctla vous sou difficile.
• — Je suit résolu à tout essayer.
— Rien. Mais cela ne doit être fait que le dernier jour, quelques heures seulement avant l'élection.
— Vous avet raison, le mieux est d'attendre. Je prendrai vos avis. Permette!- moi en même temps de ne point dédaigner ceux de Lincoln.
-- Ah ! très-bien, très-bien! Ici , messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers un groupe de gens très-altérés. Il faut les égayer. Venex, capitaine Haller. Labsex-moi vous introduire.
L'instant d'après, j’étais présenté à un groupe de gentilshommes passablement râpés, et bientôt après, autour d’une table chargée de terres et de bouteilles, nous eau»i«>us ensemble aussi familièrement que si nous eussions été des amis de quarsnta ans.
Pendant les trois jours suivants, l’enrôlement continua, et la cabale alla sou train avec une énergie toujours croissante. L'élection était indiquée pour le soir du quatrième jour.
Dorant ce temps ma répulsion pour mon rival avait augmenté, par suite des observations qua j'avais été à même de faire de plus près, et, comme cela arrive presque toujours, se* sentiments à mon égard étaient absolument de la même nature que les mietas pour lui.
Dans l'après-midi do jour en question nous hou» trouvâmes en face l’un de l'autre, ayant chacun un fleuret à la inaln. Nnu» étions tous deux animés d'une haine d'autant plus forte, qu’elle n'avait point encore trouvé l'ocession de se faire jour. fSotre aversion mutuelle était d'ailleurs connue de la plupart des spectateurs, qui s'étaient rapprochés et se tenaient en cercle autour de nous. Tous é'aient vivement intéressés au résultat de l'assaut, car ce résultat devait être d'on grand poids dans la balance de nos destins et l’élection pouvait en dépendre.
Comme je l'ai déjà dit, le lieu oh on se réunissait était une salle d’armes, et l'on y trouvait pur conséquent tous les instruments néeessiircs pour les exercices militaires. H y avait principalement un grand nombre de fleurets. L'une de ces dernières armes se trouvait démouchetée et pouvait devenir dangereuse entre les mains d’un homme malintentionné. Je remarquai que mon adversaire avait précisément choisi ce fleuret.
— Votre fleuret n’est pas en bon état, il a perdu le bouton , fis-je observer.
— Ah! monsieur, pardon, je ne m'en étais pas aperçu.
— Singulière méprise, murmura Ctayley en me lançant un coup d’œil significatif.
Le créole rejeta l’arme défectueuse et en prit rapidement une autre.
— Choisissex à votre convenance, lui dis-je, monsieur.
— Merci, je suis content de celui que j'ai.
Pendant ce temps, toutes les personne» présente* dans la stlle s'étalent rapprochées de nous et paraissaient attendre l'issue de l’événement avec une certaine antiété. Quant à nous, placés l'un en face de l’autre, nous avions plutôt l'air de deux hommes qui vont engager un duel à mort que de deux amateurs qui s’escriment à armes courtoises. Mon adversaire devait être un tireur de première force, fen avais jugé rien qu'à la manière dont il était tombé en (ptrde. Pour moi, j’avais pris quelques leçons d'rtcnroe au college, mais depuis plusieurs années j'avais négligé cet exercice et je me trouvais îion très-rouillé.
L’assaut commença sur-le-champ. Excités tous deux par nos sentiments respectifs, nous engageâmes la lutte avec plus d'ardeur que d'habileté. Les premiers coups ne furent pas mieux dirigé* que parés. Nous nous précipitions l'un sur l’autre avec une sorte de rage furieuse, et les éclairs jaillissaient à chaque instant de l'acier agité par Dos mains convulsives. Pendant quelques minutes la lutte fut sons résultat, mais je reprenais mon sang-froid; et mon adversaire, au Contraire, irrité d’un faible avantage que je venais de remporter, perdait le sien de plus en plus. A la fin, par un coup plu* heureux qu habile, je parvins à porter le bouton de mon fleuret à la joue de mon adversaire. Un vivat suivit ce beau coup. Je reconnus la voix de l.inculu criant à tue tête :
— Rien fait, capitaine! bourra pour les hommes de U montagne!
Cet incidriit redoubla i’rxatpcratuin du creoie et lui nt perdre encore davantage la sûreté de son coup d'oeil et la précision de sa main. Je n’eus pas de peine à répéter mon premier coup. Cette fois, l'intention y avait plus de part que le hasard. Après quelques nouvelles passes, mon adversaire, touché une troisième fois, perdit un peu de sang. Un vivat plus bruyant que le premier s'éleva à cette vue. Le créole, incapable de cacher plus longtemps *a fureur, prit son fleu-
j ret à deux mains et le cassa bru quement sur son genou, puis il sortit de la salle en jurant et en grommelant quelques paroles, parmi j lesquelles je distinguai : « J’aime mieux les épées. A une autre oc- | casiou. ■
Deux heures après ce combat, j’étais son capitaine. Clayley avait été nommé premier lieuleuant. Uns semaine plus lard, toute la
compagnie, (ornée et remue, entrait an service du gouvernement
des Etats-Unis, armée et équipée en corpe franc, son* le nom de tirailleurs. .
Et le 20 janvier 1117 un beau navire nous emportait à toutes uofles vers les côtes de la terre ennemie.