CHAPITRE XLI
On baiser dans l'ombre.
Je n’essayerai point de décrire les sentiments qui torturaient mon ime pendant que j'étais ainsi étendu sur le. dalles de la prison. Ces dalles étaient froides, humide» et sales, mais je ne m'en *|«rrv*ij pas, absorbé que j'étais par ines sooffranee* morale*. Il n’y a pu* de »uppliee plus sffreui que celui de la jalousie, et combien plus terrible est -il encore quand viennent s’y joindre les tristes circonstances I dans lesquelles je me trouvais!
— Parjure!,.. Elle pouvait dormir, sourire, danser à côté de ma j prison... avec mon geôlier...
Mon cœur était gonflé de haine et de rage. J'étais à la fois tourmenté par un ardrot désir de vengeance et par un amour dont le mépris et la colère ne pouvaient arrêter l'essor. Je voulais vivre pour me vmger et pour aimer.
En proie a cette idée, j* jetai tout autour de notre priion un regard scrutateur pour voir s’il n’y avait p.s quelque moyen de nou* en échapper.
— Grand Dieu! si notre transfert dans crtt; prison venait déjouer les plans de Narcisso! comment fera-t-il pour arriver jusqu'il nous? la porte est fermée à triple tour, et une sentinelle y veille *»ns cesse!
Après de longs el pénible* efforts, je parvins enfin a me drrver sur mes pieds en, m'appuyant contre un d'-s murs de la prison. La rh-tmb'e était éclairée par une fenêtre ou mieux par un trou large tout au plus comme une meurtrière. En m’appuyant le do» au mur, je réussis a arriver jusqu'au-dessous de cette fenêtre. Elle était juste h la hauteur de mon menton. Après avoir eng*gé mes compagnons à garder le silence, je plaçai mon oreille à l'ouverture et j’écoutai attentivement. Un *on venant de la campagne arriva jusqu’à moi. Je a'y pris nas garde. Qu’avais-je à «n'en préoccuper? C’était le hurlement d'un loup' Le cri se répéta plut fort que la première fois. Je ne sais quoi de singulier uie frappa dans ce hurlement. Je me retournai et j'appelai Raoul.
— Qu'y a-t-il, capitaine? demanda le Français.
— Savet-vous si on rencontre dan* cette région le loup de la prairie?
— Je ne sais pss, capitaine, si c'nt le vrai loup de la prairie, maia on y trouve parfois un animal qui ressemble beaucoup au coyote.
Je retournai à la fenêtre et Je me remis à écouter.
— Le loup de la prairie se lait encore entendre... Un aboiement] par le ciel ! c'eat Lincoln !
Le bruit cessa pendsul plusieurs minutes; puis on l'entendit de muveau, mais dans une antre direction
— Que faire ? Si je réponds , je vais alarmer la sentinelle. H fàut attendre jusqu’à ce qu'il soit plus près du mur.
Le bruit se rapprochait do plus en pins.
N'obtenant pas de réponse, lo hurleur te tut de nouveau. JVcoutaia toujours avec anxiété. Mes compagnons , instruits de l’approche de Lincoln, t’étaient lovés comme moi, et se tenaient debout appuyé* contre les murailles.
Une demi-heure se pana da la sorte, sans qua nous échangions un seul mot. Soudain nn eoup sec fut frappé en dehors, et une voix doueo murmura :
— Holà! capitanl
Je replaçai mon oreille à l'ouverture, l’appel fut répété. Ce n'étaient ni la voii ni l'accent da Lincoln, ce devait être Narcisso.
— Quien? demandai-je.
— Yo, capiton.
Je reconnus la voix qui m'avait déjà parlé dans la matinée.
C'était Narcisso.
— Pouvex-voua placer vos mains dans l'ouverture? dit la voix.
— Non. Elles sont attachées derrière mon dos.
— Pouvez vous les élever à cette hauteur?
— Non. Je me tiens sur le bout de mes pieds-., et nie* poignets sont bien loin d’atteindre jusque-là.
— Vos camarades sont-ils liés comme vous?
— Tous.
— Faites placer l'un d'eux de chaque côté de vous, et tâches de vous élever sur leurs épaules.
Tout rn admirant la Anetse du jeune Espagnol, j'ordonnai à Chane et s Raoul de faire ce qu'on venait de m'indiquer.
Quand mes poignets furrnt arrivés à li hauteur de la fenêtre , je le* tendis vers l'on ver turc. Au même instant une douce main les toucha, je sends le froid d'une lame qui passait entre mes deux poignet* et appuyait sur les corde*. Un instant après j'avais les mains l»h»e*. J’ordonnai anx deux soldats de me remettre à terre, et je prêtai de nouveau l'oreille.
— Voici le couieau, *«rvex-vous-en pour couper les lien» de vos jambes ainsi que ceux qui retiennent vos compagnon*. Ce papier contient des instructions indispensable* à votre fuite. Vous trouverez une latupe dedans.
Un couteau et un papier plié et éclairé comme une lanterne chinoise me furent passés en même temps par mon interlocuteur.
— Maintenant, capitaine, une faveur, continua U voix avec on accent ému.
— Laquelle, laquelle?
— Je voudrais vous baiser la main avant de nous séparer.
— Cher et noble enfant! m'écriai-je en passant ma main à travers l’ouve'tnre.
— Enfant! ah! c’est vrai, vous me prenez pour un jeune garçon, mais je suis une femme, capitaine! une pauvie femme qui vous aime avec un cn-ur déchiré et brisé.
— O ciel ! est-ce vous, chère Guadalupc?
— Ah! j’ai trop espéré... C'en e*t fait. Mais non! quel bien en retirerais je?... Non, non! je tiendrai ma parole.
— Votre main, votre main! demandsi-jc avec instance,
— Vous voulrx b*i»er ma main, voila!
La petite main passa «le mon côté, j’y vis briller l'éclat de plusieurs diamant'-; je la saisis dans les miennes cl la couvris de baisers ardent*, auxquels elle s'sbandonna sans résistance.
— O! m écnal-je avec transport, ne nous séparons pas, fuyons ensemble! J'avais élé injuste envers vous, aimable et chèra Guadalupc...
Une brève exclamation pleine de douleur fut poussée par mon interlocutrice, au même instant sa main quitta brusquement la mienne en laissant un diamant dan» mes doigts. Quelques secondes après h voix reprit avec un ton de tristesse profonde :
— Adieu, cnpitun, adiru! Dans ce monde nous ne oonnoûtons pas toujours ceux qui nous uim-nt U mieux.
Intrigué, boulever»é par ces dernières paroles, j’interrogeai de nouveau, mais sans obtenir aucune nouvelle réponse. Enfin, pensant qu’il était temps de mettre An à l'anxiété et au supplice de mes compagnons , je coupai les liens qui entravaient me* j tubes et je m'approchai de Raoul, auquel je rendis la liberté. Ceci fait, je lui remu ic couteau et je m'occupai d’ouvrir le papier. Il contenait un eocuyo. je le prc-sai doucement, comme je l'avais déjà vu pratiquer, et grâce à la lumière qu'il répandit, je pua facilement lire ce qui suit :
« Ce* murs sont en adobé. Vous avex un couteau. Le cdté oü se m trouve percée la meurtrière donne sur la campagne. Au pied il y a * un champ de magueys, derrière ce champ vous trouverez la forêt » Tâches de vous en tirer. Je ne puis pas faire davantage pour vous.
• Caris imo cabaUero, adiotl »
Je n'avais pat le temps de réfléchir aux particularités d* style de celte note. Je jetai le ver luisant, mis le papier dans mou sein, et saisissais déjà le couteau pour attaquer le mur d’adobé, lorsqu'un bruit de voix venant de dehors attira toute mon attention. J’appliquai mon
by Goog 1
SS
oreille au mur, et j'écoutai. C’était une altercation entre un homme et une femme.
— Ciel! m'écriai je, c'est la voix 4e Lincoln!
— Ah! maudite femelle! TOUS connaissez le capitaine, cet homme fui vaut mieux dan* «on petit doigt que toute votre bande de bri- : gauds! vous devez savoir où on l'a logé? et si vous ne me montres pas dans quel pigeonnier on l’a placé, et que vous ne m’aidicz pu k l’en faire sortir, je vous tords le cou comme à un poulet.
— Je vous dit, monsieur Lincoln, répondit une voii que je rr- | connus pour celle qui m'avait prié un instant auparavant, que je i viens de donner au capitaine les moyens de s’échapper.
— Comment?
— Oui, je vous le certifie! répondit la voix de femme.
— Bien, c’est facile à dire, mais il faut le prouver, et je ne suit pat homme à vous lécher que je ne sois Aié sur ce point, entendezvous?
En prononçant ces derniers mots le chasseur s'approcha de la meurtrière; j'entendis son pas pesant, et bientôt sa voix me parvint au travers de l'ouverture, 11 m'appelait avec précaution :
— Capitaine!
— Voilé, Bob, tout va bien, répliquai-je eq priant à voix basse] car les sentinelles étaient toujours en mouvement devant la porte.
— Bien, vous pouvez vous en aller maintenant, dit Lincoln l’adressant k son interlocutrice, que j'aurais voulu entretenir de nouveau, mais que je n’osais appeler dans la crainte d'éveiller l’attention de no* gardiens,
— Mais faites mieux, ajouta le chasseur , vous êtes une bonne et brave personne, au lieu de vous en aller venez plutôt avec qous. Je iuIb sûr que le capitaine ne t'en plaindra pas.
— Monsieur Lincoln, je ne puis aller avec vous, laitsex-moi me retirer.
— Faites comme il vous plaira. Mais si jamais vous avez besoin d’uu service que Bob Lincoln puitie vous rendre, souvenez-vous de moi.
• — Je vous remercie et vous sais reconnaissante.
Avant que j'eusse pu rien faire pur la retenir elle s'éloigna, et j'entendis sa voix qui répétait d’un accent triste et doui : Adiost adivs !
Le temps de réfléchir était pssé. Le mystère qui m'environnait avait déjà assez occupé mon esprit pendant plusieurs heures, il fallait agir. D’ailleurs la voix de Lincoln te faisait de nouveau entendre k la meurtrière.
— Qu’y a-t-il? demandai- je.
— Comment comptez-vons sortir d’ici, capitaine?
— En faisant un trou dans la muraille.
— Si vous puviex m’indiquer la place, je vous éviterais U moitié de la besogne.
Je mesurai, à l'aide d'un de nos liens, une distance k partir de la meurtrière, et je tendis la corde à Liucoln,
Mou* rrsilmes sans voir ni entendre le chasseur jusqu'à ce que la lumière de la lune vint filtrer à travers la muraille percée et se refléter sur la lame de son couteau. Le chasseur, à ce moment, passa une ezelamation particulière aux hommes de la montagne dans les moments de danger, après quoi H dit en s’adressant à Haoul :
— Courage! dans un instant il y aura une ouverture aises grande pur paner tout le monde.
En effet, quelques minutes après le trou fut astex large pur nous laisser sortir 1rs uns après les autres.
Le ciel soit loué! nous sommes encore libres!