‹ Les tirailleurs au Mexique le capitaine Mayne ReidChapitre 36 sur 47 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

Las Jarochoa.

Nous nous dirigeâmes vers le Pont-National. Tîaoul avait un ami h moitié chemin, vieux camarade sur lequel il pouvait compter. Le raocho de cet ami ae trouvait tout près de la roule qui mène à la rioconada de San Martin. Noua devions trouver là uaelque repos, sinon un lit, du moins, comme le disait Raoul, un toit et un pelaU. Nous ne craignions d’silieun aucune rencontre de oe côté, car cette habitation se trouvait à dix milles en avant, et il devrait être fart tard quand noua y arriverions

Il était, en effet, près de minuit quand nous atteignîmes la demeure du contrebandier, car telle était la profession de l’ami de Raoul; mais tout le monde était encore debout dans 1a maison éclairée par une mauvaise chandelle.

Joae Antonio (c’était le nom de notre bêle) fut un peu snrpris de voir entrer brusquement chex lui cinq inconnus nu-têie et de fort mauvaise mine; mais Raoul se fit reconnaître, et nous fûmes trèscordialement accueillis.

Notre hôte était un homme déjà vieux, maigre et osseux, avee des yeux perçants et clairvoyants. Dn seul regard lui suffit pour juger notre position, et épargner à Raoul des explications longues et pénibles.

Malgré la cordialité de l’aeeueil qui nous était fait, je remarqua: nne expression de contrariété qui se montra sur la figure de Raou. à l'inspection de l’unique chambre dont se composait le ranebo.

Deux femmes allaient et venaient dans cette chambre. C’étaient l'épouse et la fille du contrebandier. Cette dernière, qui n’avait guère que dix-huit ans, était fraîche et jolie.

— No han cenada, cabaileros? (Vous n’avex pas aoupé, messieurs?) demanda ou pour mieux dire affirma José Antonio, car notre aspec avait répondu à cette question longtemps avant qu’elle fût faite.

— AT» comido ni almorutdo (Ni dîné ni déjeuné), répondit Raou avec un geste significatif.

— Carrambo, Rafaela , Jesusita ! fit notre hôte avec un de ces signes qui, au Mexique, valent toute une conversation.

L'effet en fut magique, car sur-le-champ Jesusita ae mit à genoux devant les pierres à tortillas tandis que Rsfaels, sa mère , décrochait un cordon de tapajos et le plongeait dans une olla.

Bientôt, grâce au vent produit par un éventail en feuilles da palmier, le charbon pétilla dans l'âtre , le boeuf bouillit dana 1a marmite, les fèves noires cuisirent dans un pot, le chocolat commença à mousser, et notre odorat perçut de bienfaisantes effluves, heureux pronostic pour nos estomacs affamés.

Malgré tout, Raoul paraissait contrarié. Je crus en deviner 1 s cause : c'était on petit homme maigre, à moitié caché dans un angle de la chambre, qui devait occasionner la mauvaise humeur du Fraoçai». Cet homme portait une soutane de prêtre, et je savait que mon camarade avait pour les gens de cette robe une antipathie telle, qu'il eût mieux aimé se rencontrer avec Satan en personne que face à face avec on homme d’église. J ’attnbnai donc ta mauvaise humeur à l'aversion qn'il éprouvait pour toute la gent cléricale.

— Quel est cet homme, Antonio? demanda-t-il à demi- voix à notre hôte.

— Le en ré de San Martin, répondit le Mexicain en inclinant la tête pour mieux lémoigner son respect.

— C’est donc nn nouvean? dit Rionl.

— C’est un homme de bien, reprit l’hôte avec an nouveau aigue de vénération.

Raoul parut satisfait et ae tut.

De mon côté, aussi, j’examinais cet fiomma de bien, et je ne pouvais m’empêcher de penser que le rancho était plus redevable de l'honneur de sa présence aux beaux yeux noirs de Jesusita qu'au xèle du bon père pour les intérêts spirituels du contrebandier et de » famille.

Il y avait sur les lèvres de ce prêtre une expression de luxnra qui prenait une nouvelle force chaque fois que les soins du ménage rapprochaient davantage la jeune hile de la place qu'il occupait, et dem ou trois fois je surprie l'homme de Dieu lançant des regards foudroyants à Chaoe, qui, en sa qualité de galant irlandais, faisait l'aimable auprès de Jrsuaita et l’aidait à allumer son charbon.

— Oh est le Padre? demanda Raoul en s’adressant à notre hôte.

— U était ce matin dans La rioconada.

— Dans la rinconada! s’écria le Françaii en treeaaiUant.

— Ils ont dû descendre jusqu'au pont. La bande a ce un fandango

es

faire comprendre que noua n'avion» à attendre d'eux ni pitié ni merci.

Il n’y avait pal autour de nous un senl visage *ur lequel on pût lire un sentiment d'humanité, et, puisque notre mort était décidée, noua regard ioaa qu'il était plus heureux pour nous d'en finir tout de anite que de rester davantage entre les mains de ces barbares.

L’aspect du chef n'était pas plus rassurant que celui des subordonnés. Ses traits blafards respiraient U haine et la vengeance. Ses lèvres minces ét sent sans cesse agitées «l'un tremblement convulsif qui donnait à sa bouche un sentiment de férocité difficile à décrite. Son nex, naturellement en bec de perroquet, avait été brisé par uo coup, rt sa forme en était devenue plus désagréable encore. Ses petits yeux noirs avaient des lueurs fauves «t métalliques.

Son costume se composait principalement d’une manga pourpre qui enveloppait tout son corps. Ses pieds étaient chiussés dans de grandes bottes en cuir rouge à ls mode dn pays, auxquelles étaient attachés d'énormes éperons d'argent. Sa tète était couverte d’un sombrero noir orné d'une ganse et de glands d’or.

Il ne portait ni barbe ni moustaches, mais en revanche il avait une épaisse forêt de longs cheveux noirs mal peignés qui retombaient en désordre sur les broderies de velours de sa manga.

Tel était le Padre Jaraula.

Par suite de notre changement de place Raoul se trouvait alors en face du chef, qui le regarda quelque temps sans parler. Ses traits étaient contractés, et ses doigts s'agitaient convulsivement.

C'étaient apparemment de pénibles souvenirs que Raoul lui avait rappelés, mais nous ignorions ce que c'était; le Français les connaissait seul. Celui-ci paraissait, du reste, enchanté de l’cflet produit par ses paroles, U regardait le bandit avec un sourire de dérision et de ■épris.

Nous nous attendions à chaque instant à entendre de la bouche du Padre l'ordre de nous jeter dans les flammes, qui continuaient avec une violence toujours croissante. Heureusement il lui prit fantaisie de nous réserver pour uue meilleure occasion.

— Ah! monsieur , s’écria-t-il enfin en s’approchant de Raoul, i’avais révé que nous devions nous rencontrer encore. Oui, j’avais rêvé cela, lia! ha! ba ! c'était un rêve charmant, mais moins agréable encore que la réalité, lia! ha! ha! N'est-ee pas votre avis? ajouta-t-il en frappant mon camarade au visage avec le manche du fouet qu’il tenait a la main... N’eit-ce donc pas votre avis? répéta-t-il » continuant de rire avec une eipressioa satanique.

— Avez- vous rêvé que vous revoyiea Marguerite? demanda Raoul en haut d'un rire sarcastique, qui, dans une pareille circonstance, dénotait une grande force d’ime.

Je n'oublierai jamais l'expression que prit en ce moment le visage u Jarocho. Sa physionomie blafarde devint noire, ses lèvres blêmirent, ses yeux lancèrent des flammes, et bondissant tout à coup en avant il vint, avre un jurement affreui, poser le talon de sa botte ferrée sur le visage de mon camarade lié et couché sur le sol. Le coup déchira la peau et le sang rougit la figure de Raoul.

Il y avait dans c«t acte quelque chose de si lâche et de si brutal que j'en lui exaspéré. Dans l'cUn de mon indignation je rompis les liens qui m'attachaient les bras et m'élançai sur le monstre, que je saisis à la gorge.

il se recula; comme mes jambes étaient liées, je retombai à ses pieds la face contre terre.

— Oh! oh! s’écria-t-il, qu’avons nous ici? Un officier!... Ah! ah! Allons, cotilinua-l-il , laissez la votre prière et regardet-moi. Ah! un capitaine!... et puis un lieutenant. Ah! messieurs, vous êtes trop distingués pour qu'on vous fusille comme de simples chiens. Nous tenons à ce que vous ne soyez p«s mangés par les loups, et nous vous mettrons hors de leur atteinte. Hors de l'atteinte des loups, entendezvous!... Et quel est cet autre? ajouta-t-il en se tournant du côté de (ihane et en le regardant aux épaules. — Bah! soldado rasof — friandes, Carajol (Un simple soldat et un Irlandais encore!) Qu'est-ce que vous faites au milieu de ce* hérétiques? Vous vous battes contre Mrs propre religion, renégat!

Lu prononçant ces mots, le brutal personnage avait frappé l'Irlandais d'un coup de pied daus les côtes.

— Merci, Votre Houneur! dit Chane avec un grognement. Je ne reçois jamais rien sans remercier. Puissent vos faveurs vous revenir an centuple!

— I.opezî appela le brigand.

— Voilà l'oi dre de nous Jeter au feu , pensâmes-nous.

— J’#i appelé Lopez, continua -t-îl sur un ton plus élevé.

- J CO, u cal répondit une voix.

Et «u même moment le bandit qui nous avait déjà gardés arriva en agitant u manga rouge.

— Lopez, je viens de découvrir que ces mesrieur* éta : ent de* persooiü’ges d'importance ; j'entends qu'on en use avec eu^cft toute autre manière qu’avec des gens de rien. Vous entendez?

— Oui, capitaine, répondit l’autre avec an calme parfait.

— On les conduira sur la falaise, Lopez. Fjczîis dtsce nxui

Mais vous ne savez pas le Islio, Lopez. Vous les conduirez sur la cotisas, entendes- vous? Ceci, vous k comprenez, n’est-ce pu?

i — Oui, capitaine, répondit le Jarocho uns remuer autre chose que les lèvres.

| — Vous le* conduirez à la Caverne de l'Aigle à six heures du malin.

A six hi ures, vous entendes?

J — Oui, capitaine.

— Et s’il en manque un seul, un seul, entendez-vous?...

— Oui, capitaine.

— Vous prendrez sa place à 1a danse... La danse, ah! ah! ah! ah'. Vou* m'avez compris, Lopes?

— Oui , capitaine.

— Alors c’est au mieux, bon Lopes, joli Lopez, charmant Lopez, tout est au mieui, bonne nuit !

A ces mots, le Jirocbo, après avoir à plusieurs reprises envoyé la lanière de son fouet au travers du visage de Raoul, remonta à cheval et partit au galop en nous laissant une malédiction pour adieu.

* Quelle sorte de supplice nous attendait à la Caverne de l’Aigle? Là était toute la question. Car d'aller s'imtginer qu'on nous conduirait là pour nous laisser la vie sauve, c'eût été folie.

Lopes répondait de nous, il prit ses précautions en conséquence. Après nous avoir bâillonnés avec chacun une baïonnette qu'on nous attacha entre les dents, on nous conduisit dans le fourré. Là chacun de uousfut placé aur le dos, de manière à former le centre de quatre gros arbres disposés en parallélogramme; puis on fixa à nos bras et à nos jambes de longues cordes, qu'on enroula autour des troncs d’arbres : de la sorte nous étions comme des peaux qu'on fait sécher au soleil. Nos bourreaux se firent un jeu cruel de tendre lea cordes au point de faire craquer nos jointures; après quoi Un Jarocho se coucha en travers sur chacun de noa liens, et ce fut sous cette stricte surveillance que nous passâmes le reste de la nuit.

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