‹ Les tirailleurs au Mexique le capitaine Mayne ReidChapitre 5 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Séjour dans 111e de Loboe. . i

Après avoir tonebé à Braxos Santiago, nous reçûmes ordre de ganter l'ile de Lobos, située à cinquante milles environ au nord de Vera-Grux. C ét«it là que nou* devions séjourner pour nous exercer à la manœuvre. Nous eûmes bientôt atteint cette île. Des détachements de plusieuis régiments y débarquèrent ensemble. On alUqua le bois par le fer et le feu, et quelques heures après la verdure avait disparu et faisait place à une ville de maisons de toile surmontées de leurs pavillons. Tout cela avait été l'ouvrage d’un seul jour.

Au lever du soleil, Lobos éuit une île déserte couverte de bois et de jongles, et ne présentait parfont qu'une forêt vierge aussi verte que l'émeraude. Lorsque la lune vint éclairer la même ile, on eût dit à U voir qu'une ville de guerre avait tout à coup surgi du sein des eaux avec -un navire ancré sous ses manilles couvertes de bannières flottmtes.

En peu de jours, six régiments complets campèrent sur cette ile naguère inhabitée, et l'on entendit de tous côtés retentir les bruits éclatants de la guerre.

Ces régiments étaient tous encore sans expérience et fort inhabiles dans l’art militaire ; mes fouettons et celles des autres officiers consistaient à les instruire. C'était dit matin jusqu’au soir des manœuvres et toujours des manœuvre». Aussi, quand sonnait la retraite, j'étais heureux de me retirer sous ma tente et d’y dormir, si toutefois on peut appeler dormir ae coucher au milieu des scorpions, des lézards et des crabes; car la petite ile où nous étions campés semblait contenir un spécimen complet de tous les reptiles de la création.

Le 22 février étant le jour anniversaire de la naissance de Washington, je ne pus pas aller me coucher d'aussi bonne heure que d’babstude, forcé que je fus d'accepter une invitation que Clayley m'avait apportée pour passer la soirée sous la lente du major Twing, où, pour me servir de l'eipression de Clayley lui-même, on devait faire la nuit complète.

La retraite sonnée, nous nous dirigeâmes vers le quartier du major, qui se trouvait à peu près au centre de l'ile au milieu d'un bois d’arbres à caoutchouc. Il ne nous fut pas difficile de trouver sa tente, guidés que nous étions par le choc des verres et les éclats de voix qui accompagnaient ce joyeux bruit. •

La tente avait été agrandie à l’aide de plusieurs toiles qu’on avait tendues à l’entrée et ornée d’un grand pivillon qui floilsut au haut de son mât. De gros madriers empruntés aux bâtiments et appuyés sur des barils à biscuit servaient de tables. Sur ces ubles on distinguait toutes sortes de houlf'lles, de verres et de coupes; des boites de sardines ouvertes, des piles de biscuit» de mer, des quartiers de fromage remplissaient les espaces vides, des bouchons encore humides et des fragments de plomb brillants éparpillés tout autour des tables témoignaient, avec un certain nombre d'objets sombres et conique» jetés sous la table, que déj* à notre arrivée bon nombre de bouteilles de champagne avaient été réduites à l’état de cadavre.

Tout autour de la table était assis un nombreux personnel de colonels, de capitaines, d'officiers inférieur* et de docteurs confondu^ uns aucune distinction d’âge ni de rang, et dans le seul ordre oh lè hasard les avait placés. Il y avait aussi quelques officiers de marine, et, chose extraordinaire, on voyait parmi les convives des hommes moitié bourgeois, moitié marins, tels que conducteurs de transport et maîtres de aieamboat, etc. Twing se piquait de démocratie, et d'ailleur» la circonstance du jour effaçait toute distinction de rang et de personnes. Au haut bout de la table se tenait le major lui-méme. *

Ce major éuit un tout petit homme bruyant, un peu mauvaise tète et surtout beau buveur. Il portait toujours en sautoir une bouteille de chasse, suspendue par un cordon vert, et personne ne pouvait dire qu'il eût jamais vu Je major Twing aaua sa bouteille; il ne l’eût certes pas comervée avec plus de soin as c’eût été la marque distinctive de son grade. Aussi n'étajt-il pas rare d'entendre quelque officier fatigué de la route, s'écrier ;« Si je pouvais seulement donner un baiser à la gourde du vieux Twing! » et a Ça vaut 1a bouteille de Twiog » était une expression devenue proverbiale pour expliquer qu'une iiqueuj était d’une qualité supérieure.

C’éuit donc là une des singularités du major, mais ce n'était pas à beaucoup près la seule.

Au moment où mon ami et mol fîmes notre entrée sous le pavillon la gaieté des convives était montée à son diapason, et chacun en prenait à son aise avec ce sans-façon et colle égalité particuliers aüx réunions d'officiers américains. Les distinctions de rang y son généralement comptées pour peu de chose. •*

Clayley était pour le major une espèce de favori. À usai, dès que eo dernier l'eut aperça :

»oyen de le détacher et de le l*iuer paître en liberté ! Mai* j'en beau regarder autour de moi, ma vue, qui s’étendait à plusieurs inillea, ne put découvrir un seul brin d’herbe. Le mieux que j’aie à faire, c'est de le laisser à la porte, de boire rapidement un coup, d'avaler un morceau sous le pouce et de remonter en selle pour ga- £ber au plus lôl une nuùtoa plus hospitalière. Mais votons ce qu’on ueat me donner à manger.

Pendant le temps que ces quelques réflexions me prirent, les trois sommes continuaient de rester dans leur silence et leur immobilité; #t ci cette placidité vraiment surnaturelle était troublée de temps à *^**“«» c’était par de brusques mouvemeots dont je ne me rendait pas utopie. Je voyais, en effet, ces pauvres gêna porter leurs mains tan. étà leurs cous, tantôt à leurs cniiscs. Un tôt aussi derrière leurs têtes *o accompagnant ce geste d’un petit cri comme s'ils cuisent été tous *flligét de la malaJ.e 'le s iul Vitu*.

La m-jor Iwing.

Je fus d'abord fort surpris de ces singulières démonstrations; mau OA examen plus approfondi m’en ht bieolôt coanaître la cause. Mes silencieux hôtes se livraient à la chasse aux moustiques.

— Avez- vous du jambon et des oeufs?... demandai-je après une pause.

— Du jambon et des oeufs! répéta mou unique interlocuteur avec un ton qui dénotait de sa part la surprise la plus grande.

— Out, du jambon et des oeufs?

— Non , nous n’en avons pas.

— Tant pis, car je raffole du jambon et des oeufs. Vous avec an ■joint des poulets?

— Des poulets, dites. voua?

— Oui, des poulets?

» Non , noua u’en avons pas.

— Avei-vous toute autre espèce de viande?

— - De la viaudc, dites-vous?

— Eb! oui , «le la viau.le, u importe de quelle espèce, boeuf, veau, porc ou mouton, je n'y regarde pas de si près, je meurs de faim? '

— Non, nous n’eu avons pas.

— Aves-vous du pain?

— Du pain, dites-vous?

— Eb ! oui , du pain, un morceau de pain et un verre d’eau, c’est £9 festin pour un homme aff-mé comme je le suis?

— Non , nous n'en avons pas.

— Eb birn! mon ami, avea-vouique Ique chose à me donner à mander, quoi que ce soit?

— Quelque chute à manger, quoi que ce soit? fit mon écho.

— Oui, n’importe, j’ai l'appétit d'un ioup?

— - Non. nou* n’en avons pat; nous n’avons rien du tout.

— Eh bien ! pourra vous donner un peu d'eau à mon cheval avant (ut je remonte dessus ?

— Noos n’en avons pas de puisée, étranger; mais il jr a un ruisacau à deux milles d'ici tout au plus, et vous y trouveras de l'eau.

"7 ®°n Dieu! m'écriai-je involontairement , ni pain, ni Viande, ni gratn, ni eau, ni rien!... Mais, mon vieux brave, dites moi, c est le diable qui vous a conduit dans une pareille bicoque! Comment vous y trouvez vous?

| Sans paraître offensé de ma question, le maître d'hôtel tourna tra*«

; qui Ue meut les yeux de mon côté et me répondit :

I ~ P** ®»*J, étranger, je vous remercie. Et vous?

Je remontai sur mon cheval, et lui enfonçant de colère le» éperons dans Je ventre, j'eus bien vite repris ma roule en laissant derrière moi ce singulier hôtel. Tout stimulant était d’ailleurs peu nécessaire à l’égard de ma monture; car, soit que la pauvre bête eût compris à l'inspection des lieux qu’il n’y avait là rien de bon pour elle, soit qu’elle eût saisi le sens de I» conversation, toujours est-il qu’tlle prit un galop désespéré, el ne ralentit sa course que lorsque nous fûmes arrivés au pied d’uoe longue côte escarpée. Arrivé à ce point, la curiosité me fit retourner sur ma telle pour regarder en arrière. A mon grand étonnement, mes hommes étaient toujours dans la même position, et, ma foi! je ne voudrais pas jurer que Je jour du jugement dernier ne les surprenne dsns cette même place et dans ce même état.

— Capitaine lienneaay, je prendrai la permission de m'adresser encore à voua?

Avec le plut grand plaisir. A U vôtre, lieutenant!

— Remplissez vos verres, messieurs, remplisses vos verres! fit entendre ls voix de notre joyeux amphitryon aussitôt que les éclau de rire se furent un peu calmés, remplissez vos verres, il y a encore un panier de vin à votre gauche ; et puis quand il n’y en aura pins, le vieux Biowhard, que voici, saura bien en faire sortir quelque autre des entrailles de son steamer.

Il S'écria d'en air triomphant : — Regarda, Harry I voilà noire affaira.

— Otai, J’en ai, et plus d’une domaine, à votre service, et ce n’est pas trop pour on jour comme celui-ci! dit un gros maître de transport connu parmi loua les officiers présents sous le nom du vieux Biowhard.

— Puisqu’on vient de parler de ce jour, permette î-moi, messieurs de porter un toast de circonstance que le hasard seul doux a fait jusqu’à présent oublier.

Ces paroles étaient prononcées psr un officier de haute taille auquel •es cheveux gris donnaient un air lout à fait respectable.

— Ecoutes le toast du colonel Harding I

— Oui, voyons le toast du colonel 1

— Emplissons nos verra pour lui faire honneur 1 verses du cham- A la mémoire de l’homme immortel dont noos célébrons U

Ole!

LR8 TIRAILLEURS Aü MEXIQUE. 11

— Pas encore; je te dirai cele celte unit. J’ai encore besoin d’y réfléchir un peu. A quelle distance croU-tu que noua sojoo* de Colombia ? demanda Cobh.

— Mais à environ vingt milles, je suppose. Nous en avons fait cinq h peu p’ès depuis 1a taverne où l'on nous avait dit qu'il y «n avait

vingt-cinq.

— T ri- .'bien. Allons doucement; il ne faut pas arriver avant U nuit. Qu’est-ce que c’est que cette ville?

— Je n’en ai aucune idée, lui répondis-je. Mais je suppose que it» doit être une place assea considérable, puisque c’est une capitale

d'Etat.

— Oui, oui! cela doit être. Tu as parfaitement raison, ajouta mon compagnon, et là dessus nous nous mimes à marcher en silence, mon camarade plongé dans une profonde méditation, et moi attendant avec curiosité qu'il daigafit me faire connaître les plans qu’il combinait.

Il faisait nuit depuis une demi-heure environ quand noua entiâmes dans la ville. Cobb paraissait examiner avec aoin les différentes boutiques situées sur les rues que nous traversions. Tout d’un enup je l'entendis s’écrier: Voilà mon affaire! Nous étions devant la boutique d'un cordonnier, il arrêta son cheval, mit pied a terre et entra dans le magasin. De la rue oit j'éuis resté à garder les chevtnx. je lè voyais parler et gesticuler avec le propriétaire de l'établissement , et je compris qu'il était en marché d'acheter une grande caisse à souliers, qui se trouvait au milieu de la boutique. Voici d’ailleurs tout ce que je pus saisir de scs paroles :

— Après que vous sures pratiqué l’ouverture, disait-il au cordonnier, vous cioueres avec soin le couvercle de la boite, et vous y ferez peindre ce que je vais vous donner.

En parlant ainsi , il avait pria une feuille de papier, y avait écrit quelques mots et l’avait remise au marchand.

— J enverrai chercher cette boite dans une demi-heure, continua-til en en payant le prit. Puis, souhaitant le bonsoir à son vendeur, il me rejoignit et sauta sur son cheval.

Nous continuâmes à traverser la ville jusqu’à ce que nou;; fussions arrivés devant la porte du principal Miel, ou nous nous arrêtâmes et mimes pied à terre.

— Je serai de retour dans une heore, Harry, me dit Cobb en me jetant la bride de son cheval, pendant ce temps occupe-toi du souper, fais- toi donner une bonne chambre, et attritda-moi. Surtout gardetoi de itou* inscrire sur le registre d'hôtel avant mon arrivée. Cela dit, il disparut dans la rue.

Conformément à set instructions, je ne donnai point nos noms; mais comme la cloche de l'bôtel sonna avant le retour de Cobb, je descendu à la asile à manger et je soupat avec d'autant plus d'appélit que je n'avais rien pris depuis le malin et que j'avais voyagé toute la journée. Ce soin accompli , je gagnai mon appartement et j'attendis plus patiemment la rentrée de mon ami. J'en étais encore » me perdre en conjectures sur les moyens que Cobb comptait employer pour payer le repas que je venait de prendre, quand la porte i ouvra et qu'il parut en personne. Il n'était pis seul. Deux garçon* le suivaient P riant sur leurs épaules la grande boite dont je lut avais vu faire l 'acquisition. Le couvercle avait été replacé, et on Usait dessus en belle* lettres majuscule* l'inscription suivante ;

Il MKBVaiLLEtiX CL'YAS-CCTIS!

Sur l'un des côtés de la boîte, il y avait une petite ouverture oblongue nouvellement pratiquée au ciseau.

Cobb avait à U main uue grande feuille de papier; et aussitôt que les garçons furent sortis de 1a chambre, il la posa sur la table, cl nie la désignant du doigt, il s'écria d'un air triomphant:

— Regarde, Harry! voilà notre affaire.

— Qu'est ce ? voyons , fis-je.

— Lis toi-même, mou vieux brave, me dit-il.

La pancarte était ainsi conçue ;

Lt aaàTKtLttvz eut as-arm!

Capturé dans le* drterts de l'Urèyun par 61" 40".

Ce titre était en grosse* lettres. Suivait «n caractère* pim modestes t description ci-apres;

• Ce remarquable animal, demeuré jitsqu'à présent inconnu à tou* le* naluralielm , possédé fén telUgence de l’homme combinée avec la férocité du tigre et l'agilité de l'orang-outang. Sa peau «si du plus beau bleu de ciel; il est moucheté de on te taches sur te corps, cl d'une dernière auprès du nés: ce qui fait la douzaine complété. Aucune de et s taches ne rassemble aux autres.

» Dans ta et uauté on l'a r u emporter de malheureux Indien* jusque mr ts sommet des arbre* le* plu* rlerés, et les y condamner à périr miséraOUment de fam, de soif et Je désespoir, aussi esl-it la terreur des Peaux /Songe*.

* Le propriétaire Je cet intéressant animal a l'honneur d'arertir mes* sieurs le* habitants de Colombia , si justement renommés par tour esprit, et «i connu* comme véritables appréciateurs des eufitaltés de la'

nature, que es merveilleux quadrupède vient d'arriver au milieu d eux

et au' il sera visible , aujourd’hui mardi, à huit heures du soir dam la salle de Minerve.

rtu ou ructs s 1/4 dollar.

filais, dis-je, mon cher YVilley Cobb, commençant «fin à entft voirie projet de mon camarade, tu ne prétends pas...

— Je ne prétends pas, fit-il en m’interrompant brusquement, « veui, aussi vrai que je m'appelle Wiliey Cobb, et que je suis de l’Eu de tjéorgie.

— Mai*, enfin, mon cher, tu ne feras pas prendre à ce peuple s intelligent de la Caroline...

Ah! bahl peuple intelligent!... tu ne connais pas le monde, re prit-il avec ua air de souverain mépris.

— Quel rôle me destines-tu dans cette comédie? demandai -j*

— Rien de bien difficile. Reste dans celte chambre et eap»^' personne ne regarde dans cette boîte.

— Oui, mais ce soir ? •

— Ab ! ce soir! tu te tiendras à la porte de la salle de Mi u effg pour recevoir l'argent; et quand tu m'entendra -s grogner et remuer la rhsinr, tu passeras derrière le rideau, U farce sera jouée.

Regardant la chose comme une plaisanterie assex réjeaissastt». je promis à mon ami d’en passer par tout ce qu'il voudrait. Puur psrle» franchement, cependant, ce n'était pis sans quelque appréhension désagréable, car j'entrevoyais 1a possibilité d’aller passer le prochaine nuit a la prison de Colombia.

Le lendemain matin Cobb fut sur pied de trèt-hooae heure. A prêt avoir hnrlé d’une minière pluintive, avoir grogné sur tou* les tout les plus désagréables qu'il put arracher de son gosier, et entremêlé le tout de : Tenes-vous tranquille, Guy! A bas fiuy! répétés pluiiettN fois, il sortit en me rerom mandant una surveillance sévère.

Il n'eut pas mis le pied dehors, que j’entendis derrière ma parte plusieurs personne* qui chuchotaient entre elles; bientôt après, uu garçon te présenta en tue demandant si je n'avais pas besoin de quel» que chose.

— De rien du tout, répondis-je.

!•* 8 rron en se retirant jeta sur la boite an regard de ferrent, et «ut g. ai. il »oin de fermer la porte anr lui.

Peu après, les chuchotements recommencèrent à ma perte, qu) s’ouvrit Je nouveau et donna p.iwge au mailre d'hôtel lui-même, que la curiosité amenait auprès de notie intéressant quadrupède.

* — C'est un animal bien féroce, n'est-ee pas? dit-il en passant seule tnt ni la tête dans l'entre-blillement de la porte.

— Oui, c'est un animai terrible! répondis-je.

— Ne pourrais-je pas le voir un peu? demanda-t-il.

— Non, ça m'est détendu; et puis la présence d'un étranger je Tait toujours entrer en fureur.

— Voyez vous, cette méchante béte! Vous auras une salle complète pour le voir.

— Je l’espère, fis-je.

— Les billet* sont déjà placés, M. Van Amtrargh est sorti sim doute pour cela ce matin ?

— M. Van Amburgh? demandai-je avee surprise..

— • Mais, ool, M. Vau Amburgh, votre associé.

— Ah! oui! M. Van Amburgh, mon associé, répétsi-le comprenant tout d’un coup que c’était ie nom dont s'était affublé mon aeht Cobb, m .i* M. Van Amburgh ne place pas ses billets lui-même.

Je partais de la sorte (mur embrouiller un peu les idées du maître d'hôtel, et réparer ainsi la bévue que j'avais été sur le point de faire.

— Oh! non, reprit l'autre; U aura loué quelqu'un pouf cela.

— Certainement, ajoutai-je.

— Le déjeuner sera prêt dans une minute, si vous voulez descendre,-

— De tout mon cœur.

Et à ces mou le Boniface me priva de sa présence, dont je commençais à être fort embarrassé.

Uu instant apiès, Cobb rentra. Il était porteur d'une grosse chaîné d’environ six pied* de long. Il la tenait enveloppée dan* du papier.

Quand il ent fait une nouvelle répétition de scs grognements ci de ses hurlements s«uvages, nous allâmes déjeuner; non pas pourtant sans que Cobh eût eu grand soin de fermer la porte et de mettre U clet dans sa poche.

Nous fûmes à table ‘d’hdte l'objet de l'attention générale. Cofth m'appelait M. Wolie; je ne lui adressais la parole qu'en le hooimanC M. Van Auiburgh. Le* domestiques étaient aux petits soin* pour nous. Apiè» le dejeuner nous regagnâmes notre chambre, oit Cobb répéta de nouveau ses exercices. Bientôt après il sortit et me Lis»* seul.

Les grognements se reproduisirent à plusieurs reprises pendant la journée, toujours avec un accent et une tonalité de plu » en plus terribles,

La nuit vint enfin. La boite , soigneusement enveloppée daus un* couverture de lit de l'hôtel , fut transportée à I.» salle de Minerve. Je m’y rendis de mon côté. C'était un grand amphithéâtre brillamment éclairé. Cobb avait fàit placer la boite et la chaiue derrière le rideau, sur I* scène, ef reàtalfatinrès pour les garder , tand;* que moi, pré? jioji? a la recette, jSttendïh'Ÿ iflpOTte. Mes fonctions étaient for^ simple», nous n'avions point de cartes, on donnait son argent, et je

laûsab entrer. En jm de temps U «lie fut pleine de dames, de messieurs et d'enfante. Il y avait de* ouvrier* avec leur» femme* , de* négociant» avec leur famille, de* dandy», des élégantes, et même bon nombre de* personnage* politique* le* plus influent* de l'Etat. L'annonee avait fait merveille, chacun voulait voir le fameui guyas-cutia.

L’impatience gagnait dé, à la foule, lorsque coin on entendit un grognement sourd sortir de deaaous le rideau.

— A bas, Guy! à bat t lenea-vou», ebien ! criait une voix forte.

Toute rassemblée était réunie, et déjà l’on commençait h frapper

ses pieds, des main* et à donner de* signe* d’impatience. On entendait crier par intervalles :

— Le guyas-culû ! le guyas-euüs !

— S’il ne vient pas ailes le chercher, monsieur Showmanl

— Oui, oui , amenn-nous cette grosse bêle, ht un autre plaisant.

A ce moment, le guya*-cutis ht entendre un hurlement affreux.

— Donnei-lui un os , cria quelqu'un.

— Misa Sarah, par exemple! reprit une antre voix.

Pois suivirent des rires et d’autres quolibets tout aussi spirituels.

Pendant que l’assemblée trompait ainsi les longueurs de l’attente, les grogne menu et les hurlements continuaient derrière le rideau avec une intensité de plus en plus effrayante et n’élaiept guère interrompus que par les apostrophes de Cobb, qui s'efforçait de calmer la fureur du guyas-culis. Cela dura quelques instants, puis on entendit nn bruit de ferraille : c’était U fameuse chaine qu’on mettait en mouvement.

Je n'attendais que ce moment. Aussitôt, me précipitant avec des signes de frayeur dans 1[ espace qui séparait les spectateur* de la scène, je passai rapidement derrière le rideau. Tout en eiécutant cette manoeuvre, je jetai un regard sur l’assemblée ; «t je pu* me convaincre que la peur commençait h gagner les plus braves, et que beaucoup de spectateurs, tout pile» et tout tremblants, se disposaient h sortir pour peu qua la chose continuât.

Derrière le rideau, c’était autre chose : Cobb arpentait la scène, de droite et de gauche, de long en large, en frappant le parquet du pied, en traînant sa chaîne dans toutes les directions et en apostrophant dans les termes les plu* énergiques un objet imaginaire. En corps de chemise, les manches retroussées jusqu’aux coudes, il était couvert de sueur, et des tache* rouges, figurant parfaitement le sang, ae voyaient sur ses bras , sa poitrine , son visage et son cou. Il était vraiment magnifique dans son rôle.

— A 1ms, sauvage ! k bas ! criait Cobb.

— Brouboubou ! brouhouhou ! hurlait le guyas-cutia.

— O monsieur Wotfè, criait Cobb, venes à mon secours, à mm secours! il va s’échapper.

— Tenex-le bien, fis-je de mon côté.

— B'ouhouhou! brouboubou! brouboubou! hurlait le guyas-cutia.

— Tenes-la bien, disais- je.

A ce moment, Cobb saisit la chaîne des deux maina, 1a secoua violemment à plusieurs reprises, puis, s’élançant éperdu sur, le devant de la scène , s’écria d’une voix de tonnerre :

— Sauvai vous, messieurs , sauvez -vous ! prenez garde à vos femmes et à vos enfants! le guyas-cutis est échappe !

— Messieurs, dit le msjor en respirant avec force, je n’essayerai pas de voua dépeindre la scène de confusion qui suivit cette annonce. En moins de dix minutes la salle était vide , et lorsque Cobb et moi bous regagnâmes l'hôtel noua ne trouvâmes personne dans les rues. Bommes, femmes, enfants, tout le monde s’était calfeutré chex aoi.

De retour à l'hôtel, nous ordonnâmes de seller nos chevaux en toute hâte par la raison , ainsi que Cobb prit la peine de l’expliquer au maître d’hôtel, que, le guyas-cutia ayant gagné les champs, il Allait courir après lui. Nos chevaux prêta, les frais d'hôtel furent payés avec l’argent que noua venions de gagner; et nous partîmes au grand galop, jugeant prudent de ne noua arrêter que lorsque nous ad mes mis entre noua et 1a bonne cité de Colombia vingt milles de dû tance. Arrivés là , noua réglâmes nos compte* : notre argent sc montait à...

— A combien se montait-il, monsieur Cobb ?

— A soixante-six dollars soixante-qaiuie centièmes tont juate, répondit un grand et groa personnage suis en face du major et qu’à sa mine taciturne et renfrognée on n aurait jamais pris pour le héros de l’aventure.

C’était lui pourtant, et de joyeux éclate de rire saluèrent cette découverte.

— An major! au major et à son histoire ! crièrent simultanément fiasieurs voix.

Au même instant, on entendit an coup de feu en dehors de 1a tente, et une balle travenant le mur de toile vint enlever le bonnet 4a police de dessus la tôle du caps laine Hennesey et frapper une carafe dont le cristal fut bnaé en mille pièces.

— Voila un diable de coup ! qui peut l'avoir tiré ? dit Henneasy en ramassant froidement son bonnet. Cest juste de la grosseur d’un doigt de demoiselle , ajouta-t-il en examinant k trou formé per 1a balte.

Pendant que le brave capitaine faisait cea réflexions, tons les oit. ciers s’éuient levés et précipités ver» l'entrée de la tente.

— Qui a tiré ce coup P crièrent en même temps une domaine de voix.

Personne ne répondit, et plusieurs officiers ('élancèrent dam le bois à la poursuite du coupable. Mais »1 faisait sombre , aucun bruit ne servait à guider leurs pas, et bientôt Us rentrèrent aans que leur recherche eût amené aucun résultat.

— C'est sam doute quelque soldat dont le mousquet aura parti pa; hasard et qui se sera sauvé pour éviter d'être puni, fit ob serve r le colonel Harding.

— Revenex prendre voa siégea, messieurs, dit Hennessy, et laisses ce pauvre diable en repos. Heureusement que le projectile était uns balle et non pas un obus.

— Ceat surtout pour voua que la eboae eat heureuse, capitaine.

— Ma foi I cela pour moi ne m'importe guère. Obu* ou boulet de vingt-quatre, j’aurais toujoun été frappé à la même place. Mais un projectile pins gros aurait eu de grands inconvénients pour la tête de mon ami Haller.

Il disait vrai. Ma tête ae trouvait presque sur la même ligne que la direction de 1a balle, et si le projectile eût été plus gros j’aurais été frappé à la tempe gauche. Dans la position que j’occupaia, j’avais senti le vent de la balle; et j’en avais même éprouvé aux yeux une sensation aasex douloureuse.

— Je serais tout de même curieux, ajouta Henneasy, de savoir à l’adresse duquel de nous deux cette missive était envoyée.

— Si ce n est pas un effet du hasard, je détire vivement que ce ne toit à l'adresse ni de vous ni de moi ; mais j'incline à penser avec le colonel Harding que c'est l'effet d’un simple accident.

— Déplorable accident toujours que celui qui gâte le bonnet brodé d'un élégant capitaine, et qui, de plus, détruit un flacon tont entier de la meilleure eau-de-vie qu’on ait jamais mêlée avec de l'eau cbaude et du jui de citron.

— Au diable U chose, messieurs! cria le major. Allons, qu’on emplisse les verres et qa'dfa fasse sauter cea bouchons ! Cudjo, oh est le Ure-bouebon? l'avei-vous trouvé enfin ?

— Inutile, major ! fit l'adjudant répètent sa plaisanterie.

Et en même temps il fit sauter avec l’ongle le goulot d’une bouteille qui se trouvait près de lui.

Grand nombre d'autres eurent le même sort. Le* verres furent vidés et remplis tour à tour, et 1’auemblée devint aussi |pie et aussi bruyante qu'auparavant. L’incident du coup de fusil était tout à fait oublié. On rit, on but, on chanta, on raconte des histoires, on porte des toasu, et la nuit tout entière s'écoula rapidement dans ces tumultneox plaisirs.

Hélas! pour beaucoup de ces jeune* coeurs que remplissait l'espérance et qu'animait l'ardeur d'une noble ambition, cette nuit était le dernier anniversaire de Washington. La moitié de ceux qui avaient célébré 1a fête n'étaient pu destinés à voir l’anniversaire suivant.

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