‹ Les tirailleurs au Mexique le capitaine Mayne ReidChapitre 45 sur 47 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

La barranca.

Non» descendions dans la vallée. Notre marche était silencieuse. IVpe et le chien noua servaient de guides.

La ravine que nous traversions éta>t couverte de bois. L’approche de U uuii ajoutait encore à son aspect sombre et morne. Mon compagnon marchait à quelques pas en arrière et paraissait absorbé dans ses pensée*. Pendant plus d'un mille il garda un silence obstiné. Tout s coup je t'entendis s’écrier ;

— Eb! Haller!

— Quoi P dis-je en m’spprochsnt de lui ; il venait de s’arrêter 0 paraissait décontenancé.

— Je pense que j'ai fait une sottiae en m'attsqusnt k ce jeune drôle, il est capable de s’eu venger sur ces pauvres gens.

— Ah! vous ne faites que vous en apercevoir?

— Mais, par le ciel! ajouta- t-il ni grinçant des dents, s’il iror fait quoi que ce soit, je le saurai! car le petit garçon a promis de venir nous voir au camp et de nous dire ce qui se passera la-bas, et ai... ah 1

Je me tournai pour voir quelle pouvait être la cause de cette brusque exclamation poussée par Taplin avec un singulier aceent. Le lieutenant était en train de fouiller dans celle de se» fontes eu il avait mis un pistolet, mais la fonte était vide,

— Grand Dieu ! m'écriai je en visitant également axes fontes, nos pistolets n'y sont plus !

Nous nous regardâmes avec une expression d épouvante, il devait y avoir là quelque danger caché. Qui pouvait avoir ruJevé nos pis. tolets? Nous appelâtes l’epe, il ne savait pas ce qu’ils étaient devenus. Les avait-il vus? Non. Il avait visité no» fooles au moment rie notre arrivée et avant celle de don J «an, il n'avait trouvé dedans, disait-il, que dus bolcllai — naJa mafot (deux bouteilles, et rien de plus).

— Quant avez-vous vu nos pistolet» pour la dernière fais, Haller? demanda mon camarade.

— Pas depuis... Ah! une idée! je sais maintenant ce qu'ils sont devenus. Vous rs pue les- von s ces gens de mauvaise mine que nous avons rencontré» à San-Miguel, ce sont eus qui les auront prit pendant que nous étions à maugef nos ctucharune» dan» l'intérieur de la

fond» !

— Ah ! vous aves raison , ssd 1 k que mus les avens perdus. Nous

sommes deux grand* fous. Il vaut encore mieux pourtant les avoir perdu* là qu'au rauebo , cela a toujours motus de rapport au danger qui nous menace.

— C'est vrai ; néanmoins ce que nous avons de miens à faire, c'est de nous mettre en garde.

— En garde! et avee quoi? Avec ces aiguilles k tricoter que noos avons au cdldt elle* noua seront d'un grand service! Que le diable

emporie le catalan!

Nnu« venions d'entrer dans une gorge profonde au fond de laquelle roulait un torrent considérablement grossi par l’prage de la journée. Le sentier que nous suivions longeait le court d'eau, asis en s'élevant graduellement au-dessnt de son lit jneqa'a ce que ie torrent finit per se trouver à quatre eu cinq et nu pied» su drsaous de la renie. La feiaiae était soupée perpendiculairement et dépourvue de tonte végétation, à l'etemmiyt mutai ms de quelques ubres rabougrie

ïfî !âb.«.

et de quelques cactus épineux qui avaient poussé entre le* fissure* des rocher*. Tout au bu de l'escarpement, sur le bord de l’eau, se trouvaient des arbres en plus grand nombre et d'une végétation plus vigoureuse.

C’était use de ces routes si commune* au Mexique, qui ne peuvent être gravies que par de* chat* sauvage* ou par des mules et des mustang*. Cette gorge sombre et désolée est connue dan* le paj* sons le nom de Puerto del /n/iemo {Porte de l’Enfer). L’aspect du lieu justifie parfaitement ce nom.

Pour ajouter encore à la désolation de ce site sauvage et h la diffi culte de notre route, l'orage avait recommencé, les éclairs sillonnaient le eiel, et l’eau tombait à torrents.

Cependant il était impossible de songer à faire halte dans un lieu aussi dangereux, et nous avancions toujours, guidés par l’enfant, qui ! sautait de rocher en rocher avec l’sgileté d’une chèvre. Il tenait à la ; main aon chapeau blanc de palmier. Ce chapeau, qui brillait de temps il autre à la lueur des éclairs, était pour nous comme un phsre qui servait h guider nos pas-, quelquefois aussi nous entendions la vois de Pepe s’élever au-dessus de l'orage, c’était un avertissement pour éviter quelque danger.

Cet enfant paraissait prendre à cœur sa mission de guide, et se jouait de tous les obstacles qu’il rencontrait avec une adresse et un Jang-froid qui lui valaient notre admiration en même temps que notre reconnaissance.

L'orage qui nous avsit pris h l’entrée de la bsrranca commençait à se dissiper lorsque non* arrivâmes de l'autre côté. Nous devions approcher du camp; mais la nuit était épaisse, et nous ne pouvions avancer que pas à pas sur une route glissante et difficile. Les éclair* éuient devenus moins brillants et moins rapproché»; cependant, à la lueur de INro d’entre eux, je crus remarquer de* traces de chevau* imprimées dans la boue sur le bord du torrent, que nous côtoyions alors de très-près. Taplin avait fait la même observation que moi; aussi nous penchâmes-nous les regards vers la terre , afin de profiter du premier éclair pour vérifier no* observations. L'éclair bnlla , et avant que sa vive lumière se fût entièrement perdue dans les profondeur* du ciel 1a voix de mou ami ae fit entendre.

— Elle* sont toutes récentes, disait-il, et aussi multipliées que s’il •fit passé pur ici un troupeau de moutons.

— ■ Vous penses qu'elles sont récentes?

— Je n'en suis que trop sûr. On est passé depuis la pluie. Tenex, regardes, en voici d’autres! Elles ne datent pas de cinq minutes, j'en •nu *ùr. Il y a Ifc au moina cinquante chevaux. Nous voilà dans une jolie position, capitaine !

— Chut, donc, parles plus bas, ils ne doivent pss être loin.

Au moment ob je murmurais cet avertissement, le chien, qui était avec Pepe à quelques pas en avant de nos chevaux , se mit à hurler en tournant en rond; puis bientôt il s'élança en avant au milieu du boit eu continuant ses aboiement* avec nne violence croissante.

— Ma foi, nous voilà au milieu d'eux! dit mon camarade à voix basse. Descendons, Haller, et tâchons de gagner les broussailles, c’est notre seule chance de salut. Allons!

Au même instant je l'entendis qui mettait pied à terre au milieu de la boue. Je me disposais à suivre son exemple, quand on cri sauvage frappa mes oreilles. Un objet lourd venait de s’abattre derrière moi sur la croupe de mon cheval , deux bras m’entouraient le corps, j'étais aerré comme dans l'embrassement d'un onr», mon cheval effrayé s’élança en avant, puis se rejeta brusquement en arrière comme si quelqu'un l'eût fait reculer en appuyant sur le mors. Je fis tous mes efforts pour me délivrer de l'étreinte de mon antagoniste, noos roulâmes ensemble dans la bouc , plusieurs corps tombèrent en même tempe sur moi. j’avais le dessous et j'étouffais.

Un éclair qui vint illuminer la scène me fit voir U route remplie d'un grand nombre d’hommes à l'aspect sauvage. Un criaient en brandissant des épées nues qui brillaient de mille feux. •

Un nouveau jet de lumière me fit entrevoir mon camarade entouré d'un grand nombre d’hommes, il était étendu dans la bone, il me •embla voir du aang sur son visage, je crus qu’il était mort.

— Taplin I as’écnai-je de toutes mes forces, afin de dominer le tnmulte.

— Eh bien I mon vieil ami , qn’est-eo que voua devenes ? me fnt-il répondu.

— Dieu soit loué! m’écriai- je, ils ne l’ont pas encore tué.

Le tumulte commençait à ac calmer, noa agresseurs, après s’être j appelés les uns les autres, s’étaient tous rassemblés autour de nous. : L’an d’eux , qui paraissait être leur chef, commanda le silence et ! donna quelques ordres à voix b use. Un instant après je fus saisi, | • insi que mon compagnon , et conduit an milieu du bois dans un lieu i découvert ob se trouvaient plusieurs chevaux.

• — Fuego! cria le chef.

A cet ordre quelques hommes apportèrent des brancha sèches, et bientôt on cat du fen.

Aussitôt que La flamme brilla je regardai ne* ennemis. Le premier coup d œil suffit pour me faire reconnaîtra le brillant cosla me dm badendado don Juan, qui se tenait à l’écart et s’entretenait avec celui qui p arai s sai t être le chef de la bande. Quant ans antres, ce ne pou-

vaient être des péons ; car ils étaient tons armés et équipés non pas avec luxe comme don Juan, mais comme des gens qui font leur métier de se battre. Tous avaient des escopettea stiachées à l’arçon de leur selle, plusieurs même portaient des tontes militaires. Nous étions tombés entre les tnaias d'une nouvelle guerrilla, et, en regardant ces hommes d'un peu plus près, je reconnus facilement parmi eux l«~a physionomies qui m'avaient frappé et préoccupé le matin à l’auber «* de San Miguel. Mais ce qui nous fit ouvrir de plus grand* yeux à mon camarade et à moi fut la présence, su milieu de ces brigand», de deux hommes vêtus de Tunifonne de notre propre régiment

— Ils sont sans doute prisonniers, pensâmes-nous.

Nous fûmes bien vite fixés à leur égard, car l'un d’eux, s’emparant d'un brandon enflammé, noua l'approcha dn visage en s'écriant:

— Voyons donc qui nous avons pris!

— Lanty de ma compagnie, murmura Taplin en reconnaissant un de ces deui hommes, infâme gredin !

— Togel de la mienne, misérable Prussien ! dis-je de mon côté en reconnaissant aussi mon homme.

Les déserteurs nous eurent bientôt aussi reconnus à leur grande joie.

— Ah! tête et sang! murmura l’Irlandais en scandant ses paroles, ah! c’est mon... sieur Tap... Un qui est ici! mon... sieur le üeu... te... nsnt Tap... lia, c'est donc vous!

— Wat! cria le Prussien d’uDe voix gutturale tu s'adressant à moi, c'est montchir Haller qué ché foi ici, mein Gott, c’être pien pou !

— Ah! monsieur Taplin, continuait l'Irlandais en apostrophant toujours mon compagnon, c’est vous qui êtes cause que j’ai reçu vingtneuf coups de fouet sur le dos, un prêté vaut un rendu, mon officier, voilà pour vous!

En disant ces mou, le déserteur frappa Taplin d'un soufflet à la joue.

Le coup fut porté uns violence, il était donné moins dsns l’intention de faire du mal au lieutenant que dans celle de l'outrager. Le misérable eut lieu de se féliciter du résultat de son action, car il avait atteint son bot. Les yeux de Taplin brillèrent à cette insulte comme deux charbons srdeuU, on eût dit qu’ils voulaient sortir de leurs orbites, sou corps fut agité d’un tremblement convulsif, mais il se contint et ne prononça pas un seul mot dans la crainte sans doute de provoquer quelque nouvel outrage.

Le Prussien s'était approché de moi , et je m’attendais à être traité de la même msnière que mon camarade; je me trompais, le sentiment de vengeance du Germain était mieux raisonné. Après avoir regardé autour de lui pour voir si on ne l'observait pss, le déserteur tira fort adroitement de ma poche ms montre à répétition, dont il avait aperçu la chaîne, et la cacha tous ses vêtements. Lanty, qui avait observé l’action de son camarade, ne voulut pas être en reste, et s’appropria de la même manière la montre de Taplin.

Plusieurs des guerrilleros s’étaient rassemblés autour de nous pour jouir de l’entrevue des déserteurs et des prisonniers, mais peu se bornèrent au simple rôle de spectateur; chacun voulait avoir part au gâteau, et nous fûmes en un clin d’œil dépouillés de notre argent, de nos épées, de nos ceintures et de nos éperons.

Nous nous imaginions eu avoir fini avec tous ces voleurs, car il nous semblait que, nous ayant tout pris, ils n'avaient plus rien à nous prendre. Nous nous trompions.

— Mère de Moïse! Vogel, dit Lsnty en te tournant vers le Prussien et en lui montrant son uniforme râpé, saves-vous que vous n'ètes pss trop bien habillé, l'habit du capitaine voua irait beaucoup mieux que le vôtre 1 qu’en pensei-vous?

— Colt verdamme michl vous afre là ine pien pone itée, répondit l’autre.

— Je ne soit pas moi-même, reprit Lanty, dans un ooitume trèsbrillant, maia j’espère que M. Taplin fera quelque chose pour ma garde-robe; il est justement de ma taille.

Vogel indiqua par un signe de tête le chef de la guerrilla.

— Oh! n’syes pss peur, il ne s'y opposera pas, reprit l'Irlandais, mais ce n’est pat assex : il nous faut avaut tout obtenir le consentement de nos officiers, ajouta-t-il d'un ton de politesse affectée.

— Ta, ya ! répondit le Prussien.

— 11 faut toujours se conduire en soldats respectueux. Monsieur Taplin, laisses- moi vous débarrasser de ces boues, elles ont déjà du Mmcc, et véritablement elles ne sont pas faites pour un climat au&iu chaud. Je vous demanderai également 1a permisaion d'emprunter voire tunique; c'est bien mal commode pour courir le chapparal , vous voua accrocheries à tous les buissons.

Taplin ne répondant pas aux grossières plaisanteries du soldat, celui -d ajouta en forme de péroraison î

— Qui ne dit mot consent... A voua, Vogel, maintenant, laites votre affaire avec le capitaine.

Pour imiter l'exemple de son camarade, le Pruaaien m'adresti quelques demandes dans un langage qoe personne ne comprenait excepté lni; et, voyant que je demeurais sans répondre, il se couteau de mon silence, qu'il daigna prendre, comme avait fait aon ami, pour un consentement suffisant.

Ccue peu ta cérémonie accomplie, l'Irlandais s’éloigna de nous

pour «‘approcher du chef det guerriileros qui causait à quelques pu | arec le Jeune hiciendado et deux ou trois autre* individus. Je via qu’il «'agissait dr nos vêtements, car le déserteur, en s'adressant au : chef, nous désignait du doigt. Lui et son camarade avaient des droits à la faveur qu'ils réclamaient, car c'était à leur force musculaire que les guerrillcros fiaient redevables de la facilité avec laquelle nous avions été capturés; et ce n'étaient certes pas des bras mexicains qui m'avaient serré 1a poitrine à m'étouffer.

Quelques instants après notre homme revint accompagné de Vogel et de plusieurs guerriileros ; on s'empara de nous, on nous délia les maint et l'on nous dépouilla de nos habits. C’étaient des habits de petite tenue. On les remplaça par les tuniques des déserteurs, qu’on nous jeu sur les épaules. Nous ne fîmes aucune résisunee, elle eût été inutile, et nous savions très-bien, que si nous refusions les jaquettes de nos toldaU on nous laisserait en chemise.

Après cette première opération, on nous relia les mains et on nous délia les jambes. Nos pantalons, nos bottes et nos bas nous furent enlevés h leur tour; nos pantaloos furent remplacés par ceux de Vogel et de l'Irlandais. Nos bonnets de police tentèrent aussi nos voleurs, et de la sorte nous demeurâmes nu-téte et nu-pieds : car bien que nos boites se trouvassent trop petites pour les déserteurs, deux Mexicains à qui elles allaient se les approprièrent «ans noua donner les leurs en échange.

En an clin d'oeil Lantj al Vogel furent habillés de nos dépouilles, et noua les vîmes te pavaner dans leur nouveau costume, en se traitant réciproquement, à la grande joie des guerriileros, de capitaine Voael et de lieutenant Lonty.

Pendant ce temps, le chef de 1a bande et le haciendado s'étaient approchés de noua. Je compris à leur conversation que la guerrilla n'était pas fixée dans le voisinage, et que e’était une bande d'éclaireurs envoyée d'Orisava par Santa Anna.

lis étaient arrivés le matin même, c’était leur avant-garde que noua avions vue à San Miguel. Après notre rencontre au ranebo avec don Jnan, celui-ci était v«nu les trouver; et, heureux d'avoir sitôt 1 * aaojen de se venger de l'affront qu'il avait reçu , il s’était chargé de les conduire sur nos traces.

J’appris en outre que leur dessein était de nous mener à San And res Chalcomuleo, lieu titné sur 1a route que Santa Anna suivait pour se rendre d'Orisava k la Puebla, et oh le chef de U bande devait se rencontrer avec le général.

L'attention du chef venait d’être attirée de nouveau sur nos deux déserteurs, qui, comme j« l'ai dit, se pavanaient dans lenrs beaux habits. Après quelques mots adressés à voix basse à don Jv*n, U leur ordonna de passer avec loi de l'antre côté de la clairière Les deux soldats obéirent su chef et le suivirent. 1U causèrent low' rmps ensemble, car l’Irlandais parlait espagnol, e’éuit un dé^.^cur de l'armée anglo-canadienne qui avait déjà servi en Espagne «ans 1a légion d'Evans.

Après quelques pourparlers , il devint évident qu’on venait d'arrêter un plan. Lanty et Vogel s’approchèrent du feu, leurs habits furent inspectés; nos épées, dont s'étaient emparés quelques Mexicains, furent remises aux déserteurs, qui se les pendirent au côté ; nos chevaux furent amenés; or fit monter dessus les deux soldats métamorphosés, et ila «'éloignèrent de nous en prenant 1a direction du camp américain.

Mon camarade et moi fûmes alors saisis de nouveau, enlevés et fortement attachés chacun *ur une mule de selle.

Le clairon retentit, c’était le signal du départ; et bientôt après nous réprimés le chemin de la harranca, dans laquell e nous pénétrâmes à U âle les uns des antres.

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