LA MAISON DU GAKDE-CHASSE
La comtesse Hélène était seule; ses cheveux et sa toilette en désordre annonçaient qu'elle avait longtemps marché dans la forêt; une joie radieuse brillait sur son visage altéré de fatigue. En voyant Baradas, elle laissa échapper une exclamation de bonheur
élouiïée par laerainle; lui, un cri de joie qu'aucune crainte ne pouvait retenir.
Il se souleva à demi, et joignit les mains en adoration devant elle.
Hélène lui tendit la main et lui dit, tandis que sa voix frémissait sous le calme de ses paroles :
— Monseigneur, dans cette dernière soirée que nous avons passée ensemble sous les arcades du cloître, vous m'avez dit que vous m'aimiez; aujourd'hui je viens vous répondre que moi aussi, je vous aime.
— 0 Hélène! une telle parole en ce moment n'est pas d'une lemrae, mais d'une âme céleste !
Elle s'assit près de lui sur la mousse, et ils demeurèrent quelques minutes en silence plongés dans cette extase où la vie entière se fond en amour ; ils avaient passé de l'excès de la douleur à celui de la félicité, par la
seule puissance de deux regards qui se rencontrent, de deux voix qui se confondenl. La situation du malheureux disgracié est la même qu'un instaat auparavant ; cependant, alors il ne voulait que mourir, maintenant il ne sait plus qu'il a souffert; il ne croit même plus au malheur.
— La chasse royale va bientôt rentrer au château, dit enfin la comtesse, nous profilerons de ce moment pour gagner sur le bord du bois la maison du garde-chasse Thibaut; c'est un homme de courage, d'adresse et de bonne volonté pour ceux qui le paient bien ; il vous donnera asile pendant quelques heures, et ensuite vous servira de guide pour traverser ce pays par les chemins les plus sûrs, et de là atteindre la frontière.
— Ce départ est-il donc indispensable?
demanda Baradas, qui, depuis son éloigne-
ment de la cour, ne savait ce que le sort avait décidé de lui.
— Une accusation de haute trahison est portée contre vous devant les chambres.
— El on instruit le procès, n'est-ce pas ?.. en préparant d'avance l'échal'aud.
— Dans huit jours, vous pouvez être à l'étranger et hors de toute atteinte, dit Hélène, parlant bien vite d'une existence nouvelle à celui qui voyait s'écrouler la sienne.
Comme elle prononçait ces derniers mots, un bruit de feuilles se fit entendre près d'eux dans le taillis, puis s'arrêta subitement; mais ils étaient trop absorbés tous deux pour remarquer ce mouvement.
— - Oui, Monseigneur, continua Hélène, vous emporterez avec vous votre nom, le souvenir de vos brillants laits d'armes, la force et la grandeur de votre âme, les meilleurs de vos biens, et ceux qu'on ne peut
vousôtcr; vous aurez bientôt une fortune nouvelle et plus digne de vous, parce que vous ne la devrez qu'à vous-même.
— Dieu sait que je ne regrette rien de la position que je vais quitter, dit le comte : pour moi, c'était trop ou trop peu...
A ce dernier mot, qu'il prononça comme se parlant à lui môme, Hélène le regarda avec étonnement ; mais bientôt elle continua :
— Ne voyez donc plus devant vous que celte terre hospitalière où vous pourrez être encore heureux et grand.
11 leva sur elle des yeux pleins de douceur et de reproche. Elle ne comprenait donc pas que la plus grande souffrance du banni était de s'éloigner d'elle !
— Eh bien, oui, dit-il avec une mélancoUque indifférence, j'irai quelque part... en Italie... je ne sais où.
— Moi, dit-elle, j'aimerais mieux le Nord, parce que, de ce côté, il n'y a pas d'hostilités avec la France.
Il tressaillit à ce mot moi^ ne sachant quelle signiûcation lui donner.
— Fit puis, ajouta-t-elle , on a besoin de moins de fortune pour y tenir un noble état de maison.
— Que m'importe ?
— Mais il m'importe, à moi ; je veux être toujours belle , parée, environnée des charmes du luxe et de réiégance pour vous plaire»
Le comte se précipita à ses genoux.
— Oh toi ! toi ! sécria-t-il , tu viendrais avec l'exilé !
— Oui , afln qu'il n'y ait plus d'exil pour lui.
Baradas n'avait pas la force de répondre, mais il était penché sur les genoux de
la jeune femme, et les battements de son cœur se faisaient sentir à elle, le souffle entrecoupé et brûlant de ses lèvres exhalait assez les émotions délicieuses de son sein.
Le bruit causé par le frôlement des branches se renouvela près d'eux , mais sourd et contenu cette fois; on eût dit qu'un soupir s'exhalait aussi de ce côté. Mais Hélène ni le comte n'entendaient rien ; ils étaient trop heureux pour que la crainte approchât de leur âme; dans la confiance d'enfant que donne le bonheur , cette ombre des sapins qui les entourait leur semblait suffire à les dérober au monde entier.
— Oui, disait Hélène, j'ai foi en votre avenir, car il me semble que l'amour à des forces protectrices, et je vous aime... je vous aime comme vous deviez être aimé. Je trouve tant de douceur et de confiance dans
ce lien qui nous unit , qu'il me semble de- T. n. la
voir aussi porter en vous force , douceur et conûance; je me sens si bien prête à vous donner tout ce qui est en moi , à sacrifier pour vous avec joie amis , famille et patrie, que je ne puis m'empêcher de croire que cette destinée, ainsi vouée à la vôtre, lui sera un soutien et un bonheur.
Le comte la regardait, l'écoutait avec une ardeur aussi pure que passionnée : car un des bienfaits du malheur est de purifier l'amour. Hélène était si grande , si généreuse en ce moment , qu'elle pouvait faire oublier sa beauté; le regard du comte, attaché sur elle avec transport, glissait sur son enveloppe admirable pour aller embrasser son âme plus belle encore. Puis, quand il s'était enivré de cette contemplation adorée, il baissait sa longue paupière, comme pour enfermer son bonheur dans son sein, ou pour dire qu'il voudrait mourir ainsi.
— Le soleil baisse, dit enfin Hélène, la chasse royale doit être rentrée; nous pouvons gagner en sûreté la maison de Thibaut, qui est assez peu éloignée d'ici, et du côté opposé au château; allons !
Baradas, en s'enveloppant de son lourd manteau, pensa pour le première fois au costume qu'il portait, et dit en souriant avec un peu d'embarras :
— Ce rustique habit n'a point blessé vos regards, Madame... C'est que sans doute vons ne l'avez pas remarqué.
— Si fait, dit-elle, je l'ai vu tout d'abord; il m'a fait songer qu'il y avait autrefois des dieux déguisés en bergers.
La maison du garde-chasse où ils arrivèrent bientôt ne recevait jamais d^étrangers
dans celte forêt abandonnée; c'était un étroit logis, revêtu des dépouilles des bêtes fauves, et se cachant comme elles sous les
arbres; seulement vers l'entrée était une fontaine de pierres brûles, entre un cerisier et un buisson de rosiers. La maison ne se composait que d'une grande pièce, élevée de quelques marches au-dessus du sol, et éclairée par une fenèue ouverte à côté de la porte d'entrée.
Lorsque les voyageurs entrèrent, Thibaut était seul , assis sur un fagot sec , entre un fût de vin en perce et des armes jetées à terre ; il grondait entre ses dents, récapitulant dans sa mémoire les mauvaises chances de la chasse qui venait d'avoir lieu.
La comtesse lai frappa sur l'épaule; et, en se retournant, il demeura ébahi à la vue de la noble demoiselle et de son compagnon.
— Thibaut, dit la comtesse Héîène avec toute la résolution qui était dans son âme , et qu'elle voulait faire passoj' en lui^ voicile
comte de Baradas, accusé, [joursuivi par la justice, et qu il vous faut sauver.
Il ouvrit de graiids yeux , et allait s'épouvanter de ce qu'on exigeait de lui , lorsque Hélène l'interrompit.
— Il s'agit, reprit-elle, de faire ce que je vous demande sans peur et sans hésitation. Ecoutez-moi.
Elle lui expliqua alors ce qu'elle voulait de lui et la récompense qui lui en reviendrait; non point avec l'accent de la prière, mais avec cette autorité naturelle du rang et de la beautéqui s'imposenaïvement,etsevoit partout reconnue.
Aussi, le garde-chasse s'inclina en silence; il se sentait déjà la résolution nécessaire pour mener à bien l'entreprise dont on le chargeait , et la vive convoitise de la forte somme qu'on lui offrait pour salaire : pre-
nant, pour ainsi dire, ses sentiments aux ordres d'Hélène.
— Ce n'est pas tout , mon cher Thibaut, continua-t^clle, nous prenons voire maison pour domicile, et nous allons nous y installer jusqu'à ce soir, à Theure du départ.
Dès qu'elle eut dit cela, Thibaut sentit qu'il n'était plus chez lui, et s'ap[>rêta à servir les maîtres de son logis.
Hélène lui ordonna de tirer des buffets et du cellier toutes les provisions qui pourraient s'y trouver, et eut la prétention d'improviser un bon repas dans !a rustique demeure. Elle mit la main à l'œuvre , houleversa linge, vaisselle et fourneaux pour préparer les mets et le couvert , et arrangea toutes choses de travers avec une grâce maladroite et une gaucherie charmante, jetant partout, cà et là dans la maison, cet éclat charmant qui s'exhalait d'elle.
Baradas la regardait de tous ses yeux; il était en, extase devant ces petites choses, symbole d'un dévoûment sublime. Hélène mettait ses belles mains dans le feu pour lui, comme pour lui elle allait livrer à Texil sa destinée si brillante ; elle lui sacrifiait ses rubans et ses dentelles, accrochés aux bancs de chêne de la cabane, comme elle allait lui sacrifier ses plaisirs, ses affections, sa faveur à la Cour cfe France.
Ils s'assirent ensemble à la table servie.
Hélène avait pour le malheureux disgracié une sollicitude qui transparaissait dans ses moindres m.ouvements ; elle le rassurait et était toujours prête à s'alarmer pour lui ; elle se faisait gaie et souriante pour voir cette sérénité se réfléchir sur son visage; mais, sous ses plus beaux sourires, il y avait des larmes pour tout ce qu'il avait souffert-
Dans ce repas champêtre où ils rompaient
ensemble un pain noir, il y avait surtout un bonheur inexprimable à voir naître tout-àcoup l'intimité à laquelle les usages du monde, dans d'autres circonstances, imposent si longtemps des barrières. Puis, les projets qu'ils formaient, les décisions qu*il prenaient ensembiepour le départ commun, leur faisaient si bien sentir la douceur d'apparnir Tun à Tautre, d'avoir désormais la même existence!..
Le comte de Baradas en était venu à sourire de sa ruine, de ses dangers; il disait alors à Hélène qu'on l'avait condamné au bonheur.
Tous deux absorbés dans des joies immenses parla plus petite découverte de leur intimité enchanteresse, oubliaient qu'ils jouaient leur vie, leur bonheur, dans chacune de ces douces minutes qui passaient si vite.
A la fin du dîner, Hélène s'aperçut qu'il ny avait point de dessert. Avisant alors le cerisier dont les branches chargées de Iruits pendaient devant la fenêtre, elle courut de ce côté pour s'en procurer. Comnme sa main avait peine à atteindre les tiges de l'arbre, elle s'empara d'une baguette pourvue d'un crochet, ei attirant à elle les rameaux, n'eut plus que l'embarras du choix pour cueillir les plus belles cerises. Elle les mettait une à une dans la corbeille qu'elle voyait s'emplir jusqu'au bord. Jamais, dans le cours de sa vie, la comtesse de Guémenée n'avait été aussi absorbée que par celte importante affaire.
Elle fut éveillée de son attention en entendant dire sous la fenêtre :
— C'est vous.^ comtesse Hélènt^ î
Le roi était devant elle.
Froide, pétrifiée, elle fut une minute sans rien sentir, sa vie était suspendue.
— Je ne sais ai aiment si je dois en croire mes yeux, reprit Louis XIII arrêté sous le cerisier. Il y a si peu de jours, vous étiez trop souffrante pour suivre la chasse et vous vouliez rester à Saint-Denis, et aujourd'hui, je vous trouve seule, en pleine campagne, au bord d'une forêt.
L'accent du prince, en prononçant ces mots, exprimait cependant plus d'émotion que de surprise.
Hélène voulait en vain répondre, elle né pouvait remuer ses lèvres de marbre.
— Est-ce quelque enchanteur. Madame, qui vous a transportée dans ce rustique séjour? demanda encore Louis Xïlï ; sur l'hopneur, je suis prêt à le croire.
La jeune femme venait enfin de comprendre que, pour que le roi s'éloignât sans soup-
çon, il fallait répondre, il fallait feindre, et sa bouche glacée essaya de sourire.
— En vérité, Sire, dit-elle, il ne peut être étonnant de voir une de vos humbles sujettes dans cet endroit champêtre, lorsque Votre Majesté y semble elie-même égarée.
— Mais, je ne suis point seul ici, repondit le prince en indiquant une allée voisine où on apercevait lecapitainedes gardes et quelques officiers ; j'ai permis^h mes gentilshommes de se reposer en cet endroit, el je marchais un instant pour me délasser du mouvement de la voiture.
La vue des gens qui accompagnaient le roi redoubla la terreur d'Hélène; des armes brillaient derrière ce rideau de feuillaire ! Elle l^emblai^de tout son corps, uei voile était étendu devant ses yeux. II lui semblait que tout vacillait à l'horizon et prenait un aspect étrange : la fontaine, lr& touffes de
fleurs, les rameaux de la l'orèt, le loiniaiii du ciel, tout floltail, lournoyait, se voilait d'une vapeur argentée, s'embellissait d'un prestige enchanté, comme dans les rêves des mourants ! Ce paysage rustique et charmant, où se préparait une scène de mori, était de la plus affreuse sensation ; Hélène se sentait devenir folle.
Cependant le roi s'était assis sur un banc, au pied du cerisier, et disait avec une mélancolique ironie ;
— Je suis bien aise d'être venu ici pour jouir de ce tableau champêtre : une cabane à l'ombre, une fenêtre couronnée de pampre, à cette fenêtre une jeune femme cueillant des fruits... Tout cela sent vraiment ridylle.
— Hélas î non, Sire,[dil Hélène, il n'y a ici que le parfum des roses sauvages.
— Je ne les avais pas vues, dit le roi en
tournant la (ète de ce côté ; elles sont magnifiques;
Louis attacha son œil lent et doux sur les arbustes ; il y avait une impression de tristesse indicible dans le regard de ce prince malheureux, contemplant avec tant de douceur une rose.
— Quelle délicieuse nuance! dit-il, on voudrait les regarder jusqu'à la chute de la dernière feuille!
— Ah! Sire, dit en souriant Hélène, ne parlez pas aussi tendrement de ces fleurs des bois... on dirait que vous contez fleurette...
Son âme payait bien cher renjouemcnl de ses paroles et de son visage.
— Ces fleurs, reprit tristement Louis, se plaisent mieux dans la terre de cette masure que dans le plus beau vase du Louvre... Je
crains vraiment, Madame, que vous ne fassiez comme elles.
-- Non, sire, dit Hélène avec une vivacité extrême, et pour vous le prouver, et faire cesser cette raillerie de voire grâce, je vais vous accompagner à l'instant au château, ou vous voulez sans doute rentrer...
— Non, Madame, interrompit le roi en l'arrêtant d*un geste, il vous en coûterait trop sans doute, la Cour aurait maintenant peu de charmes pour vous.
— On ne peut oublier les charmes de la Cour, quand ils sont unis à l'attachement du prince.
— Mais vous venez de prouverle contraire par une fuite bien étrange. Savez-vous qu'il y a des lois bien sévères contre les déserteurs.
— Mon Dieu ! Sire, vous ne voudriez pas me faire mourir!
L'effroi réel de la malheureuse femme, qui se faisait jour sous ces paroles insignifiantes, leur donnait un accent de désespoir inexprimable. La pâleur d'Hélène était devenue plus profonde.
Le roi la regarda; mais il souffrait assez pour être impitoyable, il répondit froidement :
— Peut-être.
Faible et tremblante comme une feuille, Hélène serait tombée sur la terre, sans cette animation morale qui, dansquelques instants, remplace les forces de la vie. Elle s^appuyait contre le cadre de la fenêtre et se trouvait ainsi près du roi.
Si la terreur de ce moment n'eût pas entièrement troublé son regard, elle aurait vu quel triste abattement couvrait les traits de Louis XIII et quelle amertume cachait son sourire.
— C'est que, vrniment, reprit le roi, c'est le temps des désertions; si cela continue, ma Cour sera bientôt dépouillée de ses plus beaux ornements.
— Eh ! qui donc songe à vous abandonner? Sire.
— Vous voyez bien que je pense toujours à lui, répondit Louis avec un sourd accent de douleur et de colère.
Un cri étouffé vint mourir sur les lèvres d'Hélène.
— A lui! reprit Louis XIII, qui, pendant deux ans, a lâchement volé l'affeclion de son roi.
— O mon Dieu I
— Oui, volé, je le dis ainsi, continua le prince en élevant la voix comme à dessein ; n'était-ce pas un rapt infâme que à9 prendre h toute minute la tendresse de mon cœur, sans rien donner en retour que de faux sem-
blanls de respect et de dévoûment faits pour les courtisans sans âme?
— Sire, au nom du ciel, n'en croyez pas ses ennemis !
— J'ai lu ses lettres, tout est là. Dieu sait que je n'aurais jamais cru contre lui un autre que lui-même. Mais ce fier chevalier se pliait au mensonge, à l'astuce comme un autre! Forcé à jouer le rôle d'anfii et de sujet fidèle devant moi, il épanchait, dans des lettres intimes, le fiel qui rempHssait son âme ; ces pages étaient remplies d'outrages pour moi... Et il savait que j^allais serrer la main qui venait de les tracer !
Des larmes roulaient dans les yeux du prince et altéraient sa voix.
— Oh ! moi, continua-t-il en se parlant à lui-même, je n'ai jamais eu la puissance de mon rang, les joies de ma jeunesse, Tamour que je voyais partout autour de moi! Je n'a-
vais que i'amitié, et combien de l'ois elle m*a trahi ! . . . Mais c'en est t rop ; on saura que le cœur d'up roi a reçu le sacre divin comme son front, qu'on n'y touche pas sans crime, et qu'il y va de la mort de s'en jouer ainsi! Les officiers du roi s'étaient avancés sans J)ruit, et assistaient à cette triste scène j tout était calme et silencieux dans la cabane , dans la petite cour;,sous l'ombre du cerisier... mais c'était partout un wsilence d'angoisse et de terreur.
Il y a en a tant, reprit Louis Xlll, dont un sourire du monarque suffirait pour dorer l'existence ! Et celui à qui j'avais donné toute mon âme l'a repoussée, dédaignée... Que lui avais-je donc l'ail, mon Dieu ! que trop l'aimer!... Je n'avais pas une pensée qui ne fût à lui, je lui prodiguais toutes les laveurs royales et j'en inventais de nouvelles pour lui. 11 élait plus beau, plus brillanl, plus ad-
«niré que moi, et ie nVr. At ■
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auriez àpie«re..o.esévé.te toute |av^^ Ma clémence, répondit le rc, an en a
p,s voulu; il na pas osé me voir, môrne
P • ;i n'a oas osé alîronter
pour sauver sa vie; .1 n a pas o
1 présence, même pour se iustiaer ou pour
demander grâce...
-Mais iiraffrontepourse livrer! da le
comte de Baradas, en paraissant sur le se«a
(le la cabane.
Asavue.toutlVémitautourdelm
,e jeune comte, exhaussé sur ces degrés rustiques, bumblementvétu. le frontcalme
paie et beau comme il ne le fut jamais dolinait la foule des seigneurs et regardait
en face le ciel et son roi.
Tout le monde était muet de saisissement:
Hélène en pleurs; Louis XIU. faible et tremblant devant le coup terrible qu'il avait evo-
'"1 vous le voyez, reprit Baradas d'une
voix calme et Hère, je viens me livrer ; je suis sans gardes, sans épee, je me rends votre prisonnier. Si cela ne suffit pas pour m'arrêter, j'avoue ici tout ce dont on m'accuse. Oui, j'ai haï, méprisé le monde où j'étais jeté. Cela devait être ainsi. J'avais vingt-cinq ans, je n'avais vécu que dans les armées, au milieu des soldats, où règne le patriotisme sublime, où l'expression de l'amour qu'on porte à sa patrie est le sang des veines épuisé avec joie pour elle. Je venais à la cour avec des idées jeunes, généreuses; je croyais que les grands sentaient l'existence de la nation entre leurs mains et voulaient en rendre compte à Dieu; j'ai vu des hommes qui n'étaient forts que pour opprimer, riches que pour jouir, puissants que pour (iépouilier, grands que pour s'avilir; qui, n'ayant pas plus d'intelligence que de cœur, faisaient trophée d'ineptie et d'absurdité. J'ai vu une po-
pulation entière de courtisans, car ce n'é-^i taient pas quelques hommes seulement qui se faisaient bassement serviles devant le pouvoir, mais un conseil d'état, un ministère, un parlement, des corps entiers. J'ai trouvé une société folle et désordonnée, où les seigneurs portaient le sac de pénitent et les prêtres le casque et la cuirasse. J'ai trouvé un prince qui, absorbé dans une étroite religion, servait au lieu de commander; qui en se faisant moine oublait d'être roi, et abaissait ainsi Dieu et la royauté. Alors qu'ai-je donc fait? j*ai jeté des plaintes quand on brisait mes illusions! j'ai crié quand la barbarie du siècle renversait les saintes espérances dans mon âme! J'ai blâmé, j'ai maudit tout haut, puisqu'on m'a reproché cent fois mon dédain orgueilleux et mon arrogante tristesse. Qu'aije fait de plus aujourd'hui qu'hier? Hier on m'adorait, aujourd'hui on demande ma mort.
Le noble comtemné, du haut de ses marchés de pierre, dans le cadre rustique qui l'enlourait, imposait tellement par Téclat de sa grandeur et de son courage, que les fronts se baissaient devant son audace.
Mais les regards du comte de Baradas se touçnaient avec plus de douceur du côté de Louis XUL
— On m'accuse, dit-il, d'avoir porté le blâme jusque sur la personne du prince, je l'ai fait ; d'avoir été ingrat, je ne l'ai pas été. . .
Le roi tressaillit et leva un regard de reproche; mais ses faibles paupières retombèrent aussitôt, et il n'eut pas la force de proférer une parole.
" — Pour l'amitié de mon prince, le seul bien précieux de tout ce qu'il m'avait donné. Dieu sait si je l'ai méconnue, Dieu sailsi j'ai aimé le roi de France qui s'é(ait fait mon ami ! C*est parce que je l'aimais trop que j'aurais voulu
le voir glorieux, digne de son rang et de luimême, digne du cœur que la nalure lui avait donné, et qui, sans les influences perverses qui ranéantissent, eût suffi seul pour faire de Louis XllI un grand monarque... Mais pour la fortune, les honneurs dont on m'a comblé, je ne devais point de reconnaissance : un prince pare son favori comme un objet qui lui appartient ; l'éclat qu'il pose sur cette tête est toujours à lui, et il le reprend au premier changement de fantaisie. Vous en avez un exemple en ce moment : tandis que le plus pauvre des hommes a son chien pour le garder, moi, si puissant hier, il ne me reste pas un soldat pour me défendre. Mais quand un roi renverse ce qu'il a adoré, dépouille ce qu'il a paré, sa main meurtrière reprend aussi ce qui ne vient pas de lui , mais de Dieu , la vie! Ainsi, dans ce jour d'odieuse condamnation, on va m'ôter, à moi, ma couronne de
noblesse, mon manteau de cour, el on va m'arracher aussi mon enveloppe mortelle, la parure dont la nature avait revêtu mon âme. . Regardez ! ce coucher de soleil est bien beau; c'est le dernier qui m'éclaire ! ce soir la nuit de la prison, demain la nuit de la tombe.
Une ineffable séduclion environnait en ce momentla beauté du jeune homme; tout frissonnait autour de lui ; le roi le regardait fixement et avait le sein oppressé de larmes.
Le comte de Baradas fit un geste de commandement.
— Partons, messieurs, je suis prêt, dil-il en desrendant le seuil de la cabane.
C'était encore le fier seigneur qui commandait son arrestation. On tremblait de lui obéir., on' regardait le roi., mais Louis avait l'œil hagard, insensé; on le voyait chanceler et s'appuyer au tronc de l'arbre pour se soutenir.
En ce moment, une voix cria du fond de l'allée :
— Courrier de Paris!
Et une estafette sautant à bas de son cheval, dès qu'elle fut en vue du roi, vint rémettre des dépêches à sa majesté.
Presque en même temps que le courrier de Paris, un jeune homme, dont le cheval était couvert de sueur, arriva bride abattue par la même route, et se déroba parmi la foule, dans laquelle ses regards semblaient chercher quelqu'un avec anxiété.
Les papiers qu'on remit au roi portaient le sceau du parlement; Louis, plus tremblant encore, n'eut pas la force de les ouvrir.
Le malheureux prince payait bien cher le mouvement de vengeance qui l'avait entraîné. Se trouvant séparé de la chasse, et seul un moment dans la forêt de Liesse, il
avait aperçu avec un vif étonnement et une émotion extrême le favori disgracié caché dans cette retraite, et près de lui la comtesse Hélène; il avait entendu leur entretien. Au retour de la chasse, il avait voulu passer devant la ma son du garde-chasse, et s'en était approché seul pour jouir amèrement des angoisses que sa vue causerait aux fugitifs. Mais il avait été loin de prévoir la terrible issue de cette surprise.
Le message du parlement le pénétrait encore d'une sinistre impression ; il éloignait de lui ces- papiers en détournant la tête, et était près de les laisser tomber.
Un des gentilshommes qui se trouvaient près de lui eut l'air de croire que le loi les lui tendait par ce mouvement, et satisfaisant Tardente curiosité qui se montrait de toute part, ouvrit les dépêches el en donna lecture.
C'était l'arrôt de mort tlu comle de Baradas :
« Les Chambres déléguées, considérant qne par la loi du code de Louis IX, celui qui touche h la personne du prince ou des ministres est regardé comme criminel de lèse-majesté, concluent à ce que Henri-Arthur Baradas, convaincu de ce crime, soit dégradé de noblesse et ait la tète tranchée... *
A l'affreux arrêt qu'il entendit, les trails du roi se décomposèrent, ses yeux s'éteignirent, il se pencha flétri et mourant comme un arbre déraciné... On l'emporta à la hâte dans sa voituie, qui partit de (oule la vitesse des chevaux. Le malheureux prince savait trop, par les tristes exemples qu'il en avait déjà eus , qne ses attachements de cœur, assez {)uissanl^ pour le faire cruellement souffrir, étaient trop faibles pour sau-
ver ceux que Richelieu avait voue's à l'écha» faud. •
Le comte de Baradas ne changea pas de visage. Pour prix de sa vie qu'il avait livrée, il demanda un quart-d'heure de liberté; il voulait le consacrer a rendre grâce à Hélène d'un jour d'espérance et de bonheur que l'amour lui avait donné. On feignit de ne pas entendre sa demande; il fut jeté dans une voiture entourée de gardes, qui s'éloigna rapidement.
En une minute, la place où s'était passé ce que nous venons de rapporter, balayée de toute la foule, resta entièrement abandonnée.
Au moment où le comte de Baradas sortait de sa retraite et se livrait , Hélène s'était jetée aux genoux du roi; mais, n'ayant d'autre voix que ses pleurs, elle
n*avait pu se faire entendre; Louis ne Tavait point aperçue. •
Elle était restée prosternée à la même place, au pied du cerisier, la tête appuyée sur le bord de la fontame; et, au moment où Tarrêt de mort avait été prononcé, un profond évanouissement était venu la saisir dans cette attitude où elle était demeu« fée. Sa taille affaissée et flexible se repliait sur les marches de la fontaine ; sa tête po^ sait renversée sur la pierre froide ; des larmes étaient arrêtées sur ses joues; ses mains se joignaient encore dans le mouvement de la prière.
Le jeune homme , qui était arrivé au galop de son cheval derrière le courrier de Paris , la soutenait dans ses bras, et s'efforçait à la ranimer. C'était Karl-Jules. A genoux, la tête penchée sur celle d'Hélène, pâle et glacé comme elle, il fit long-
temps de vains efforts pour la rappeler à la vie. Enfin, dans l'inspiration de son cœur, il , dit tout bas :
— Espérez, Hélène... vous le savez, j'ai rêvé une nuit que je sauvais le comte de Baradas.
Elle entendit ces mots, et rouvrît les yeux.