PLIS QU'UNE OMBRE
Le château de Liesse, à quelques lieues au nord de Saint-Denis, était situé sur le premier plan d'une hauteur rocailleuse, au pied de laquelle se déroulait une vaste forêt. Posé sur son piédestal naturel , l'afclique édifice déployait ses larges masses d'arcbi-
lecture fcodale, de couleur scmbie ; il n'avait d'aulres beaulcs que rensemble majestueux et inij osant de ses iriurs armés en guerre, et ayant consenë leur i spect formidable sous la rouille du temps et de la paix, pour lesquels ils n'étaient pas faits ; on pouvait le comparer à V Hercule au repos.
Les arcades à plein cintre du rez-dechaussée régnaient sur une terrasse, d'où on descendait dans le parc qui, s'étendantau loin, allait rejoindre la forêt.
Le parc était abandonné depuis de longues années par la culture; au-dessous des arbres vieux comme le temps qui enlaçaient leurs bras gigantesques , l'if, le houx, les hautes herbes remplissaient l'espace , et obstruaient les allées qu'ils avaient autrefois tracées. Celte végétation inculte et vigoureuse confondait les ombrages de l'habitation seigneuriale avec ceux du bois voi-
sin ; le mur d'crceinle disparaissait dans ce confluent de verdure; et on ne distinguait plus les arbres plantés à main d'homme de ceux que la terre avait apportés en naissant.
L'antique forêt, qui avait été autrefois le théâtre des chasses royales, était abandonnée aussi depuis plusieurs règnes; la crois-^ sance démesurée des rameaux y entretenait une ombre épaisse, la mousse et le limon couvraient le sol, le silence y régnait, la nuit y était éternelle , et le gibier y mourait de vieillesse.
Ce lieu était si désert, qu'un petit pâtre s'étant aventuré par hasard sur la lisière du bois, était venu conter à l'assemblée du village voisin, tenue au bord de la lonlaine , qu'il avait vu le sauvage éternel passer dans l'ombre de la forêt de Liesse ; et celui qu'il nommait ainsi était , selon la croyance de
ces campagnes, un être fantastique qui demeurait sur la lerre depuis le commencement des temps, mais ne pouvait vivre que dans les lieux que nul pas d'homme n'avait foulés depuis cent ans.
Le récit de Tenfant n'était pas entièrement fabuleux; car depuis quelques jours un homme seul, égaré, retranché aussi du monde comme le sauvage éternel^ errait dans la profondeur de cette solitude.
Le comte de JBaradas, après le danger auquel il avait miraculeusement échappé, s'était promptement éloigné de la grotte où nous l'avions vu prendre asile, pour continuer au hasard son voyage clandestin; mais plus triste, plus troublé maintenant, avec la pensée que des hommes d'armes étaient sur ses traces , et surtout avec le sentiment de terreur profonde qu'avait laissé en lui l'apparition de Fergus,
Il marcha pendant toute la nuit qui suivit celte fatale rencontre.
Au retour de la lumière , le voyageur se trouva tout-à-coup dans des parages connus, dont chaque sentier était l'amiiier à ses pas, et où chaque objet avait un nom pour lui ; il vit, avec un mélange indicible de joie et de crainle, qu'il était sur ses propres terres. Le soleil levant éclairait la cime des bois qui formaient ses domaines, et, au-dessus de cette belle nappe de lumière et de verdure , s'élevait le massif fronton de son château de Liesse.
La prudence devait l'cngagor à fuir ces parages où il y avait plus de danger pour lui d'élre reconnu ; mais un charme irrésistible l'attirait vers des lieux qu'il aimait et qu'il voulait voir encore une lois. Il se dit qu'il était bien déguisé sous son costume campagnard ; que , d'ailleurs, on ne connaissait;
plus guère la figure d'un disgracié ; et, après avoir parcouru rapidement le chemin qui Ten séparait encore , il s'enfonça dans les profondeurs des arbres, où il ne devait probablement rencontrer que les paisibles habitants des bois.
Cependant il marchait avec crainte dans l'épaisseur des taillis , redoutant même le bruit des feuilles qui s'ouvraient sur son passage. En même temps il s'enivrait du souvenir des jours qu'il avait passés en cet endroit, parce que les jours passés sont toujours beaux ; il glissait son regard entre les branches, et contemplait quelque partie du noble manoir. Il lui fallait dérober la vue rapide de ce château, dont si peu de temps auparavant il était maître et seigneur.
H passa ainsi quelques jours au fond de la forêt, se rassurant par la complète solitude qui y régnait, et errant surtout dans les par-
lies qui toucliaient à la demeure seigneuriale.
Un soir, qu'il était assis non loin du mur qui ceignait celte résidence, la façade du castel s éclaira tout~à-coup d'étincelantes clartés; l'illumination se répandit dans le parc, et une musique harmonieuse s éleva de tous les points.
Le roi venait d'arriver avec sa suite dans le fieT du favori, qui avait déjà changé de
maître, et appartenait, avec la charge de grand-écuyer, au baron de Charost, objet de l'antipalhie instinctive du comte de Baradas.
Les lumières de la demeure seigneuriale redoublaient d'eilet par l'ombre épaisse de la forêt qui y était opposée: le prosciit, caché dans ces ténèbres pouvait donc embrasser toute cette façade resplendissante; et le cintre de verdure étroit et long où passait
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son regard semblait, comme nne longue-vue, rendre les objets plus distincts, et leur donnait le prestige d'un tableau magique.
Ce majestueux manoir, que Baradas avait toujours aimé, lui semblait plus beau que jamais, tandis qu'il le regardait ainsi.
Eclairée sur tous les points à la fois, sa masse imposante paraissait dans toute sa grandeur; on yoyait passer derrière les vitraux scintillants des armes et des panaches, sous lesquels Timagination pouvait faire revivre les preux d'autrefois ; au dehors, les flgures sculptées en grand nambre sur la façade s'animaient dans la lumière extérieure et montraient des tableaux vivants de lournoiset de batailles.
Deux belles jeunes femmes de la cour, parées de fleurs., se tenaient par hasard de chaque côté du perron, appuyées sur les urnes antiques qui le surinontinent, et, au mi^
lieu de cet cdifice, tout de vieux murs et de vieux arbres, représentaient la nature toujours jeune, les charmes de Tannée nouvelle qui renaît sur le Tond des siècles.
Des officiers, de jeunes pages allaient et venaient en tous sens; chacun s'agitait pour donner à cette soirée un air de fêle; mais sur tout ce mouvement régnait encore une teinte de tristesse; il y manquait le véritable seigneur du lieu, le brillant comte deBaradas, dont la présence aurait tant embelli ce séjour.
Le roi se promenait sur la terrasse, tantôt lent et rêveur, tantôt inquiet et agité; il regardait souvent l'heure au cadran placé au-dessus du portail, signe non équivoque de mauvaise humeur et d'ennui...
Le baron de Charost marchait constamment derrière le prince, mesurant son pas lourd sur celui de son maître... Louis voulut
se débarrasser de son épée : il déboucla le ceinturoQ et se retourn;! pour le tendre à son grand-écuyer ; mais ses yeux accoutumés à se reposer sur la noble et séduisante figure du comte de Bara las, rencontrèrent celle du gros baron, semblable à une face de pierre bouffie qui se serait détachée de la muraille, et il jeta son épée sur un banc avec impatience...
Le son du cor annonça que le banquet était servi, et tout le monde rentra dans les salons.
Baradas, après tout ce qui venait de frapper ses yeux, se retrouva plus seul et plus malheureureux dans le fond de sa forêt.
Si sa fortune avait été rapide et extraordinaire, sa misère était aussi subite et profonde (1). A chaque instant ses privations
(I) Pour signifier une fortune aussi promptement dissipée qu'acquise, on dit longlemp;; en ("rovrbo: Fortune de Bara* das.
avaient augmenté ; en ce moment, surtout, la pénurie était extrême : la couche de terre était humide et froide; les vêtements de laine devenaient beaucoup plus pesants ; les provisions étaient épuisées, et la faim faisait une seconde fois sentir ses transes aiguës à celui qui avait été nourri dans des coupes d'or.
Des jets de lumière provenant du château glissaient jusqu'au fond des taillis ; le comte se mit à chercher quelques fruits sauvages et les œufs des oiseaux qui nichent dans les broussailles; il se souvint aussi d'une source située près du parc et dont l'eau était excellente, il alla en puiser pour son souper.
C'était tout ce que Baradas conservait de ses richesses : l'obscurité de ses arbres pour se cacher, le retlet des lumières de son château pour se guider, les fruits sauvages et l'eau de source de son domaine pour se nour-
rir. Te pauvre favori n'avait plus que l'ombre de sa fortune.
Et de son autre monde, il entendait les fanfares, les chants des convives qui s'évertuaient au rire et à la joie, pour distraire rhote royal du château.
C'est cela, disait-il, faveurs, richesses, emplois, tiires, grandeurs, tout se détache de moi, tombe, roule en cascade comme Teau de cette source, et les échos qu'éveille cette chute sont les éclats de rires de mes bons amis.
Puis il voyait derrière les vitraux du castel, dans la partie qui avait composé son appartement particulier , les valets de dernier étage prendre leurs ébats, se ruer dans ces pièces encore toutes remplies de l'empreinte qu'il y avait laissée, gaspiller son luxe délicat, voler ses bijoux, mettre ses habits a lui, ses habits encore marqués de ses formes élé-
gantes, imprégnés de douces senteurs, remplis dans les goussets de lettres d'amour !
Mais tous ces sujets de désespoir et de colère étaient peu de choses encore , il y avait une source d'amertume bien plus profonde dans ce secret qu'il portait dans son sein et qui allait mourir avec lui.
Il y songea jusqu'au moment où le froid et la fatigue l'endormirent tristement sur la dure.
Le lendemain, à son réveil, il voulut fuir le voisin ige du château, fécond en impressions douloureuses, et s'enfonça dans le cœur de la forêt.
Le soleil se levait ; les cerfs et les daims qui avaient été paître pendant la nuit dans les prairies voisines revenaient se fortifier dans leurs remparts de verdure ; les oiseaux, en secouant leurs ailes , faisaient tomber la rosée des hautes branches sur les fleurs de
gazon, et s'en allaient passer leur journée dans les airs. Baradas, languissant, accablé, fatigué du peu de vie qui lui restait encore, parcourait h pas lents ces immenses dédales silencieux.
Soudain il entendit un léger son de cor de chasse passer , voler tour h tour sur divers points de la forêt, comme un papillon d'harmonie.
C'était la chasse royale qui arrivait dans le lointain.
Baradas pensa avec tristesse que cette chasse sur les terres de Liesse , c'était lui qui avait dû la présider. Etant alors dans un fourré inextricable, il ne redouta point l'approche du cortège, et comme un vif intérêt de cœur lui faisait désirer de la voir passer , il eut encore le courage de monter pour cela sur une roche escarpée, mais dominée par
des cimes de sapins, à travers lesquelles il ne pouvait êlre aperçu.
Dès qu'il fut là, la chasse défila sous ses yeux.
La troupe faisait retentir sa vaste et puissante rumeur, on entendait le piadement des chevaux , les commaridemenls des chefs aux valots, des va'ets aux meutes , et dans les airs résonnaient encore les clochettes argentines des faucons qui prennient leur \ol. Entre les branches d'arbres, Baradas apercevait la ligne resplendissante du cortège. Il vit passer la voiture découverte du roi.
Louis était escorté par ses premiers ofllciers et songrand-écu^'cr. En ce moment , il disait avec un air de profond ennui :
— Messieurs les gentilshommes de la chasse au courre et au vol. faites en sorte que tout ce qu'il y a de mieux dans cette foret soit abattu aujourd'hui , car nous ne comp-
tors pysyrevenîrdeloiiglenips,el nous voulons qu'elle garde souvenir de celte visile.
— Ah I sire , vous êtes à tous si bon prince ! dit le baron de Charosl avec un soupir d'extase.
Le malheureux proscrit voulait savoir si la comtesse Hélène avait pris part au plaisir de cette chasse. Les belles écuyères qu'il vit venir auprès du roi avaient toutes la pétulante allégresse d'une promenade de plaisir en une belle matinée ; elles se réjouissaient à cette lête, qui était donnée sur les terres du proscrit; elles se désolaient gaîment des nœuds de ruban et des flocons de
dentelles qu'elles laissaient aux ronces des buissons, pîèsde <elui qui avaiitoui perdu...
qui était dans ce moment sans doute condamné à mort... Mais Hélène n'était point parmi elles!
Baradas, soulagé , consolé autant qu'il
pouvait l'être encore, redescendit sous les voûtes de la forêt; il s'étendit sur la terre, insouciant de ce qui pourrait arriver de lui. Il passa ainsi plusieurs heures anéanti, mourant, sans regards et sans pensées.
La futaie de chênes où il se trouvait était profonde et ténébreuse, une partie de la journée s'éiait écoulée sans que le moindre bruit y pénétrât.
Mais enfin, les feuilles frémissent légèrement : un beau cerf, la tête renversée sur le dos, les fuseaux jetés en avant, fend l'espace, et vier)t tomber sanglant sur la terre auprès de Baradas.
C'est un beau dix-cors, plein de finesse, d'expérience et d'audace , Thonneur de la forêt. Atteint par les chiens , le flanc déchiré, il leur a échappé dans une fuite nouvelle, a passé un ruisseau pour qu'on perdît sa voie, tandis qu'un plus jeune cerf, frais
sorti des huiliers, se levant à sa place, et donnant le change aux limiers, les entraîne au loin à travers taillis et terriers, clairières et buissons, plaines et collines, sur la terre et dans l'air.
Le vieux cerf, la langue pendante, les jambes raidies, tombe sur les genoux, en faisant entendre le bramement de détresse. Il s'étend sur les ronces, triste et dernif^re reposée ; il est seul , ni biche , ni foon ne viennent accueillir sa victoire et tristement flairer ses blessures ; tHje larme tombe de ses yeux... Noble animal ! qui pleure comme I homme.
Mais derrière les massifs de houx la chasse passait au retour; meutes et chasseurs revenaient la tête basse^ l'hallali ne se faisait point entendre , la bête n'avait point été forcée... Le cerf darde de ce côté son œil plein de joie, relève fièrement la tête, puis
la laissant retomber sur les ronces, rend le dernier soupir.
Baradas le regarde avec pitié; il croit voir son sort dans celui de ce pauvre cerf. Lui aussi , il est seul, blessé, il va mourir sans revoir ceux qu'il aime.
— Le cerf mourant et le favori disgracié, dit-il, devaient tomber ainsi , l'un près de l'autre : ce sont les deux victimes du caprice royal.
Le comte est décidé èi ne plus tenter la fuite, à terminer sa vie à cette place. La fatigue, la faim le jettent dans un étourdissement douloureux ; il semble que la terre vacille sous lui, les arbres tournent devant son regard, le voile, qui dérobe déjà les objets à sa vue affaiblie, est comme un linceul qui va s'étendre sur sa tête, il sent la mort qui s'avance.
Mais il pense encore à Hélène , à Hélène
qui, du moins , n'a pas insulté à son malheur, en venant à cette fête royale ; il se demande où elle est dans ce moment? peutêtre dans le temple à prier pour lui? peutêtre dans le monde où elle l'oublie aussi?
En ce moment , il entend bruire Flierbe sèche sous des pas légers. Il lève les yeux , Hélène est devant lui.