‹ Les tombeaux de Saint-DenisChapitre 5 sur 12 · DANS LES TOMBEAUX · texte numérisé non relu

DANS LES TOMBEAUX

Le comte de Baradas est toujours enterré vivant dans les souterrains de Téglise.

Peu d'instants après y être demeuré seul, enfermé par Berthe, il était sorti de son terrible étourdissement, il avait relevé sa tôle malade, essuyé les gouttes de sueur de son Iront et presque souri de,ses (erreurs.

Le jeune chevalier, qui vingt fois s'était senti transporté de joie au danger croissant delà bataille, s'étonna d'avoir tremblé devant la mort, sous quelque forme qu'elle se présentât. D'ailleurs, il pensa qu'au retour de la lumière, lorsqu'il pourrait se diriger dans ce dédale, il était impossible qu'il ne trouvât pas quelque moyen d'en sortir. Alors il ne sentit plus que la honte d'avoir eu peur des ténèbres conime une femnie, peur de la prison comme un enfant, et il songea seulement à s'arranger le mieux possible pour les heures de nuit qui restaient à passer.

Il s'enveloppa de son manteau, s'étendit sur la pierre d'une tombe, et accablé par la fatigue de tant d'émotioRS successives, s'endormit assez paisiblement.

Lorsqu'il s'éveilla, rien ne peut rendre la tristesse de son premier regard.

Ce qui annonçait le jour, était une lueur

si pâle, si froide, qu'elle semblait une âme de l'autre monde passant dans les ténèbres. Les statues de ce lieu représentent toutes, dans leur attitude, l'image des trépassés, et le comte, avant même que son esprit fût éveillé, se vit au milieu des morts : Tune de ces figures couchées près de lui le regardait de ses yeux éteints; Tautre, agenouillée sur la tombe où il avait pris asile, tenait ses mains de marbre appuyées sur sa poitrine, et le froid même qu'avait fait passer dans ses veines le sommeil sur la pierre lui semblait la glace de la mort répandue dans son sein.

Il se leva épouvanté malgré lui : il se mit à parcourir l'étendue des caveaux pour reconnaître l'endroit qui lui offrirait quelque moyen de s'écha[)per, ou au moins de se faire entendre.

Cette lâche active, quoique infructueuse, le soutint toute h journée. Pendant douze

heures, il interrogea toutes les pierres, secoua tous les barreaux de la grille, sonda tous les interstices des murailles, jusqu'à ce qu'à ce travail ses mains se lussent usées jusqu'au sang, et son épée brisée jusqu'à la garde; douze heures il continua celte recherche, remplie d'une cruelle déception, sans une minute d'espérance.

Et la nuit revenait ! la lumière s'était affaiblie peu à peu dans les miasmes épais du souterrain ; elle allait disparaître tout-àfail.

A la première atteinte de la faim, de la faim qui se fit sentir tout-à-coup dévorante, furieuse, parce que jusque-là une puissante préoccupation l'avait dominée , et qu'elle venait du premier moment dans toute son inlensilé, le malheureux comte ne put retenir ses larmes , car il pensa que son épée élait brisée î

De si vives angoisses le déchiraient, et autour de lui tout était froid, immobile, muet ; pas un accident de lumière, pas un mouvement, pas un souffle d'air ne venait interrompre cette implacable uniformité.

Souvent , dans une morne douleur , il allait s'agenouiller devant la tombe d'Henri IV et pleurait. Il était enfoncé sous la terre dans ces sombres caveaux , et en même temps une pensée triste et chère, enfoncée dans le secret de son âme, donnait à sa situation une cruelle souffrance de plus.

Dans d'autres instants, il entrait dans un délire furieux. Pendant cette journée , qui avait duré un siècle, il s'était tellement lassé de Taspect de ces statues qui peuplaient dérisoirement sa solitude de leurs figures inertes, de leur insupportable fixité, que, dans des mouvements de haine insensée , il frappait de la poignée de son épée leurs têies,

-Trieurs poitrines relenlissanles... Puis soudain , à la vue de la croix ou du symbole pieux qu'elles portaient, il se jetait à genoux et leur demandait grâce.

Mais il y avait des moments où tout disparaissait, le froid, la faim, la nuit, la solitude. Le comte se voyait dans le cercle de la cour, aux côtés du roi ; il étudiait le souci peint sur le front de son maître, il pensait aux messages du cardinal-ministre, il pensait que c'était lui qu'on osait accuser, lui, le grand écuyer, le premier des seigneurs... plus que cela encore !... Et il était enfermé dans cette horrible prison , au moment même où il aurait fallu paraître, se défendre...

Puis tout changeait encore ; il songeait à Berthe qu'il avait perdue, à Hélène qu'il ne devait peut-être plus voir ; et les plus douccg

pensées, celles de Tamour , étaient empoisonnées pour lui!

La seconde nuit passée dans ces caveaux fut horrible; ce sanctuaire suprême du repos devait-il avoir de si atroces douleurs? Il n'y avait plus un souffle d'espérance, le sommeil ne pouvait plus raccourcir le temps; la faim augmentait à chaque minute ses tortures, et déchirait les entrailles du prisonnier... du prisonnier dont l'oubli scellait le cachot, qui ne pouvait pas même attendre l'arrivée d'un geôlier et d'un morceau de pain, qui ne pouvait pas même se reposer dans la pensée qu'un être au monde connaissait son sort et avait pitié de lui. H ti' attendait, il ne désirait plus que la mort. Mais dans cette nuit continue , où nulle étoile , nulle horloge ne marquait des heures, il ne savait même si le temps marchait encore et viendrait mettre un terme à son supplice.

Il semblait que de tels lourmenls ne pussent augmenter , et cependant ils devinrent plus cruels quand le retour de la lumière vint montrer pour la seconde lois ce séjour des morts à celui qui vivait encore pour souffrir.

Baradas était descendu dans les caveaux, le samedi, à onze heures du soir; il avait passé trente-deux heures dans cette prison.

On est maintenant au dimanche matin. ' ^

Les angoisses aiguës du malheureux commencent à s'éteindre avec sa vie ; quelques râles passent seuls dans ses entrailles déchirées ; le froid le fait tomber dans une torpeur morbide ; il n'a plus la force de soulever sa tête du degré de pierre où elle s'appuie.

Tout- à-coup , un bruit saisissant ranime les battements de son cœur ; il entend des

pas précipités dans Tégiise , au-dessus de sa tête. Bien des fois dans la journée de la veille, des pas avaient résonné sur ce pavé, mais c'était la marche régulière de ceux qui venaient là pour prier, sans songer à lui. Mais maintenant c'est une marche légère , inégale, passant rapidement de Tune à l'autre partie de Tenceinte ; la manière dont ce pas est accentué exprime l'inquiétude agitée et tremblante,.. C'est sans doute Roland qui cherche son maître... ce ne peut-être que lui... Ce jeune page a le génie du cœur, il saura retrouver celui dont sa présence sauvera la vie.

Baradas a repris subilement toutes ses forces ; il se dresse de sa couche de mort, monte sur une tombe pour mieux entendre... mais le son des pas a cessé... Cependant, par la direction où ils se sont perdus, on peut juger que la personne qui les fai-

sàîl entendre est maintenant dans la coul* intérieure qui borde le chevet de l'église.

Le comte gravit les sculptures qui surmontent le mausolée et se trouve alors à la hauteur du soupirail... Il voit, à travers son double vitrage , des pieds rapides parcourir en tous sens le pavé ; il ne peut distinguer que de fines bottines de peau blanche, garnies de flots de dentelles, mais c'en est assez pour reconnaître Rolland, son jeune page si aimant , qui le cherche et tremble pour lui ! .

A cette pensée , prompt comme l'éclair il s'élance au pied de la muraille, mesure d'un regard la hauteur du soupirail et le moyen d'y arriver. La balustrade de fer d'une tombe a des ornements découpés, il en arrache une fleur de lys, et, avec cette espèce de pique, fait des entailles profondes au p> lasire qui s'élève jusqu'à la voûte. Puis, sur

ces difficiles degrés, il monte en s'accrocbant aux arêtes, il monte encore et peut déjà toucher le chapiteau ; d'une main il se pend aux saillies de la pierre; de Fautre, il brise à poing fermé l'épais vitrage, et serre de ses doigts ensanglantés les barreaux du soupirail.

Il voit enfin la lumière à nu, il sent l'air sur soi! visage , il colle sa lêle aux barreaux de la petite ouverture, en dardant un regard enflammé dans la cour...

Il est arrivé assez tôt pour voir Rolland,., mais pour le voir passer en frappant son front de désespoir, et disparaître aussitôt.

Cependant il peut croire encore que de cette position plus favorable il apercevra quelque autre personne dans la cour, quoique cet espace soit ordinairement désert, et parviendra à faire entendre ses cris. . Mais

le malheureux n'a pas même le temps d*espérer.

Une vision affreuse vient frapper à la fois son âme et ses sens épouvantés.

La porte par laquelle vient de sortir Rolland, et qui donne sur un carrefour de Saint- Denis, est restée ouverte.

Baradas entend de ce côté un son de trompe , et, comme il s'élève dans Tair , la cloche de l'église s'ébranle et y répond par un glas funèbre.

Puis , dans le carrefour , s'amasse une foule morne , silencieuse, la tête basse ; le panache blanc d'un héraut d'armes s'élève au dessus d'elle; tout mouvement cesse dans cette multitude compacte; il semble que le silence y devienne consterné, lugubre, mortuaire.

Le messager royal donne lecture de la proclamation dont il est porteur.

Sa voix arrive à Toreille de Baradas, d'abord faible cl confuse; puis, peu à peu, le son s'ëclaircit , les mois s'accentuent, des fragments de phrases pénètrent dans le cerveau du comte , sonores , retentissants , comme si domptant la distance, une fatalité terrible les fît éclater à côté de lui.

— « De par le roi... ordre d'arrêter, partout où il se présentera, Henri Arthur, comte de Baradas... accusé de haute trahison, et cité à comparaître devant les chambres.

Sera regardé comme traître, et poursuivi selon la rigueur de la loi, quiconque lui donnera asile sur les terres de France. » Puis la voix se perdit.

Les mains du comte se détachèrent des barreaux; les cheveux mouillés de sueur froide, les yeux hagards et injectés de sang, les traits décomposés et livides, il se laissa glisser sur le^pavé du souterrain. Il tendit

les bras à ces caveaux funéraires; ce lieu qui un instant auparavant lui faisait horreur, maintenant il le bénissait ; il allait du moins y trouver uiie mort obscure , sauvée de la honte de l'échafaud.

Il s'écria :

— 0 Fergus ! Fergus !

Car, en ce moment , il entendit vibrer à son oreille les paroles de l'homme qui l'avait maudit :

— € Tu n'entendras plus que ton arrêt de mort.,. Tu n^ auras plus que quelques pieds de terre dans les ténèbres.,^ »

Un tremblement convulsif agita tout son corps, puis il tomba rudement sur le pavé.

Le sursis de vingt-quatre heures que Louis Xlïl , comme nous l'avons vu , avait accordé au comte de Baradas pour paraître devant lui, était expiré ce matin-là; et le roi, d'après sa résolution annoncée, avait

été obligé de signer , à la dernière de ces heures sonnante , Tacte d'arrestation qu'on faisait alors publier et afficher dans la ville.

Des moments s'écoulèrent dont Baradas évanoui au fond dés caveaux ne connut point la durée. Il rouvrit les yeux sous Tiafluence d'une chaleur bienfaisante qui se répandait dans ses veines ; il était enveloppé d'un épais vêtement et à demi-couché sur les degrés de marbre; un vieillard, agenouillé devant lui, versait du vin chaud sur ses lèvres.

La mémoire revint peu-a-peu au malheureux. En voyant le cadre sépulcral qui l'entourait, il se souvint de son étrange captivité et voulut s'élancer au dehors pour revoir le jour... Mais son regard s'étant levé en même temps sur le soupirail, un souvenir plus aflreux le glaça de terreur; il entendit

encore le fatol arrêt... li se rejeta contre terre et enlaça de ses bras la pierre d'une tombe.

L'homme qui] l'avait secouru lui dit alors de ne pas désespérer de son sort, parce qu'avec du courage et de la foi en la bonté de Dieu, |il lui restait une voie du salut.

Berthe, le soir où elle était sortie des caveaux en chantant l'hymne des morts pour le comte de Baradas, avait négligemment jeté les clés du souterrain sur ses pas : elles étaient tombées à l'angle d'une chapelle où Boniface les avaient trouvées le dimanche malin avec beaucoup d'élonnemént. Le sacristain^ très inquiet à l'idée que quelqu'un avait pu pénétrer dans l'asile sacré des morts, y descendit à l'instant môme pour savoir si aucun dommage n'y avait été causé. En trouvant là le haut et puissant seigneur dont il venait d'enlondro l'arrêt, il pensa

qu'un ami avait fait descendre et enfermer l'accusé sous ces voûtes, pour le soustraire un moment aux poursuites dirigées contre lui.

Le vieux Boniface était lié de corps et d'âme à son église; quoique le comte de Baradas lui fût entièrement inconnu , celui qui avait trouvé un asile dans le saint lieu était sacré pour lui, et l'œuvre que son temple béni avait commencée, il se croyait obligé de l'achever.

11 assura donc à Baradas qu'il lui serait possible de fuir à l'entrée de la nuit, et jusqu'à ce moment le laissa caché dans les souterrains , après lui avoir descendu des aliments nécessaires pour le ranimer.

Le soir venu , Boniface apporta en effet au comte tout ce qu'il lui fallait pour son départ. Le jeune seigneur rtîvêtit un habillement de la garde-robe du sacristain, et un ï^ II. 6

grand feutre gris semblable au sien , ne gardant de son costume de cour que l'or qui en garnissait les goussets. Il fnt aussi muni des papiers d'un neveu de Boniface qui se'journait en cemoment à Saint-Denis, et, grâce à ce secours , put espérer de gagner la frontière sous un nom étranger.

Boniface conduisit le fugitif jusqu'au mur d'enceinte de l'abbaye , qui donnait sur la campagne, et, posant une main sur le bras du comte , étendant l'autre vers le ciel , il indiqua le moyen de gagner le canton de Pierrefitte , où se trouvait le plus grand nombre de bois, en se dirigeant d'après la situation des étoiles.

La nuit était favorable , son bleu limpide était en même temps des plus sombres , on pouvait s'y conduire, et il paraissait impos-* sible d'y apercevoir une forme humaine... Cependant un moine , qui veillait à la fenê-

tre de sa cellule, tenait ses regards fixés du côté par lequel s'éloignait à grands pas Baradas.

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