IV
Il était neul' heures du matin, du dimanche 16 mai, lorsque Baradas, enfin parvenu au soupirail des caveaux , y avait entendu son arrêt de mort. Nous allons rapporter ce qui se passait au même moment dans la partie de Tabbaye voisine de l'église.
Le jeune artiste , subitement possesseur
des titres de noblesse dont une union ardemment désirée par lui dépendait, avait passé la nuit la plus heureuse et la plus inquiète. Il avait vingt fois décidé l'heure à laquelle il se présenierait chez mademoiselle de Guéménée, et repassé dans son esprit les premières paroles qu'il lui adressernl; il éprouvait déjà le battement de cœur, l'émotion tremblante qui allaient présider k rentrelien ; jamais il ne s'était senti aussi attérë devant les grandeurs imposantes qui entouraient la noble dame que dans ce moment où il^ était près d'en triompher; jamais il n'en avait autant souffert.
Il sortit de bonne heure pour se rendre au bâtiment contigu à l'abbaye, qu'occupaient les femmes de la cour, et solliciter un entretien particulier de la comtesse Hélène.
Il passa dans la cour déserte située derrière le chevet de l'église. Il ne restait plus
persoîir.c dans cet endroit; lo héraut d'armes qui proclamait l'arrêt du comte de Baradas, venait de s'éloigner, emmenant la foule avec lui : seulement on entendait au loin le son des trompettes qui l'accompa-gnaient.
La maison du sacristain, comme nous l'avons dit , donnait sur celte cour. Berthe était à sa fenêtre , pâle et immobile comme une figure de marbre. KarUules, qui ne l'avait pas vue depuis trois jours, Faperçut en ce moment avec une douleur inexprimable.
Comme il s'arrêtait un instant pour la regarder, elle descendit , traversa le jardin , et passa devant son père qui était. sur le seuil de la porte.
Celui-ci répéta, d'une voix timide et tendre, sa recommandation habituelle ;
— Ne sors pas, Berthe, ne sors pas !
A quoi elle répondit avec un air de sérénité et une voix calme , qui avaient quelque chose d'effrayant au milieu de F altération extrême de son visage :
— Soyez tranquille , mon père , je ne quitterai pas l'abbaye.
Karl-Jules, en la voyant de plus près , fut encore plus frappé de l'expression paisible et en même temps égarée de ses traits. Elle passa devant lui sans le voir, et traversa une des portes de la muraille d'enceinte du bâtiment.
Au bout de quelques instants de réflexion, Tartiste , sans se rendre compte lui-même de l'inquiétude qui l'agitait, se dirigea du mômeTcôté, et se trouva en dehors du mur d'enceinte.
Celte muraille circulaire et les tourelles qui la surmontaient de loin en loin , étaient une construction d'une architecture lom-
barde , remontant au régne de Charles-le- Chauve , un des fondateurs de l'abbaye. Sa destination ayant été de servir de défense au monastère, on la laissait tomber en ruine depuis que le temps des guerres barbares était passé , et la plupart de ses tourelles étaient démolies par le temps.
Dans la seule qui fut encore entièrement conservée, habitait, comme nous l'avons dit , le père Arsène , l'ange du monastère , cénobite au milieu de ses frères.
Une autre tour, quoique brisée et découpée par la ruine, avait encore toute sa hauteur : c'était celle qui portait la campanllle, où on sonnait autrefois la cloche d'alarme. Au sommet de la tour carrée , et enfermant un escalier, était une plate-forme d'où s'élevaient les restes du clocher, avec sa flèche rompue, ses murs a jour, dont les pierres se détachaient dans une lenle démolition, rou-
aientjusque sur la plaie-forme , ou s'arrêtaient en degrés cimenlés par la mousse et la rouille du temps.
Karl-Jules leva les yeux et vit, au sommet de ce pic élancé, comme une blanche Ggure de femme , qu'il ne pouvait distinguer nettement à cause de Télévation et des lianes mouvantes de la ruine, et dont la forme vague n'était peut-être même qu'une illusion, puisqu'il devait être impossible d'arriver à cet endroit.
Cependant un clan irrésistible remporta, et il monta rapidement l'escalier de la tour.
Arrivé sur la plate-forme, il vit bien distinctement Berlhe, agenouillée sur une des faces démolies du clocher, et penchée sur la terrible profondeur. Ses mains tenaient un chapelet et ses yeux étaient levés au ciel.
Berlhe avait entendu de sa fenêtre publier
l'arrêt rendu contre le comte do Baradas; ce nom , les paroles terribles qui l'accompagnaient, et lui semblaient une condamnation à mort , avaient rallumé dans son cerveau toutes les flammes de la folie; elle avait cru que, fatalement liée à cette homme, et après l'avoir suivi loin de la maison de son père, elle devait le suivre dans la mort. Elle était montée à ce sommet ; quand Tescalier de la tour avait cessé sous ses pas, elle avait posé ses pieds dans les fractures des pierres , et , légère et sans crainte comme l'oiseau, elle était arrivée a la cime du clocher pour se précipiter au bas et mourir.
Karl-Jules, épouvanté à cette vue, allait s'élancer sur la ruine, mais une main qui le saisit vivement arrêta son élan, arrêta le cri qui allait s'échapper de ses lèvres.
11 tourna la tête et vit le frère Arsène qui priait sur la plate -forme avant son arrivée,
et s'était précipité vers lui en laissant tomber son livre sur la dalle.
— Malheureux, dit à voix basse le religieux, vous voulez donc la faire tuer.
Le jeune homme le regarda avec stupeur.
— Vous voyez bien, reprit le frère, que la malheureuse enfant a gravi ce clocher pour mettre fin à ses jours, et que le moindre mouvement de surprise ou la moindre crainte qu'on l'arrête dans son dessein la fera se précipiter.
Karl-Jules pensa que la pauvre jeune fille, comme la plupart des insensés qui, sans avoir la connaissance de leur état en ont le désespoir, et sentent que la mort est leur seule ressource, avait, dans un nouvel accès de délire, choisi ce moyen de destruction.
— Mon Dieu! s'écria-t-il, que faut-il donc faire ?
— Je suis arrivé trop tard|pourla retenir, dit le religieux; j'implorais Dieu pour elle.
Berthe était à vingt pieds au dessus de ces
deux hommes qui la regardaient 'en tremblant.
— Ecoutez! reprit tout bas Karl- Jules.
Elle parle... que dit-elle ?
— Elle prie.
— Et quand sa prière sera finie !..
— Elle prie, il suffit ; ne désespérons pas d'elle.
— Mais n'y a-t-il donc rien à faire pour la secourir?
— Les secours humains n'y peuvent rien.
— 0 vous, mon frère ! vous dont la piété a presque fait un dieu, vous qui lisez dans le ciel, ne voyez-vous donc rien pour elle ?
Le religieux montra le livre qui venait de tomber de ses mains.
— En ouvrant ces feuillets sacrés, dit-il, pour les consulter sur le sort de la pauvre insensée, j'y ai lu ces mots :
• Aimer Ta perdue, être aimée la sauvera. i>
En ce moment Karl-Jules tressaillit; en parlant au religieux, il avait une minute détourné ses regards du clocher, mais un léger bruit, entendu de ce côté, les y ramenait vivement... C'était le vent dans les tiges de lierre, ou un mouvement de Berthe penchée sur l'abîme.
Le soleil^ qui se levait dans toute sa splendeur, éclairait en plein la suave figure de la jeune fille. A cette hauteur prestigieuse, dans ce cadre radieux, elle semblait plus belle que jamais ; la pâleur de son visage lui donnait une empreinte divine ; elle levait au
ciel ses yeux inspirés; ses cheveux, dorés parle soleil, jetaient une douce lumière. Au* tour d'elle, les pierres du clocher étaient empreintes, dans leur vétusté, de petites paillettes élincelantes ; il s'élançait de leurs joints des pampres à la riche verdure, des giroflées aux grappes d'or ; sur cette surface, se mouvaient des nappes de lumière éblouissante et des masses d'ombre, qui variaient ses formes idéales ; les frêles fleurs de muraille frémissaient sur leur tige, et leur mouvement semblait un sourire... Ce tableau paraissait tout de grâce et de fraîcheur, et c'était la mort qui était là, la mort dans toute son horre nr.
Karl-Jules regardait Bertlie avec] extase et désespoir .
— Oh ! ne meurs pas, Berthe, s'écria-t-il en tendant les bras vers elle.
Le frère Arsène s'était remis à genoux et priait.
Mais l'air emportait le cri d'amour et les prières.
Puis, un souffle de vent s'éleva, comme s*il eût dû enlever la^ frêle créature qui tenait moins à cette tour que la feuille à la branche. Berlhe se laissa aller à ce souffle de l'air ; elle se pencha tellement que son tablier flotta en dehors du clocher où elle était agenouillée ; elle ouvrit les doigts, et laissa tomber son chapelet dans l'abîme ; elle semblait près de le suivre.
— Oh 1 ne meurs pas, répéta Karl-Jules dans un cri de détresse, ne meurs pas ! je t'aime I je t'aime d'un amour vrai, éternel!
Cette fois elle entendit cette voix, et se rejeta un peu en arrière.
— Entends-moi, Berthe, reprit le jeune
homme, car la vérité de ce qae je te dis peut luire devant le ciel, je t'aime pour toi seule ; je t*aime de cet amour dévoué qui ne demande rien et voudrait tout donner.
Berthe se leva, tourna la tête du côté d'où venaient ces paroles, et mit la main sur son cœur, où cette voix semblait pénétrer.
Karl-Jules tenait fixés sur elle ses grands yeux bleus, dont l'ardeur devait Tattirer par un pouvoir magnétique.
L'ange du monastère implorait les puissances divines.
Le visage si pâle de la jeune fille se colora soudain de|nuances pourprées ; elle posa le pied sur la première pierre pour redescendre,
— Oh! viens, viens près de moi, dit Karl- Jules; je te consolerai... j'aurai pour loi quelque chose du Dieu des malheureux... le
bonheur d'être aimée sera répandu sur ta vie, et tu oublieras tout le reste.
Berlhe descendit une à une ces pierres vacillantes, qui ne tenaient ensemble que par des liens de ronces. Elle était suspendue dans les airs... ^ le vent faisait voltiger ses vêtements... Un soulïle de plus semblait devoir remporter.
Mais] Karl-Jules levait sur elle son regard passionné; le jeune religieux priait pour elle... EUeétaitlà entre Tamour et la prière.
Elle franchit d'un pas agile les derniers décombres et s'élança sur la plate-forme, où Karl- Jules la reçut dans ses bras et la déposa sur la mousse des ruines,
Berlhe semblait sortir d'un songe; elle regardait avec une douce extase Karl-Jules et le frère Arsène ; son front s'épanouissait comme s'il eût dépouillé le cercle de fer qu. l'avait longtemps brisé ; sa poitrine se sou-
levait de mouvements réguliers; les couleurs de la vie renaissaient sur ses traits.
Karl-Jules s'était agenouillé devant elle, le frère Arsène était debout à côté d'eux, les bras croisés sur sa poitrine.
— Ecoute-moi, Berthe , lui dit Karl- Jules... Hélas! je ne sais si tu me comprends , mais la présence du plus saint de nos religieux donne à ce que je vais te dire le sceau d'un engagement éternel. Je t'ai aimée dès que je l'ai connue si candide et si charmante, dans celte église qui donnait à ton cœur naissant quelque cbose de sa pureté et de sa grandeur : si je ne mêle suis pas plus tôt avoué à moi-même, c'est que l'enivrement des sens et de l'imagination que j'avais connu jusque-là me rendait aveugle sur le véritable amour. Maintenant je renonce à toutes les chimères ambitieuses... Elles auront duré] bien peu 1 ajoula-t-il en
jetant un coup d'œil sur les titres de noblesse que lui avait remis le moine , et qu'il tenait toujours à la main.
Son regard attira celui de Beithe ; sur cet
objet elle vit un grand cacbetchargédefleurs de lys ei de couronnes royales.
— Oh ! dit-elle en le regardant avec une espèce d'effroi, cela porte malheur!... malheur !...
Et elle déchira les papiers.
Karl-Jules la laissa faire avec une douce mansuétude.
-^ Déchire-les, si cela te fait plaisir, pauvre enfant , dit-il en voyant retomber sa fortune, sa noblesse, son avenir en lambeaux sur la pierre. Je n'ai plus d'autre avenir que de te consacrer ma vie, de veiller sur toi. Je connais tes souffrances comtne si j'avais toujours senti ton cœur battre sous ma
main... Je jure ici de connaître , de trouver celui qui t'a perdue, de te venger...
Une exclamation d'effroi sortit des lèvres du frère Arsène , car il entendait toujours au loin la trompe du héraut qui sonnait la grande condamnation de ce jour... Karl- Jules crut que la charité chrétienne parlait seule dans le religieux.
— Oh! mon père, 3it-il, laissez-moi cette juste indignation , ce sera la dernière. Oui , Berthe, je te vengerai , Tpour avoir un titre légitime près de toi ; ensuite tu seras tout pour moi. Tout ce que j'ai donné jusqu'à présent à l'art, al'ambition , aux plaisirs de jeunesse, toutes les ardeurs de mon âmes'épancheront en ineffable tendresse, endévoûment pour toi; si ton esprit égaré ne me comprend pas, il y aura bien toujours dans le cœur un instinct, une fibre vibrante qui te ferarél'ugier en moi ; quand tu souffriras, lans savoir ce
qnetufais, tu viendras dans mes bras
Douce âme que le ciel remet entre mes mains , prends ma vie et donne-moi ton bonheur en retour !
Pendant ces derniers mots , Berlhe s'était penchée sur le sein de Karl-Jules, et semblait privée de connaissance; mais c'était un évanouissement plein de calme et de douceur, où ses lèvres s'entrouvraient pour sourire, où son cœur battait paisiblement ; où elle était plutôt heureusement endormie que privée de sentiment.
Karl-Jules ne lui parlait plus, mais il y avait entre leurs âmes une communication mystérieuse, où la force, le courage relevaient la faiblesse abattue, où la loyauté, le dévoûment guérissaient les blessures faites par le mensonge et l'abandon , où l'amour ressuscitait le bonheur.
Quand Berthe revint à elle, elle avait re-
couvre la raison : sa figure était sérieuse , résignée; ses longues paupières s'affaissaient sur ses yeux humides; une pudique honte colorait son visage. Elle ne pouvait pas encore supporter le souvenir de celte existence où Tamour avait été jusqu'à la folie , le désespoir jusqu'au suicide; car, par une vive réaction de l'intelh'gence , elle comprenait maintenant ce qui s^était passé pendant le long rêve de la folie. Il lui semblait revoir le jour pour la première fois en sortant d'épais ténèbres ; elle n'avait plus ni cet oubli funeste où son repos ne s'appuyait que sur Tanéanlissement du passé dans sa mémoire, ni ces souvenir lucides où l'affreuse vérité la jetait dans des accès de désespoir insensé. Elle se sentait vivre maintenant; et il y avait dans son âme ce repentir pieux et confiant, où on se pardonne à soi-même
— liO —
par une douce influence de la miséricorde de Dieu.
Elle tourna sa figure enchanteresse et ses mains jointes vers ie irère Arsène. Elle ne pouvait souffrir devant lui, qui, en tout temps , avait reçu les épanchements de sa conscience , et connaissait sa vie comme elle-même... Elle se pencha ensuite vers Karl-Jules.... Oh! elle ne pouvait souffrir non plus en présence de l'ami à qui son malheur même l'avait rendue chère.
Les premières paroles de Berlhe , l'expression de ses traits , cette lumière de l'âme répandue sur toute sa personne, firent voir le miracle qui s'était opéré en elle.
Le religieux et l'amant, si étroitement unis de cœur en ce moment, regardaient Berthe avec délices^ et se regardaient entre eux pour se glorifier de leur ouvrage.
Au bout de quelques instants, Karl-Jules,
— indu haut de la plate-forme , remarqua plusieurs personnes qui allaient et venaient d'un pas agité dans la cour et le jardin de Tabbaye , et il entendit son nom plusieurs fois répété, comme lorsqu'on cherche quelqu'un avec empressement.
Il laissa Berthe aux soins du frère Arsène, et descendit promplement de la tour.
lE DERNIER MOT D'AUOUR-
Dès que Sarrazin fut revenu à rentrée de l'abbaye, un valet de chambre lui dit que la comtesse de Guéménée, qui l'avait fait déjà demander chez lui plusieurs fois, le priait de se rendre près d'elle à l'inslant.
Karl-Jules se rendit à cet ordre; il se dirigea vers le bâtiment occupé par les dames
de la suite du roi. En traversant la cour, il vit au pied du perron un cheval de femme, sellé et tenu par un page. Il monta le grand escalier, et fut introduit dans un vaste salon qui desservait les appartements particuliers.
De là il entendit une femme de service, qui venait de passer dans une pièce voisine, dire que la personne qu'avait fait demander madame la comtesse attendait dans la salle de réception.
— Faites entrer ici, dit vivement Hélène, du fond de sa chambre.
Le jeune ^homme /essentit profondément tout ce qu'il y avait de froideur dans une entrevue aussi ostensiblement accordée. Il se rappela ses projets du matin même... d'une heure avant !.. Il était sorti de chez lui pour venir revendiquer aux genoux d'Hélène des droits appuyés sur son serment, et il arrivait chez elle comme un étranger ! En route il
avait lui-même renoncé à ses droits, et Hélène, par un triste rapport de sentiment, le recevait avecla publicité la plus opposée aux espérances de Tamour. En quelques minutes, quel espace de temps s'était écoulé ! Dans un si court trajet, quel chemin avait parcouru sa destinée !
La comtesse était en habit d'amazone et nouait un voile à son chapeau de feutre pour monter à cheval» Mais avec ce costume leste et dégagé qui^semblait respirer le plaisir> elle était pâle, abattue, et ses yeux marbrés gardaient encore des traces humides de larmes.
A la vue de Sarrazin, une émotion trop vive lui ôta la force de se soutenir ; elle chercha l'appui du canapé, et fît signe à Tartiste de s'asseoir dans un fauteuil qui était en face d'elle.
Autrefois, quand elle n'avait qu'un hanr de boissons les pommiers (îe son père, elle
le partageait avec Karl-Julos? maintenant qu'elle se reposait sur un soplia l)lasonn('\ elle voulait, à ce qu'il paraît, y demeurer seule. Le sculpteur, sans lormnler cette futile comparaison , en reçut l'impression amère. Il demeura debout, appuyé sur le dos du fauteuil qu'on lui offrait.
La fin de l'amour, c'est la plus triste de toutes les faces sous lesquelles la mort nous apparaît! Il y avait dans cette minute où les amants d'autrefois se retrouvaient ensemble tout ce qui pouvait faire sentir les atteintes de cette mort. C'était une annonce à haute vdx au lieu du rendez-vous mystérieux, c'était le grand jour au lieu du crépuscule, c'était un ameublement princier autour i d'eux au lieu des haies vives de la prairie, c'était le nom de Madame au lieu de celui d'Hélène.
Mademoiselle de Guéménée reprit cou-
rage la première, et voyant rextrême diflficulté de sa position, se plaça tout d'abord au point le plus dangereux.
— Karl-Jules, dit-elle, vous allez juger par la franchise de mes aveux de la haute estimeque je fais de vous. J'aime le comte de Baradas,etje viens implorer votre secours pour lui.
Le jeune homme pâlit légèrement, mais ne montra aucune surprise.
— Vous ne m'apprenez rien, Madame, dit-il; l'aveu qui devait pré^îéder les autres était celui de votre indifférence pour moi, et je l'avais pressentie. Quand nous ne sommes plus aimés, notre cœur sent le froid de la nui^où il se referme tristement.
— Écoutez-moi cependant , reprit-elle avec vivacité. Les circonstances m'ont fait passer de la solitude au monde le plus large et le plus brillant ; de même, sans que j'y
sois pour rien, mon ame a été enlevée aux purs et simples amours de ma jeunesse, pour se livrer aux séductions éblouissantes d'un homme qui les réunissait toutes. Mais comme, à mes yeux, c'est en amour surtout que l'égoïsme est odieux et le devoir sacré, je serais toujours demeurée libre, ad|[i d'être à vous, si la fortune vous élevait au rang que j'avais assigné pour vous donner ma nfain... Karl-Jules l'interrompit.
— Vous n'auriez pas attendu longtemps, Madame, dit-il en présentant les titres de noblesse dont il avait instinctivement ramassé les vestiges. Voici les lettres qui me créaient chevalier.
Le cachet et les premières lignes frappèrent les regards d'Hélène.
Il les laissa tomber, et les jâmbeaux ^ars se dispersèrent sur le tapis. ^
— Déchirés ! s'écria Hélène. Quoi ! ces
litres, vous les possédiez, et vous les avez anéantis !
— Celte noblesse d'un jour ne pouvait me
réunir à vous, Madame. Si|nous l'avons cru
eus deux un moment, c est que ce moment
était celui où on croit tout, oii on ne voit rien qu'à travers l'amour et l'espérance. Mais le véritable obstacle qui nous séparait était dans noire sang, dans notre essence même, dans la nature différente de l'homme du peuple et de la noble dame. Cet obstacle, mon élévation subite ne pouvait Taplanir : un nom, un titre, éclos fortuitement sur une souche sauvage, ne pouvait en changer la nature. J'ai vu que les sympathies intimes, les rapports de toutes minutes nous auraient manques, et qu'ils sont indispensables à l'union éternelle. J'ai connu avec douleur que, pour être heureux en amour, il faut autre chose qu'aimer.
Karl-Jules, comme tout autre l'eût fait à sa place, se donnait les honneurs du sacrifice; il se faisait une raison et se posait en homme fort, lui qui était si jeune homme
dans l'âme.
— Ces lettres de noblesse, reprit-il, ne
pouvaient donc me réunir h vous ; qu'en aurais-je fait alors? Voilà ce qu'elles sont devenues !
Il montra les fragments semés sur la terre, et alla s'asseoir avec une noble confiance à côté d'Hélène sur le canapé qu'elle occupait. Il était maintenant son égal.
J'avais pensé tout ce que vous venez de dire, répondit la comtesse en tendant la main à Karl-Jules ; mais tant qu'il y aurait eu à balancer entre le simple artiste et le premier dignitaire de la couronne^ je devais craindre de donner encore amour et fortune au plus
heureux, au plus puissant ; maintenant le favori du roi de France n'est plus qu'un proscrit, je peux aimer sans remords le plus malheureux.
— Oui, le bruit vient de s'en répandre à l'instant même, le comte de Baradas est accusé...
— Il est perdu ; les émissaires du ministre emportent en ce moment les pièces qui déposent contre lui ; son procès est déjà commencé, et le jugement sera la mort.
— Et voilà donc où devait aboutir cette fortune de favori ! Cette existence de luxe et de caprice a eu la durée d'une fête qui brille et s'éteint dans la nuit... Il y a huit jours à peine que la délation a osé atteindre le comte de Baradas, que le cardinal, rêvant, convoitant cette nouvelle victime, l'a lait ^dénoncer par ses agents.
— Comment le savez-vous?
— Un hasard m'a rendu témoin de celle scène. J'étais surle balcon oii donne l'appartement du roi, et je voyais l'intérieur à travers les rideaux entr'ouverls. Louis repoussait les accusations dictées par le ministre, mais le doute entrait dans son âme, et il pleurait déjà son amitié perdue. En même temps, dans la pièce voisine, le favori, au comble de la fortune, s'endormait d'un sommeil paisible, et c'était le dernier !
— Mon Dieu, pourquoi ne l'avez-vous pas prévenu !
— Louis l'aimait, je le croyais en sûreté. Quand les plus pauvres des hommes donnent leur sang pour sauver un ami, un roi ne pouvait-il pas donner une parole? Cependant, je m'en souviens, pendant cette nuit-là, l'intérêt que m'avait inspiré la situation du comte, la pitié qui était pour lui au fond de mon âme se flgurait en rêves bizarres dans
lesquels il me semblait toujours le sauver de ses dangers,
— Oh! c'est le ciel qui vous inspirait. Ecoulez : le comte de Baradas a disparu subitement de Tabbaye; averti peut-être de la délation du cardinal, il a voulu se soustraire au rôle humiliant d'accusé; mais il est parti seul, à pied, l'état de sa maison leprouve, et ne peut être loin d'ici. Il faut qu'un ami secourable aille lui apprendre l'imminence de son danger, lui dire qu'une prompte fuite est sa seule ressource... moi, je vais partir , le demander à tous les lieux habités ou déserts; mais je suis seule, je ne puis suivre qu'une route, je n'ai que mes yeux pour le découvrir... Aidez-moi donc dans cette généreuse recherche. Vous seul ici le pouvez, car vous seul n'appartenez pas à la cour , ne craignez pas de déchirer vos habits brodés dans des che-
lïiins escarpés, de risquer votre fortune en secourant un proscrit.
— Eh bien! madame, disposez de moi.
Quel que soit celui pour qui vous exigez mes services, vous obéir et secourir le malheur, C'est assez pour moi.
— Oh ! je le savais bien, que vous aviez un noble cœur... Je l'ai vu souvent dans vos regards... autrefois dans notre solitude.
Hélène avait penché sa tête sur les coussins^ et son regard perdu dans l'espace semblait y chercher la campagne verdoyante où s'étaient épanouies ses amours de printemps. Un jeune sourire était revenu sur ses lèvres, son teint reprenait la demi-nuance de la première rose de l'année.
-^ Oui, dit-elle à Karl-Jules, je voyais bien alors que vous étiez un de ces êtres bons et généreux que Dieu envoie comme litte bénédiction sur la terre de souffrance,
toujours prêts à accomplir simplement de grands sacrifices, et à se dévouer avec un sourire.
— C'est que j'étais heureux alors, s'écria Karl-Jules en pressant la main de la jeune femme dans ses mains jointes. Hélène, votre amour m^élevait au ciel, comment n'auraisje pas eu quelque chose delà douceur ineffable des bienheureux ?
— Dieu saitcomliien cette bonté céleste m'attirait vers vous, dit-elle avec un accent profond ; de ce côté-là, du moins, nos cœurs étaient bien faits l'un pour l'autre... Et alors nous ne cherchions pas l'amour au-delà de nos cœurs ; nous ne voyions pas l'univers audelà du cadre de verdure qui nous entourait.
— Rien n'est changé en nous, dit Tartisle avec un soupir et pourtant c'est le passé.
Leurs regards qui se confondaient har-
monieuseaient, les accents de leurs voix qui vibraient de la môme émotion, étaient radieux et doux comme le dernier rayon du jour, comme les derniers soupirs du vent dans un beau soir.
— Que du moins ce souvenir soit béni pour nous ! reprit Karl-Jules.
— Et soyons-en dignes, répondit-elle en se levant vivement : que les élans de nos âmes égales en loyauté, en dévoûment, se réunissent pour une œuvre sainte... N'attendonsplus, partons!.. Chaque minute peut perdre le malheureux fugitif, et nous, nous pouvons le sauver.
— Eh bien, adieu, Hélène ! s'écria le jeune homme. Je pars, je vais chercher à sauver celui que vous aimez, fût-ce aux dépens de ma vie : c'est là le dernier mot d'amour que je vous adresse.
Karl-Jules s'éloigna rapidement , et la
comtesse de Guéménée descendit bientôt après de son appartement.
Elle partait seule de Saint-Denis.
Ne voulant pas que sa sortie lût remarquée, elle ordonna à un de ses gens de conduire son cheval à l'entrée delà campagne, et traversa à pied et furtivement les dépendances de Tabbaye.
A l'extrémité de cette enceinte étaient les celliers du monastère, qui donnaient dans une prairie peu distante de la route. Une vigne centenaire déroulait ses pampres épais sur toute l'étendue de ce bâtiment ; un large cintre était ouvert dans le berceau devant la porte des caves. On y voyait constamment un tonneau en perce, auquel étaient suspendues des coupesde fer : elles servaient aux passants et aux voyageurs qui, par un gothique et jovial usage conservé jusque là,
pouvaient venir se désalléror gratuitement au vin du monastère.
En ce moment, trois archers, ayant la bride de leurs chevaux passée au bras , tendaient leurs coupes à un moine qui leur versait le coup de l'étrier et le buvait avec eux pour la forme : le même sourire tendre, que faisait naître ce vin vermeil , errait sur les bonnes ûgures du moine et des soldats.
La comtesse Hélène, dont les pas étaient dissimulés surla mousse, s'arrêta subitement derrière la treille.
En même temps, un religieux de haute taille, la tête basse et les bras croises, arrivait du fond du berceau.
— Où allez- vous comme ça, mes braves ? demandait le moine qui versait à boire.
— A la poursuite du comte de Baradas, le grand écuyer, qui, à ce qu'il paraît, a vidé les étriers.
— Et de quel côté prenez -vous ?
— De tous côtés, mon père, et la terre a bien des chemins.
Il faudra les battre tous, jusqu'à ce que nous trouvions sa trace, ajoutèrent les archers.
— Ce qui sera furieusement difficile, à moins que le ciel ne nous vienne en aidé...
Le moine qui venait du fond de la treille glissa en ce moment derrière les soldats, et jeta ces mots :
— Sur la route de Pierrefitte.
Et il continua sa marche lente et morne. Les archers se regardèrent ébahis ; Hélène frissonna.
— Tiens, un oracle ! dit un des hommes d'arme en suivant de Tœil le religieux; sauf le respect que je lui dois, lerévérend père ne
doit cependant voiiribien loin avec son capu-
chon enfoncé sur les youx... Ma foi, c'est égal ! allons sur la roule de Pierrefitte !
Le moine du tonneau versa une nouvelle rasade.
— A cheval donc, mes amis, et en avant ! dit-il en buvant.
— A vous pareillement, mon père! répondirent les archers en buvant.
Malgré cela, ils renouvelèrent encore les libations, et ce ne fut que quelque temps après que les soldats, alourdis et ballottants sur leur selle, gagnèrent le grand chemin.
Hélène avait déjà rejoint son cheval à l'entrée de la campagne, et se lançait sur la route comme la flèche fend Tespace.