UNE ARRESTATION
T. il. ,j
Le comte de Baradas, que nous avons quitté à son évasion des caveaux mortuaires de Saint-Denis, voyagea toute la nuit.
Seul, condamné, maudit, perdu dans les bois , il ne sentait pas encore son malheur ; toute son existence avait passé dans le mouvement machinal de la marche qui lui faisait
tant de bien. Excité dans sa course par la nécessité de luir, poussé par le vent de Forage qui soufflait derrière lui, il ne se sentait pas aller ; et il avait déjà fait six ou huit lieues par monts et vallées, lorsque le jour parut à rhorizon.
Il était alors dans de hautes futaies de charmes, fourrées à l'intérieur de lianes et d'arbustes sauvages. Le soleil enflammait la cime des arbres, et jetait aussi un rayon de sérénité sur son front; l'air empreint d'arômes pénétrants, les voix des oiseaux qui fendaient l'espace et se répondaient de l'un à Pautre point du bois, lui causaient une vive impression de bonheur.
Après ce qu'il avait souffert, après un jour et deux nuits passés dans le sein des sépulcres, après avoir touché de si près à la prison et peut-être au supplice, l'air pur, la vue du jour, les ailes des oiseaux qui, en pas-
sniU, Irôlaicnt son Iront, faisaient sur lui reffot d'une liqueur spirituouse, l'enivraient, lui faisanl délicieusement perdre la raison. Il se voyait déjà en pays étranger , soldat volontaire, s'élevant dégrade en grade par de hauts faits d'armes , utile au pays qui ^'aurait adopté, heureux et fier d'une fortune noblement achetée.
Et tandis que la gaîlé du matin, l'influence dilatante de la marche, la fraîcheur de l'air allégeaient tout son être, il avait de ces élans de joie sans cause de la première jeunesse; il sautait légèrement à la branche d'un arbre, et, en cueillant le fruit ssuvage , il lui arrivait de s'écrier dans son triomphe :
— Vive le roi !
Mais il y avait des moments où cette influence physique de la vie qui revient s'arrêtait entièrement : il se voyait alors accusé et fuyant lâchement devant le dant:5er; il
s'arrêtait glacé de honte ; il était prêt à retourner sur ses pas. Si la moindre circonstance fortuite se fût jointe à ce mouvement, si un mot de reproche fût venu l'atteindre, il eût été à l'instant même se livrer, braver l'amitié du roi, la haine de ses ennemis et leur échafaud.
La journée se passa ainsi, mêlée de moments de repos, de collations prises sur les provisions dont le bon sacristain avaitrempli la sacoche, et de sommeil sur la mousse à Tombre des taillis.
Le comte ne savait absolument pas où il était; dans un voyage entrepris la nuit, il n'avait pu se diriger qu'au hasard; il ne reconnaissait point les parages où il se trouvait, et ne voulait s'adresser à personne pour en demander le nom. Mais comme nulle rencontre inquiétante ne vint le rame* ner au danger de sa situation , il conserva
toute la journée le bien-être renaissant dans son âme, et ces forces physiques que la na«ture nous rend après de grands malheurs... souvent, hélas ! par une bonté cruelle, afin que nous puissions en supporter de nouveaux.
Vers le soir, le voyageur rencontra un endroit qui présentait une espèce de clôture en pleins champs, et autant de garantie, de sûreté qu'il s'en puisse trouver à la belle étoile.
C'était une grotte assez profonde. D'un côté, il y avait un chemin abandonné, à cause du mauvais état où il était tombé ; de l'autre, plusieurs carrières qui communiquaient les unes aux autres. Un rideau de peupliers, qui s'élevait entre cette cavité et la route, permettait de voir dans cette direction sans être vu ; un ravin gonflé par la pluie séparait la grotte des carrières ; mais
les broussailles jetées de l'un à Taulre bord cachaient un tronc d'arbre, posé sur le courant d'eau, à Taidc duquel on pouvait le traverser, sans être poursuivi par ceux qui n'apercevraient pas cette espèce de pont ou ne pourraient le passer à cheval, et de là on gagnerait les profondeurs formées par l'extraction des pierres, lesquelles étaient couvertes de taillis et inexpugnables pour les cavaliers.
D'énormes troncs de sapins noirs et serpentants sortaient du fond de l'antre, s'avançaient en solives sous la voûte, et se dressaient au bord du rocher pour aller le couronner de leur cime.
Ayant constaté les avantages de cet endroit, le fugitif le choisit pour sa halle du soir, heureux de suspendre sa course, dont la fatigue commençait vivement à se faire sentir.
— Que ce manteau est iourdl dit-il en jetant à terre une parlie de raccoiUrement qui lui avait sauvé la vie, mais qu'il aurait mieux aime moins rude et moins pesant. Puis il ajouta, en regardant la grotte : Ce château sauvage dans lequel je reçois Thospitalito offre peu de ressources, et il faut que Je prépare moi-même mon souper !.. 11 est vrai qu'en posant le pain noir et les fruits que j'ai achetés au dernier village sur le bord de ce ruisseau, les mets et les boissons seront servis.
Le grand seigneur, qui avait d'abord pris avecgaîté son r<Me de pauvre vagabond, en comprit en ce moment la misère, et après avoir étalé son mince repas sur la mousse, il ne put se décider h y toucher.
— Et le temps se couvre, dit-il, le couchant est enflammé... le vent nous apporte de sombres nuages : il va tomber de l'eau à
torrents... Les oiseaux sentent l'orage; ils se cachent sous les feuilles... Mais moi, je n'ai point d'asile... Je ne vois plus qu'un hibou qui se tient penché sur ce rocher et me regarde fixement.
Il pensa à se retirer dans la grotte pour dormir à Fabri ; mais ses pieds étaient vivement endoloris, et en quittant sa chaussure d'un cuir épais, il Içs vit tout ensanglantés par l'excès de la marche. Il s'assit au bord du ravin, posa ses pieds sur une pierre à fleur d'eau, et cueillant une poignée d'herbes, se mil à laver ses blessures.
La grotte, la route, les arbres du rocher, le ciel, tout était d'un calme sombre, pas le moindre souffle n'avait troublé le morne silence : cependant Baradas entendit à son oreille une voix qui lui dit :
— Plus pauvre que moi !
Le comte pâlit et s'écria :
— Fergus!
Puis il se leva en sursaut, envisagea les traits d'un homme qui était devant lui, et se recula en répétant avec plus de stupeur que d'épouvante :
— Fergus !
— Oui, plus pauvre que moi, dit encore cet homme; voyons, ai-je bien tenu mon serment? Je t'ai dénoncé, je t'ai perdu : te voilà avec rien au monde : des vêtements qui t'étouffent et te déchirent jla chair, du pain de seigle que lu ne peux manger, le creux d'un rocher pour y passer la nuit. . . sans même savoir, ajouta-t-il avecun infernal sourire, sans même savoir, pauvre condamné, si cette nuit t'appartient encore !
Baraclas regardait toujours celuiqui venait de lui apparaître ainsi avec une stupeur si grande, qu'il semblait que l'excès de la surprise eût troublé ses esprits.
— Eh bien ! oui, c'est moi, dit celui-ci eu répondant à ce regard, c'est moi que vous avez lait condamner à mon , puissants exterminateurs; moi dont vous avez vu, en arrivant à Saint-Denis, l'échafaud encore dressé, la hache et le billot encore rouges de sang; moi, dont peu d'instants après, un procès-verbal, lu à haute-voix dans le conseil du prince, relatait la mort... tandis que j'étais là, caché sous le capuchon du moine, assistant à la lecture, m'cntendant dire mort au troisième coup de hache, et sentant bien que je vivais encore, a l'ardeur de vengeance qui bouillait dans mou âme.
Le comte, qui avait jusque là tenu ses yeux hagards fixés sur les traits de Fergus, remarqua seulement alors la robe de bénédictin qui le couvrait.
Fergus, soit qu'il savourât son triomphe, et prît plaisir à i)rolonger l'état de stupéfaction
dans lequel sa présence venait de jeter le comte, soit qu'il voulût captiver l'attention de son ennemi par quelque secret dessein, lui parla de sa miraculeuse évasion des chaînes où on l'avait jeté.
Debout , appuyé contre l'entrée de la grotte, pâle et glacé, Baradas sentait comme le souffle de la mort pénétrer en lui avec le regard de Fergus ; le baron de Plangi posait fièrement, appuyant sa sandale sur la toufi'e d'herbe couchée à ses piads comme il l'eût fait sur la tête d'un ennemi, dressant son grand front chauve sur lequel miroitaient les rayons embrasés du couchant. Tous deux
étaient devant la caverne, entre le ravin et le rideau de peupliers. Fergus, en parlant, glissait souvent son regard entre les branches ; car si les arbres pressés voilaient cet endroit aux autres points de la campagne,
ils permettaient à ceux qui étaient derrière de voir au loin sur la route.
— Cette robe de moine, dit-il, appartenait à un Frère bénédictin qui eut le malheur de passer devant ma prison, au moment où je demandais un confesseur qui m'assistât pendant la veillée funèbre ; il entra. Pour son malheur encore, il avait la même taille que moi, le teint et la barbe également noirs. Cette espèce de ressemblance me suggéra une audacieuse idée : je mêlai au vin que nous buvions pour nous soutenir tous deux, confesseur et pénitent, un élixir que je portais toujours sur moi pour m'endormir parfois de ce sommei léthargique dans lequel toutes sensations de l'âme et du corps sont anéanties, et pouvoir à volonté suspendre la vie quand elle était trop pénible...
— Et le malheureux?
— Il tomba bientôt dans un état d'insensi-
bililé complète, répondit Fergus en tournant toujours un regard dérobé du côté de la route. Alors je le revêtis de mes habits; je l'attachai de mes liens, qu'il avait lui-même dénoués ; je le couchai sur la paille où il m'avait trouvé couché ; je me couvris à mon tour de son froc de rehgieux, et à la faveur de ce déguisement, je sortis de la prison le capuchon baissé.
— Ensuite? demanda Baradas frémissant.
— Ensuite, le reste est facile à deviner. Les gens de la prévôté qui m'avaient reçu à la nuit close, des mains des arquebusiers de Pans, avec ordre de me faire exécuter le lendemain, devaient prendre Ig bénédictin pour moi et le faire mourir à ma place.
— 0 misérable assassin ! profanateur impie !
— Lorsque les exécuteurs réveillèrent leur prisonnier, à midi, pour le conduire au
supplice , ses cris , ses mouvements (répouvante furent pris pour la révolte d'un condamné furieux: on lui bâillonna la bouche, on le lia de tous ses membres, et il périt.
Le comte était muet d'horreur.
Le matin de ce même jour, j'entrai à Tabbaje ; les papiers que j'avais trouvés dans la poche du bénédictin me permettaient de séjourner dans une communauté du même ordre. De là , je puis suivre la marche de mon entreprise, et voir les lettres du comte de Baradas au prince Gaston, que j'avais fait saisir par mes agents et porter au ministre , arriver enfui jusque sous les yeux du roi, que ces lettres trahissment!
— Et voilà le coup dont je meurs! s'écria Baradas dans l'exaltation du désespoir, il part de la main odieuse !
— N'avais-je pas juré sur mon sang V(U'sé
par loi, dans un outrage fait à ma pauvreté, de te rendre plus pauvre que moi...
Un éclair de joie,ardent comme une flamme de renier illumina tout-à-coup les traits de Fergus ; il venait peut-être du souvenir ranimé de son triomphe, peut-être de ce que llnspeclion secrète qu'il faisait de la route voisine venait de lui offrir quelque objet ardemment attendu.
— Mais ce n'est pas encore là ce qu'il me faut, continua-t-il en dévorant du regard le pauvre fugitif j dépouillé, proscrit, vagabond, il te resterait encore l'air et le ciel et j'ai juré de te donner cette misère profonde, près de laquelle celle des vivants n'est rien, cette misère de la mort, où l'on n*a plus ni ciel ni terre, où l'on ne garde pas un vestige de ses grandeurs, pas un souffle de ses amours, pas même son nom, que le temps efface de la pierre du lombcnii.
^ Quoique je n*aie point crarme , jo te défie, dit le comte qui avait enfin repris l'énergie de son âme et la lumière de sa raison.
Le baron de Tiangi secoua la tête.
— Ce n'est pas ainsi^ dit-il, que je Vfeut ta mort; tu as échappé à ta condaninatidti^ il tant ^ue tu la subisses.
— Mais tu ne peux me dénoncer, reprit Baradas, car tu es condamné toi-même, forcé de te cacliëf étërnëllenient, et pour me iivter, il faudrait té montrer, te faire recdnnàître.
Férgus sourit.
— Tu oublies l'habit respectable que je porte, reprit le faux moine.
Tant d'orgueil et de force se peignirent sur les traits de Baradas qu'il sembla grandir; il étendit la main sur le front de son
ennemi, en lui disant avec un inexprimable dédain :
— Tu ne peux rien sur moi :
Fergus ouvrit avec un geste violent les rameaux des peupliers, en s'écriant :
— Regarde!
Il montrait des archers qui descendaient bride abattue la pente de la route.
Le comte jeta un cri d'elTroi et s'élança vers le pont qu'il savait caché sous les branchages, pour gagner les taillis et les carrières, où des soldats à cheval ne pourraient le suivre.
Mais, d'un seul coup de pied, armé d'une force prodigieuse, Fergus brisa la planche et la fit rouler dansTeau bouillonnante.
La retraite leur était ainsi coupée à tous deux, et les archers arrivaient devant la caverne.
Les deux sergents de piquet, ayant laissé
leurs gens sur le chemin, s'avancèrent seuls. Baradas chercha machinalement son épée à sa ceinture; ne la trouvant pas, il croisa les bras, et le regard fier, attendit son sort. Il y eut un moment où tout le monde demeura immobile.
Le comte tournait le dos à la grotte, Fergus et les deux soldais étaient en face du rocher; les regards des archers s'étaient leve's vers son sommet, et ceux de Fergus suivirent la même direcl ion.
Il y eut là une apparition étrange.
Entre deux troncs de sapins qui se dressaient à fleur de la roche, parut une vieille femme, droite, élancée, sombre comme eux. Elle portait une robe d^étamine noire et un béguin de velours noir , don s'échappaient de longues mèches blanches que le vent agitait avec les rameaux des arbres d'hiver; les rayons de pourpre et de flammes qui
s'élançaient du foyer immense de l'occident faisaient une auréole flamboyante à ces trois grands corps ténébreux. Cetle femme, dont on ne pouvait plus mcsLier l'âge, entre ces arbres séculaires et sur cette roche éternelle, avait i';ir du spectre du Temps... du Temps qui est l'immortelle Justice.
Penchée sur la profondeur de la caverne, elle étendait son grand bras forgiidable, et du doigt elle montrait Fergus.
Les deux soldats posèrent la main sur lui, il était arrêté.
Bondissant de rage entre les serres de la force armée , son regard restait encore fixé par une puissance magnétique sur la place d'où venaft de disparaître la vieille femme, et il s'écriait d'une voix qui sortait du fond de ses entrailles :
— Que t'ai-je donc fait?
Puis, tandis que les archers Tentrainaient,
il dit pour adieu au comte, demeuré immobile et aussi étonné que lui :
-^ Maintenant, comte de Baradas, ce n'est plus qu une question de quelques heures pour savoir lequel de nous deux montera sur Téchafaud le premier.