‹ Les tombeaux de Saint-DenisChapitre 8 sur 12 · LA VEILLÉE AU CABARET · texte numérisé non relu

LA VEILLÉE AU CABARET

vu.

Le premier mouvement du baron de Plangi,en se voyant sur la roule, au milieu du piquet de cavaliers qui l'emmenait en prison , fut de jeter aux taillis le froc de moine qui ne le déguisait plus , et il promena un regard sur lui-même , saiislait de voir reparaître au soleil son écusson de

vieux iils d'or et son pourpoint écarlate , dont la couleur nobiliaire, reconnaissable pour lui seul , flattait encore ses regards. Puis il suivit courageusement ses gardes.

De la fenêtre du monastère , où il veillait la nuit pour observer les astres , Fergus avait vu un homme sortir furtivement du cloître; sa haine lui avait fait deviner Baradas fuyant sous un déguisement. Il avait suivi de loin ses pas pendant quelques minutes ; et , lui voyant prendre la route de Pierrefitte , avait révélé cette disparition aux hommes d'armes.

Mais, tandis que des archers poursuivaient non loin de là le noble proscrit, ceux qu'une autre dénonciation avait mis sur les traces de Fergus étaient arrivés les premiers.

Le seigneur de Plangi , que voici à pied sur cette route , misérable repris de justice , et au terme des jours qu*il avait volé à sei

bourreaux , était , à vingt-cinq ans , un dès plus puissants gentilshommes de France, venant d'entrer en possession des titres et richesses que ses aïeux avaient largement amassées pendant les guerres religieuses. Un malheur d'amour vint le frapper ; il se jeta daPsS unç interminable ivresse d'une carrière ^ç brigandage pour noyer son chagrin : sa nature impétueuse et perverse ne pouvait trouver ailleurs de remède.

Amoureux de la guerre, mais ennemi de

l'ordre et de la suboidination , il leva des

compagnies franches, qui allaient sons ses

ordres attaquer les faibles gentilhommières»

les châteaux isolés et mcme les voyj geurs

de grands chemins; soldats indépendants ou

brigands disciplinés qui conservaient pou

eur plaisir quelqut chose des us et coutumes

des anciens chevaliers errants.

Pendf.nt dix ans, Feigis léjouit son âme

damnée dans les ièles successives de carnage et de débauche. Au bout de ce temps, ses soldats enrichis de rapines se débandèrent, pour aller chacun de leur côté lever des troupes à leur compte, ou jouir doucement de la vie.

Abandonné des siens , Fergus ne pouvait plus exercer de souveraineté que dans sa terre de Plangi. Mais sa fortune , employée au brillant équipement de ses hommes d'armes , s'en était allée à cheval avec eux. 11 revint en Champagne , ruiné , perdu de dettes, redouté et détesté. Il vendit ses domaines pour satisfaire ceux de ses créanciers qui voulaient se pajer avec son sang, ne se réservant sur les terres de ses aïeux que quelques pierres entassées en forme de pavillon, pour avoir toujours droit au titre de seigneur de Plangi, et s'enferma dans cette retraite.

Là^ seul avec le ciel, il étiidia les astres ; passant de l'excès du mouveineut à celui de la pensée, des combats à la vie contemplative. La sensibilité excessive de son àme, après avoir été refoulée dans l'amour, s'était autrefois transformée en piété ascétique pour ne pas périr ; et au milieu de tous les débordements du brigandage, la rose mystique était demeurée debout sur le sol ravagé par les brutales passions. Dans la solitude , cette tendance dévotieuse s'exalta davantage, et se mêla à l'astrologie. Fergus se donna tout au ciel, des yeux comme de l'âme, par* l'étude comme par la foi ; il en résulta une croyance bizarre, où le cénobite astrologue voua son culte à une nouvelle di* vinité en trois personnes , qui étaient la lune, la vierge Marie et la femme de ses premières amours.

Il en était là, lorsque la lutte avec le

comte de Baradas attira sur lui la colère du roi, et le fit condamner à mort, ainsi que le sire de Rigobert (un des anciens soldats indépendants qui était resté fidèle à son maître, parce qu'ayant mangé tous les fruits du pillage, il ne pouvait vivre sans lui), ainsi que le sire de Rigobert , dis-je, le racontait aux curieux le jour où la foule assistait à la prétendue exécution du baron de Plangi.

Ainsi tiré de sa retraite et rejeté par ses désirs de vengeance dans le monde des vivants, Fergus fut livré à ces intrigues ténébreuses qui, en ce moment, finissaient si fatalement pour lui.

L'orage qui menaçait depuis quelque temps venait d'éclater; la pluie tombait à longs flots; mais les archers, hommes de fer et revêtus de fer , ne sentaient pas couler l'ondée; Fergusn'avait plus que quelques heures à vivre, et tous les ^^chemins sont

bons pour aller au supplice. L'eau du ciel tombait donc sur les hommes de cette troupe comme sur les rochers de la route.

On marcha ainsi quelque temps ; la nuit devînt entièrement sombre.

Les hommes d'armes pouvaient abréger de beaucoup le chemin qu'il leur restait a faire en traversant l'île Saint-Denis , et l'heure avancée les engagea à prendre ce parti. Ils laissèrent leurs chevaux dans une hôtellerie de la route et s'embarquèrent avec leur prisonnier.

Ùlt grand bateau , qui fîiait lent et droit» sous sa lourde charge , les conduisit dans nie à travers la sombre épaisseur de l'atmosphère. Les sergents ayant assez avancé leur étape , jugèrent à propos de passer la nuit dans cet endroit. En entrant dans le lieu qui avait été choisi pour la halte du soir , Fergus se retrouva avec une sensation

d horreur et de vague épouvante dans le Cabar et du Don Temps.

L'hôtesse était assise de vaut sa table vermoulue , la Bible sous les yeux , la môme atonie sur les traits, le même mouvement machinal sur les lèvres; on eût mène dit que pétrifiée h cette place, elle w'qw était pas sortie depuis des siècles.

Elle paraissait encore plus caduque et morbide que le premier jour que nous l'avons vue, et le grand garçon qui desservait l'auberge s'occupa seul de la réception àqs arrivants.

— Bonsoir, la mère, dit un des sergents à Marion ; vois-tu, nous te donnons notre pratique pour cette nuit, en récompense de la bonne capture que nous te devons (il montrail le prisonnier). La trouvaille que tu as faite là est digne du meilleur dénicheur de diables de notre compagnie.

La vieille ne parut pas entendre un seul mot de ce compliment, et ne leva même plus les yeux pour examiner avec une attention anxieuse ceux qui entraient dans le cabaret, comme elle l'avait fait toute sa vie.

Un jeune homme, assis à l'angle du foyer éteint , de s'occupait pas non plus de ceux qui venaient d'entrer; T air inquiet et pensif, la tête penchée dans sa main , il demeurait accoudé sur la petite table où était encore la bouteille qu'il venait de vider.

Los hôtes du cabaret se groupèrent autour de la cheminée , et demandèrent à grand bruit du vin, de l'eau-de-vie, du tabac. Le garçon alluma un grand feu de bruyère en leur honneur, et s'empressa de les servir.

Quanl la flumme brillante remplit lont-àcoup le loyer et répandit s;j lueur sur les visagesqnirenlouralent, Fergus, toujours liéet

T. Il, Il

au milieu des soldats, jeta un cri de surprise et de joie bien étrange dans sa situation.

Il venait de reconnaître le jeune homme du coin du loyer , et le regardait avec une vive émotion.

Celui-ci ne savait d'abord quel pouvait être ce prisonnier à la figure sombre , aux haillons iieigneuriaux dont il fixait ainsi l'attention; mais soudain, en examinant ses traits, il revit en lui, moins le froc qu'il avait quitté, le moine des deux nuits mystérieuses : car ce jeune homme était Karl- Jules. Fidèle à son serment , l'artiste avait entrepris une battue dans les campagnes environnantes pour y découvrir les traces du comte de Baradas et l'instruire de son danger : il avait visité C3 jour-là Tîle de Saint- Denis, pensant que ce lieu désert avait pu être choisi pour retraite par un proscrit, et

il revenait d'une course inutile, fort triste et inquiet du succès de son entreprise.

Malgré la répulsion qu'il avait en dépit de lui-même éprouvée par son étrange protecteur, il allait courir à lui en le voyant dans une si triste situation, lorsque les coups violents frappés à la porte d'entrée attirèrent l'attention de tout le monde.

Les fenêtres du cabaret étaient hermétiquement fermées; mais la lueur du loyer au dessous de la porie mal jointe, et le verbe élevé des soldats , devaient arriver au dehors>

On entendit de ce côté une voix basse qui semblait faire de timides observations , et eu même temps une voix arrogante, qui ré-pondit avec éclats :

— Quand il y aurait céans des diables, ou bien même des archers , j'ai soif, il faut que je boive.

Et les coups recommencèrent.

Le garçon, à celle seconde invitation , ayant ouvert la porle , deux hommes de la plus détestable mine entrèrent , firent quelques pas en avant, et demeurèrent pâles et stupéfaits en se trouvant au milieu des soldats.

Ceux-ci , après avoir envisagé les nouveaux venus , leur mirent prestement la main au collet. Le sergent lira de sa poche le signalement de deux malfaiteurs qu'il cherchait depuis longtemps, pour constater ridentité de ceux qu'il venait de saisir, et après cette formalité remplie, arrêta, séance tenante, le pauvre Misssouri et le sire de Rigobert.

Ce dernier, tirant sa rapière, voulut faire résistance, et pendant quelques instants que la lame tournoya autour de lui, rapide, élirxeîante, et enlevant la moustache à tout

ce qui s'approchait , ce ne fut que cris, juremenls, vociférations , tables renversées et bouteilles cassées dans le cabaret.

• Pendant ce temps, Marion, froide et inerte au milieu du vacarme, ne levait pas même les yeux , suivant sa Bible du regard et sa prière des lèvres. Missouri , tout au fond de l'antre, adossé à la muraille, hagard, livide, semblait l'image de la mort qui était au fond de ce tableau.

Enfin, Rigobert fut désarmé ; on se rendit maître des bandits. Tous deux avaient fait partie des compagnies franches levées par le baron de Plangi ; après la dissolution de ces bandes, errants et misérables, ils s'étaient livrés dans la contrée à des actes de bas brigandage, pour lesquels on les arrêtait en ce momeal. Us furent solidement liés avec des cordes et jetés sur un tas de copeaux au coin de la muraille.

Rigobert demeura replie sur lui-même, les membres retires vers le corps comme un loup blessé, en laisant entendre un grondement sourd , d'où sortit tout-à-coup ce mot :

— A boire !

Il le prononça avec fureur , à la vue des bouteilles qufe le garçon faisait impitoyablement passer à sa barbe, en servant les hommes d'armes.

Le baron de Plangi, toujours grand seigneur, jeta une pièce d'or à terre pour qu'on donnât à boire h ses gens.

Peu à peu, triomphe et colère, victoire et défaite se noyèrent également dans le vin. Les soldats s'apesantirent sur leur chaise; les bandits tombèrent sur leur paille dans un sommeil agité, mais profond.

En ce moment, Fergus et Karl-Jules, qui étaient demeurés immobiles spectateurs du

tumulte, purent se rejoindre; Fergus plaça son escabeau près de la petite table qu'occupa it Tartisle, entre le foyer et*la place où dormaient les deux bandits prisonniers. Les soldats étaient à Tautre coin de la cheminée, assez vaste pour que d'un côté à l'autre ou ne pût s'entendre ; ils sommeillaient à demi, où jouaient aux cartes , et fumaient en même temps dans une double béatitude.

— Tu ne reconnaissais pasle moinedeTabbaye de Saint-Denis sous ce costume, dit le baron à Karl-Jules... Il y a bien peu de temps encore, c'était Fergus de Plangi qu'on ne reconnaissait pas sous le froc du frère Saint-François.

Ce nom de Fergus fit tressaillir Karl-Jules et lui dévoila subitement le mystère dont s'était entouré le moine bénédictin. Il eût été bien plus frappé du hasard qui lui faisait

rencontrer le terrible ennemi de Baradas, au moment où il courait, lui, au secours du malheureux comte, s'il eût pu savoir tout ce qu'il y avait de providentiel... L'artis(e comprit alors tput ce qui s'était passé : car depuis la dénonciation faite par l'hôtesse du cabaret, le bruit s'était répandu que le baron de Plangi existait encore, après s'être, par son pouvoir magique, sauvé de la prison et de l'échafaud.

C'est une grâce suprême de la vierge Marie qui t'envoie vers moi en ce moment, jeune homme, reprit Fergus.

— Pourquoi ?

— Pour que tu me rachètes du plus grand crime de ma vie , et pour que je recueille avant de mourir la plus douce joie qui pût m^être donnée sur cette terre, celle de te revoir encore.

L'artiste le regardait de ses grands yeux étonnés.

— Oui, reprit Fergus avec une animation

imposante sur sa l'ace, d'aigle , au grand front chauve , aux traits puissants , à la

teinte rudement bronzée, tu peux me racheter d'un crime qui pèse cruellement sur ma conscience... même auprès d'un autre!...

Il se tut subitement et pencha quelques instants sa tèle accablée entre ses mains; puis il la releva comme en sursaut, et tira vivement un anneau de dessus son sein.

— Cet anneau , dit-il, j'ai violé une sépulture royal pour l'en arracher.

L'artiste fronça le sourcil et se recula d'un pas de Fergus.

— Il faut, reprit le criminel, que tu répares ce sacrilège, en rendant à la tombe ce qui lui appartient. Je ne veux pas avoir de

mauvaises affaires avec les morts près de qui je vais descendre.

— Il regarda irislemenl la bague , au large chaton de cornaline gravée , au cet'cle d'or noirci par seize années de sépulcre.

Ceci, dit-il, est l'anneau de Henri IV, qui porte son sceau royal; dans une nuit infernale^ j'ai été le prendre sur son cadavre: jure-moi de le faire remettre pieusement dans le cercueil.

Karl-Jules prit la bague d'une main tremblante et fil le serment qu'on lui demandait.

Fergus, à ses derniers moments, livra son secret tout entier.

— Ce cachet , dit-il , m'était nécessaire pour donner un sceau authentique aux lettres de noblesse que j'inventais pour toi.

— Ah ! s'écria Karl- Jules, ces titres étaient lin naènsônge!... J'avais donc bien raison,

quand je me sentais toujours pauvre artisan et non point chevalier !

— Tout ce que je t'ai dit de ton père , de • ses vertus, de son courage , était vrai ; c'est

seulement la reconnaissance de la royauté pour un digne serviteur qui était une chimère. C'est moi seul qui l'ai faite, et il m'a fallu Tappuyer par un crime.

— Et dans quel but?

— D'abord , dans celui de ma vengeance. J'enlevais au comte de Baradas la femme qu'il aimait, puisque la comtesse de Guéménée était, par son serment , forcée de t'appartenir si tu devenais chevalier. Le jour même où la superbe idole de la cour était renversée , dépouillée , brisée par ma puissance (car c'est moi qui ai fait soustraire les lettres du favori au prince Gaston pgy ces deux hommes que voilà , et les ai en-^ voyées au ministre) ; ce même jour , dis-je ,

l'amour, celte consolation suprême , manquerait aussi au comte de Baradas. Quand il marcherait h l'echafaud , il se retournerait vers la femme aimée pour trouver un adieu , une larme : il la verrait aux bras d*un autre... Oh! ce sont 15 de ces joies de la haine que tu ne peux comprendre Mais ce n'était pas tout encore:

grâce à cet acte supposé qui te faisait noble, toi. Sarrasin^ qui t'assurait la main de la plus riche, de la plus belle héritière du royaume, je donnais rang, fortune, bonheur, puissance, au fils de Marie...

— Ces lettres, interrompit Karl-Jules, elles sont déchirées. La Providence n'a pas voulu qu'un -honnête homme profilât d'une ruse infâme... Et l'amour généreux d'Kélène est resté au comte de Baradas , au mai. heureux proscrit!... Mais pourquoi m'aviez vous choisi pour vos fallacieux bienfaits ?

— Parce que tu es le fiis de Marie.

Un soupir profond, qui s'éleva près deux en ce moment, fit tourner la tète à ces deux hommes qui parlaient a voix basse. C'était Rigobert , dont le sommeil pénible et fiévreux agitait la poitrine et les lèvres.

Karl-Jules avait éprouvé , aux derniers mots de Fergus , une poignante terreur; il tremblait d'apprendre quel lien pouvait funir à cet homme, et répéta , avec un frémissèment dans la voix :

— Le flis de Marie!... Que voulez- vous dire ?

— Ecoule-moi. Quand tu venais, dans ton enfance, au château dé Plangi, comme je te l'ai rappelé, tu y étais amené par une jeune femme nommée Marie. Elle n'était pour loi qu'une tendre et (jieuse mère ; elle était pour moi la plus belle, m:iis aussi la plus sainte, la plus imposante des créalu-

res. Je Taimais de cet amour qui nous fait vénérer, adorer le nom de femme. Quand elle venait au château, où son mari renvoyait traiter d'affaires , je passais de longues heures à m'entretenir avec elle sous les ombrages du parc. Klle, femme du peuple, parvenait quelquefois à éclairer mon cœur et ma raison. Ce fut elle qui m'inspira les sentiments de piété qui , malgré moi-même, sont toujours demeurés dans mon âme; mais moi , je voulais en vain la convenir à Tamour qui dévorait mon cœur : sa simple vertu la défendait , et , sous les regards ardents d'un jeune [seigneur voluptueux dans ses goûts, puissant dans ses volontés, impétueux dans ses désirs, vrai dans son amour, la sainte est toujours restée pure.

Les traits de Kar-Jules s'éclaircirent , et il respira plus librement.

— Lorsque ton père mourut, la liberté

qui venait d'être rendue à Marie me donna plus d'espérance ; ma passion redoubla jusqu'aux transports les plus insensés, jusqu'au délire , jusqu'à la rage... mais pour aller se briser contre un écueil plus terrible que le premier...

En ce moment , Rigobert laissa échapper dans son sommeil quelques mots distincts, et Karl-Jules et le prisonnier , saisi de ces accens, ne purent s'empêcher d*y prêter leur attention.

Le dormeur se voyait déjà, en songe, dans le sein de la mort qui était si près de lui.

— Là... là, disait-il, dans la fosse du supplicié! Quel froid et quelles ténèbres

Mais quelle blancheur passe dans ces ombres... c'est une femme , légère et transparente comme une vapeur détachée des nua-

ges; elle se penche sur la l'ossc... Marie!... oui, je la reconnais !

Fergus s'élança vers le bandit et allait l'éveiller violemment; mais Karl-Jules lui saisit le bras avec une lorce impétueuse, et lui jeta un regard armé de tant de puissance , qu'il le tint muet et tremblant à cette place.

Tous deux demeurèrent immobiles et palpitants devant l'homme endormi, dont la lueur sombre du foyer éclairait la flgure pâle et contractée, dont un silence lugubre laissait percer les paroles stridentes.

— Marie!... elle parle... que dit-elle?

qu'elle ira m'accuser devant l'Ëlre-Suprême... me vouer à l'enfer.. . Non! non!

c'est impossible Grâce ,1 grâce pour

moi!... J'ai obéi , voi!h tout ..Le maître avait dit : // me faut Marie morte ou vivante ; je n'ai pu l'enlrainer vivante , je l'ai tuée...

Karl-Jules était en proie à une horreur froide qui le tenait pétrifié. Il voyait devant lui l'assassin de sa mère... Fergus, condamné au silence, était forcé d'entendre les révélations de son complice. Et le prisonnier disait encore :

— Elle a mieux aimé mourir que d'être jetée aux bras d'un homme dont l'horrible amour ne fait point de merci.. . Je l'ai tuée , et tout a été fini par là... sur la terre 1... Mais maintenant... Oh I c'est donc vrai qu'il y a un autre monde... Marie heureuse pour l'éternité !... Fergus, maudit !... 11 mentraîne en enfer avec lui... Ah !...

A ce cri succéda un moment d'aflfreux silence : Karl-Jules et Fergus se regardaient comme pour verser au sein l'un de l'autre l'horreur etl'efîroi de leur âme.

Enfin le criminel se jeta tout-à-coup aux pieds de Karl-Jules. CeUo puissante organi-

salion, cette force in(lonii)toe, cet orgueil féroce, rampaient devant le faible jeune homme.

Oh! pardonne, pardonne-moi la mort de la mère! s'écria Fergus. J'en ai fait pénitence pendant vingt ans 1 pénitence dans la guerre, ie brigandage, les orgies où je déchi"

rais, où j'étouffais mon âme; pénitence dans la retraite, où j'ai prié Marie jour et nuit comme une sainte, où mes yeux ne se levaient devant son image que voilés de larmes, où je restais agenouillé aussi longtemps qu'une statue en la regardant pendant la nuit au milieu des étoiles.,. Oh! je l'avais tant aimée...

Fergus, saisi par ce souvenir, se leva su-^bitement, s'appuya contre la muraille; il avait un regard sublime , un sourire exalté , son visage semblait rayonner dans l'ombre; il se parlait à lui-même :

— Oui , aimée . . . aimée j usqu' à la tuer î C'est une puissance de passion surhumaine , un sacrifice sanglant dans de divins mystères : ij y a pour çeliii qiii raccomplit tant de transports inçorinus^ tant d'îirdetir et de désespoir , d'adoration et de rage , qu'on i^e peut le juger :1a gr^pdeur ^e l'aniQur rachète peut-être le criipe.

Karl-Jules épouvanté fit un mouvement en arrière ; Fergu^ jreltffïibs ^îîéaijtl ^MT \^ pierre, en tendant les bras vers le jeune homme.

— Oh! grâce! répét^-t-ij en reprenant une expression de détresse profonde : ne rne quitte pas ainsi l Si tu ne me pardonnes pas aujourd'hui , tu sais bien que je vais mourir demain , et léternité me l'ait peur ! Un mot de toi, et je serai consolé, et je pourrai braver la mort ! un mot de loi , pour ma délivrance éternelle !

Le jeune homme, dans son indignation, allait le repousser et s'enfuir... mais il vint se placer devant ses yeux comme une vision qui l'arrêta; il vit la figure de sa mère plus lucide qu'elle ne lui était jamais apparue ; elle se montrait calme et pleine de douceur. Karl Jules pensa que si Fangélique créature était encore de ce monde, elle ferait grâce : il laissa tomber son regard et sa main sur la tête de Fergus incliné devant lui.

— Meure en paix , pauvre criminel , dit-il, le fils de Marie te pardonne !

Puis il s'élança hors de la taverne.

Mais, au lieu d'errer de nouveau à la recherche du comte de Baradas, il retourna précipilamment à Saint-Denis.

Ci'.IMES SUR CRIMES

Dans cet anéantissement de l'âme, où rhomme, arrivé au dernier degré du malheur, n'a même plus le sentiment lucide de sa situation, les yeux s'attachent quelquefois avec une fixité étrange aux objets les plus indifférents. Fergus , les pieds et les

mains liés, jelc sur un grabat, à l'une des exlrémilés de la longue pièce dans laquelle on avait conduit avec lui les soldats et les prisonniers , Fergus regardait , à la lueur d'un bout de chandelle qui brûlait encore au pied de son lit, un grand tableau suspendu à cet endroit de la muraille.

Il représentait une belle jeune fille, en pied, sur la terrasse d'un châieau couronné de tours gothiques. Il n'y avait point de cadre , la toile était enfumée et rompue en plusieurs endroits; les coins du haut, décloués, retombaient sur le fond ; cependant la figure de lemme était si charmante, et les fragments qu'on voyait du château si majestueux, que rimage de la beauté et de la splendeur surgissait encore de cette peinture délabrée.

Au bas était écrit, sur une plaque de cuivre, Marie de Haictemer,

Fergus, machinalement occupé de ce tableau, n'en détachait point ses yeux hagards et éteints par la souffrance. Peu à peu le luminaire qui se consumait au pied du lit ne jeta plus que des jets vacillants et inégaux sur la peinture ; les paupières du prisonnier s'affaissaient aussi dans une lourde somnolence ; puis la chandelle s'éteignit tout-à-fait; Fergus, exténué par l'excès de la marche, par les efforts qu'il avait faits pour demeurer calme et ferme à l'approche de la mort, par toutes les fatigues du corps et de l'âme, céda à son accablement ; lorsque depuis iongtemps les nommes d'armes et les deux bandits dormaient à l'autre bout de la galerie, il terma enfin les yeux.

Encore occujé , dans son rêve, du dernier objet qui l'avait frappé, il murmura plusieurs fois le nom de Marie de Hautemer, et crut voir la belle personne du tableau se

détacher de la toile et s'avancer vers lui, en répondant :

— Tu m'appelles, ittë Voici.

Il s'éveilla en sursaut , et vit l'hôtesse du cabaret du Bon-Temps debout devant sa couche, une lampe à la main.

Elle répéta de la même voix qu'il avait entendue en songe :

— Tu m'appelles, Fergus.

— Toi , spectre affreux ! dit-il , non vraiment , laisse-moi.

— Marie de Hautemer , reprit-elle en montrant du doigt le tableau, cette jeune beauté, c'est moi; et dans ce château habitaient les seigneurs de Hautemer, forts et superbes comme ces tours de leur demeure, et pouvant toujours comme elles regarder en face le ciel... Ils sont tous morts en une nuit.

Cette femme avait pris un autre accent ,

un autre visage ; il semblait qu'en parlant des temps écoulés elle eût remonté elle-même le cours des âges et secoué Tengourdissement et le masque de pierre de la vieillesse. Ainsi ressuscitée , elle était moins hideuse , mais plus terrible à voir.

Fergus la regardait, T écoutait avec stupeur.

— Veux-tu, dit-elle, que je te conte l'histoire de ce château ?

Et sans attendre la réponse , elle s'assit sur le bord de la couche et se pencha vers le prisonnier.

Cet acte d'intimité, ce mouvement détendre abandon , dans ce squelette vivant , et au milieu des horreurs qui planaient dans Tair, avaient une douceur affreuse, étaient comme une caresse infernale.

Paralysé par un pouvoir surnaturel, Fer-

gus ne pouvait même faire un geste pour la repousser.

La lampe posée à terre , au pied du grabat, ne jetait que sur le tableau et sur la vieille femme ^a lueur chargée de lumée ; partout ailleurs l'espace était obscur; mais dans Tombre s'ouvrait une grande fenêtre , et derrière la croix que décrivaient ses barreaux de fer on voyait la teinte bleuâtre de la nuit , sillonnée de vapeurs noires qui couraient dans l'étendue comme des ombres funèbres.

L'hôtesse du cabaret , assise au pied de la paillasse , entre le prisonnier et l'antique peinture, jouait machinalement avec le poignard qu'on avait toujours vu pendu à sa ceinture , et de sa voix profonde et vibrante elle disait à Fergus :

— Sous Henri III, en 1566, le château que tu vois représenté sur cette toile s'éle-

vait dans toute sa splendeur , et portant sur sa plus haute tour la bannière blanche des calvinistes. Il y avait en ce moment , dans la demeure suzeraine, le comte de TTautemer , un des chefs militaires appartenant à l'Église réformée, et vieillis dans de glorieux combats; ses deux fdsqui venaient de cein** dre répée de chevaliers , et attendaient le moment de porter leurs services à la France, et sa fille, la belle Marie, surnommée, à cause de son nom de maison , V Étoile des Hautemer.

Un soir , la famille était réunie dans la salle basse du château.

Le vieux comte lisait la Bible ; la jeune fille, la tête penchée sur Tépaule du vieillard, recevait dans son âme, qui s'ouvrait comme une fleur à la rosée, les paroles divines découlant de la bouche de son père; les deux fils, accoudés sur la table où lepo-

sait le livre saint , et le front appuyé dans leurs mains pour que rien ne vînt distraire leur pensée, gravaient dans leur mémoire les préceptes évangéliques; et les trois enfants de Hautemer recevaient des germes féconds pour une longue vie de vertu, qui devait couronner la gloire sans tache de leurs ancêtres.

On entendit tout-à-coup dans le lointain , au milieu du silence de l'île toujours déserte à cette heure , des chants d'église entonnés

à haute voix.

Le comte tressaillit à ces accents des catholiques, qu'il avait trop longtemps connus pour ennemis. Il se leva et tendit un flambeau hors de la fenêtre. Il vit s'avancer, la bannière en tête, les cierges allumés et chantant des psaumes , une procession de ces pénitents gris institués par le roi Henri III. La file des pénitents ^ longue et serrée, avança ,

entoura le château, et le ceignit tout entier.

Le comte saisit son épée et dit à ses fils de s'armer : mais il était trop tard.

Les pénitents avaient jeté leur cierge à terre et dépouillé leur froc. A la lueur du flambeau qui était posé sur la fenêtre et éclairait le dehors, on vit des soldats bardés de fer , et portant sur leur cotte de maille l'écharpe rouge deTÉglise romaine.

Leurs trois cents carabines firent feu en même temps sur les murs du château.

Il n'y avait de défenseurs dans ce fort que le vieux comte, ses deux fils et une vingtaine de serviteurs. Cependant, la nuit entière ils firent une résistance*ltesespérée , tirant des plate-formes, des tours, des créneaux , des meurtrières , du fond des caveaux, du haut des toits et de la brèche fumante, usant jusqu'aux dernières munitions , chargeant ensuite leurs armes avec

l'or et les joyaux de la maison, avec les écussons brisés en mitraille, déchirant les habits de seigneur, les voiles déjeunes filles pour bourrer les mousquels et les couleuvrines.

Une heure avant le jour, une explosion de poudre fit sauter les portes du bâtiment.

La famille se précipita éperdue dans l'intérieur, et se trouva de nouveau réunie dans cette salle basse où elle était la veille au soir si heureuse et si paisible. Le comte était mourant, ses fils couverts de blessures, sa fille aussi, le sein taché de sang, les mains noires de poudre, les cheveux brûlés par le feu des mousquets , car elle avait

combattu œïnme ses frères. Le chef des catholiques se précipita dans la salle le premier; son visage et ses vêtements étaient rouges de sang; rouges comme son écharpe, insigne de meurtre et de carnage.

Il fit saisir et terrasser par ses gens le

comte de Fïaulemer , les deux jeunes seigneurs, ses fils; et tandis que des soldats leur tenaient le genou sur la poitrine, les prenant par les cheveux, ils les égorgea tous trois de sa main.

La vieille femme regarda plus fixement le prisonnier et ajouta :

Marie était présente à ce spectacle; elle ne fit pas un mouvement , ne laissa pas échapper un soupir, car elle attendait la mort... Mais le chef, près de l'assassiner aussi , jeta sur sa beauté un regard de férocité lassive, et elle s'enfuit épouvantée de ce regard.

Elle se réfugia ici même, dans sa chambre, qui était à la place oii nous sommes , embrassant son lit virginal , qui était à la place où est ce lit. Le vainqueur l'y poursuivit^ et fut plus barbare encore pour elle

qu'il ne l'avait été pour son père pour ses frèrc^s massacrés.

A ce souvenir, la vieille ferrune frissonna de tout son corps, une pâleur livide se répandit sur sa figure , qui semblaient ne pouvoir changer; elle devint semblable à une face de pierre rongée par le temps.

Elle reprit d'une voix plus sourde et plus , lente :

— Il fallait qu'il y eût bien du courage dans le sang des Hautemer qui coulait dans ses veines; car, après cet instant, la jeune fille ne se tua pas avec les armes éparses autour d'elle , ne se jeta pas dans les flammes de Tincendie qui s'élevaient déjà sous ses fenêtres. Elle demanda de la force à Dieu; puis elle descendit l'escalier, en' passant sur les corps sanglants de ses serviteurs qui avaient tous péri dans le combat ; elle rentra dans la salle basse silencieuse

alors et pleine de nnit, où étaient les cadavres de ses parents. Rampant sur le pavé, elle chercha des mains dans le froid de la pierre, dans le froid de la mort, le corps de son père. Elle s'agenouilla devant lui , prit le poignard qui était à sa ceinture, et, élevant vers le ciel sa main armée de ce fer, jura à ce vieillard qui avait été masassacré, qui avait eu ses deux flls massacrés et sa fille déshonorée, de le venger counne il avait souffert , d'anéantir le chef catholique et toute sa race, comme Dieu Tavait fait pour le premier pécheur.

En parlant ainsi, Thôtesse s'était penchée plus près de Fergus, et il sentait le souffle glacé qui sortait de sa bouche avec ce sernrent.

— Le chef catholique, lui dit-elle, c'était le baron Fergus de Fiangi, Ion aïeul.

Fergus bondit et se dressa sur sa couche ;

son œil commençait à plonger dans ce lointain ténébreux.

L'hôtesse de la taverne continua :

— Marie était bien l'aible; mais le vainqueur lui avait laissé une arme terrible, la vie et le temps.

Les soldats avaient fait un feu de joie au bord du bois ; puis, prenant chacun un brandon, avaient mis le feu aux quatre coins du château. Mais ce bâtiment, aussi solide que riche, mettait si longtemps à laisser réduire ses splendeurs en cendres, que les brigands étaient las de flammes et de pillage avant qu'il eut cessé de brûler; il restait encore ce corps de logis où nous sommes.

Plangi et les autres chefs, ses dignes alliés, étaient tous ivres ; il leur vint une joyeuse idée : il voulurent conserver ce qui restait de cet édifice, situé dans un lieu isolé, pour en faire unelaverne, où ils viendraient s'é-

battre h Taise avec leurs filles de joie, et qu'ils nommeraieni le Cabaret du Bon-Temps. Le baron Fergus, qui haïssait depuis longtemps les seigneurs de Hautemer, et avait assouvi sa rage personnelle sous l'apparence de la cause catholique, applaudit à cette pensée, grâce à laquelle il pourrait éternellement insulter à la mémoire de ses ennemis; et il voulut, pour couronner son œuvre, que la fllledu comte, suzerain de ce lieu, devînt l'hôlesse de ce cabaret. Tu entends, Fergus : on voit pire en ce monde qu'on ne pourra jamais trouver en enfer.

Alors la vieille, s'appuyanl d'une main sur le grabat, étendit l'autre vers le tableau et dit encore :

— Regarde, voilà ce que jetais une minute avant l'arrivée du baron de Plangi, voilà ce queje suis devenue. Regarde cette beauté radieuse, puis ces traits affreux; regarde

celte parure, puis les haillons qui me couvrent ; regarde ati bas du tableau : je me nommais Marie , V Étoile des Hautemer; je suis devenue Marion, la servante de cabaret.

Un éclat de rire convulsil agita les rides de son visage ; puis la tristesse la plus morne y succéda. La lampe venait de s'éteindre; cette figure sombre n'était plus éclairée que par la lueur blafarde du ciel, interrompue de noirs nuages.

Marion reprit d'un accent plus sûr.

— Je veux achever ce qu'il me reste à te dire... après ça, ma bouche se taira pour toujours... Oui, il ne me faudra plus qu'un peu de terre sur la tête pour achever d'être morte.

J'avais pris la robe d'étamine^ le béguin noir et le trousseau de clés h ma ceinture; je servais la maison, tirant le vin, versant à boire aux bandits, lavant leurs pieds, à ge-

noux devant eux. On me crut aussi vile que je le paraissais; on crul que je subissais cet opprobre pour conserver la vie, et j'acceptai ce mépris sans rien dire!...

Mais le baron de Plangi revint bientôt à la taverne. Un soir, après avoir bu, il me regarda encore de ces yeux enflammés d'une hideuse ardeur. Et moi, je lui souris; courant légèrement en avant, en tournant la tête vers lui, en lui tendant la main, je l'attirai jusque dans ma chambre isolée, jusque sur ce lit. A peine fut-il étendu sur cette couche, ivre et haletant de désirs, que je lui plongeai ce poignard dans la gorge, 1 y tenant enfoncé, pendant les convulsions de la mort, jusqu'à la dernière. Puis armée d'une force surnaturelle, je lançai son corps par cette fenêtre dans les décombres des ruines. L'ile était alors remplie de malfaiteurs, on crut que l'un d'eux avait égorgé Plangi; on

dit : € Le diable prenne son âme, * et on n'y pensa plus.

C'était ton grand-père, Fergus.

Le malheureux prisonnier rugissait sourdement de colère et d'épouvante.

— Mais, continua Marion, cet homme laissait un fils, bien jeune encore, et élevé à Tétranger. Il fallut attendre; j'attendis trente ans. Enfin, en 1596, le nouveau baron de Plangi revint en France; peu après, il se maria el te donna le jour. Il n'avait pas hérité des mœurs féroces et dépravées de son père , et je n'avais nul espoir de le voir venir dans une taverne mal famée. Je l'y attirai par un piège; on lui donna ici un rendez-vous secret : lorsqu'il y vint , on lui parla d'une aîTaire imaginaire , mais dans laquelle son honneur semblait engagé. On l'y retint jusqu'à la nuit. Je fis en sorte qu'il ne trouvât pas de bateau pour partir ;

je conduisis le voyageur dans celte chambre, je lui donnai ce lit pour sa nuit... Et je veillai !

On n'a jamais su, en trouvant h celte époque son cadavre percé de coups dans la Seine, comment le baron de Plangi avait pe'ri; eh bien, regarde, ajouta Marion, qui tenait toujours entre ses doigts le couteau-poignard et en caressait la lame étincelante, regarde: voilà le fer qui Ta tué.

C'était ton père, Fergus !

Le condamné bondissait sur fa couche et se tordait comme sous le Ter du tourmenteur; il grinçait des dents et des poings, de rage; mais les chaînes dont il était chargé l'empêchaient d'enlacer la vieille femme et de Tétouffer entre ses bras.

— 11 ne restait plus que toi, Jean Fergus, le dernier des Plangi, ajoula-t-elle; mais tu étais bien loin d'ici. J€ me remis à mon

comptoir, je lus la Bible, où je m'affermissais

par l'exemple de Dieu à punir le criminel

jusque dans sa postérité; je gardai sur mes traits une impassibilité de marbre, ne levant

les yeux que lorsqu'il entrait un étranger, pour savoir si ce n'était point toi qui venais. La vieillesse creusa mon visage, le dessécha comme une terre d'hiver, et j'attendis, j'attendis trente années encore! Je ne voulais pas mourir.

Pendant bien longtemps, tes courses errantes sur les limites de la France, ta carrière périlleuse , et plus lard , ta retraite profonde , me firent craindre que tu ne périsses autrement que de ma main; la condamnation à mort parut me l'assurer un instant; heureusement tu sus t'y soustraire, et, il y a dix jours, tu vins dans cette taverne.

— Oui, murmura Fergus, Dieu a voulu

que le plus grand de mes crimes me conJuisîl ici. .., où la fatalité m'attendait.

— ïu comprends comment je te reconnus au son de ta voix, qui est celle de les pères; à celle bourse brodée de tes armoiries, que tu jetas sur k table. Les traits de ton visage, le vêtement de moine que tu portais, semblable au froc de pénitent, tout en toi me rappela le premier des Plangi; je crus voir ton aïeul au moment où il entra au château ; soixante ans s'effacèrent pour mon cœur bondissant de joiel... Mais hélas! la vieillesse accablait mes membres brisés... Je soulevais ce poignard et il tremblait dans ma main, mes yeux n y voyaient plus ù le guider... Alors je t'ai dénoncé et fait prendre; c'est mon doigt qui t'a désigné aux archers j c'est toujours moi qui anéantirai celte race maudite, et il vaut mieux qu'elle fi*

*rfl*^.-„

nisse sous réchalaud que sous les coups d'un noble poignard.

Fergus accablé n'avait plus d'existence que pour entendre el souffrir. Un éblouissement, qui troublait et confondait tous les objets, lui faisait voir ensemble, et dans une même personne, la vieille femme qui s'était levée et se tenait debout au pied du lit, et la jeune flUe du tableau; l'affreux spectre et l'angéîique figure mêlaient leurs traits dans un assemblage bizarre, et la voix de cet être double lui disait encore :

— Ma lâche est accomplie. J'ai vécu ici soixante ans, ici où mes parents sont morts sans que personne bût à lu coupe funèbre, moris sans sépulture, et mêlant leurs cendresh la poussièrede cette taverne immonde. J'ai vécu sani5 repos , sans sommeil; toutes mes nuits se passaient sur ce litoùj'.avais subi la plus affreuse torture, où j'avais corn-

mis deux assassinats; le lever du soleil me semblait toujours le rayon de l'incendie qui dévora ma demeure héréditaire, qui dévora les corps de mon père, de mes deux frères. J'ai vécu sans avoir môme la consolation des plus malheureux, la religion, car je ne connaissais plus que le dieu vengeur!...

Mais je ne regrette rien, ma lâche est accomplie.

La terrible apparition se voila davantage aux regards de Fergus, mais il entendit encore ces mois :

— Adieu î Fergus! demain, au point du jour, quand lu partiras pour aller h Téchafaud, j'irai chercher des broussailles, des branches de vieux chênes dans le bois, je

les amasserai autour de ce bâtiment a demi-

consumé, et j'achèverai l'incendie commencé il y a soixante ans. Ces restes de murailles

saintes seront dépouillés de leur souillure par le feu qui purifie tout.

Moi, je mourrai au milieu de ces flammes. C'est du haut de ce bûcher que je m'élèverai vers le ciel; et quand je paraîtrai devant Dieu, quand il me demandera compte de ma vie, je lui montrerai ces trois ombres des Fergus enchaînées à ma suite ; ce seront là mes vertus, mes bonnes œuvres, mes palmes de victoire.

A ces mots, tout disparut, tout rentra dans le silence. Fergus ferma les yeux et demeura sans mouvement sur sa couche.

Le lendemain, à cinq heures du matin, les archers partirent avec les criminels dont ils s'étaient emparés.

Lorsque le bateau qui amenait la petite troupe fut près de toucher au rivage de Saint-Denis, il s'arrêta un moment au spec-

tacle saisissant qui s'offrit tout-à-<;oup dans le centre de l'île.

Autour du cabaret du Bon-Temps, qui s'élevait sur un sol noir et fangeux, parce qu'il versait depuis longtemps autour de lui de la fange et les pierres calcinées, étaient rangées des masses énormes de houx, de jonc et de bruyères, qui venaient de s'enflammer, et communiquaient le feu dans toutes les parties du vieux bâtiment.

On entendait à la base les violents craquements des charpentes qui se rompaient, au sommet les vifs éclats de toitures qui se lançaient dans l'espace ; le feu s'élevait avec une force prodigieuse de ces ruines auxquelles on n'eût pas cru qu'il restât encore quelque chose à consumer, une existence à détruire. Le ciel du matin était pâle et plombé ; la flamme se dessinait à grands traits sur ce ton blafard ; il semblait que cet incendie se

levait à l'horizon au lieu du soleil, pour signaler quelque jour affreux.

Au sommet du bûcher on vit paraître un spectre noir : la vieille hôtesse du cabaret ; elle tenait à la main un énorme brandon, dont elle secouait les étincelles autour d'elle; la flamme, comme appelée par ce signal, se pressait sous ses pieds, et elle semblait marcher sur des pointes de feu.

Des gerbes embrasées s'élançaient sous de grands coups de vent^ allaient de tous côtés en sifflant, mugissant, se répandaient sur les bois, ou venaient retomberdans l'eau de la Seine qui doublait leur lumière.

Le peu d'habitants qui se trouvaient dans rile demeuraient ébahis autour du bâtiment enflammé, sans songer à porter des secours contre cet incendie dont on ne pouvait ap-

proclier, et qui d'ailleurs ne dévorait qu'une masure déserte et maudite.

Fergus, lui seul, connaissait le secret de ce sinistre; il le regardait avec une sensation inexprimable d'effroi et d'horreur. II revoyait tous les crimes qui avaient amené ce moment, et qui se dénouaient là, toute la rage humaine traduite par les ravages de la flamme. Il embrassait de l'œil tout cet immense foyer, et, dans le trouble de son regard, croyait y voir comme des points noirs, qui étaient les cadavres bronzés des anciens seigneurs de ce lieu, et de son aïeul, et de son père; tous expirés là dans ce duel terrible, entre les deux familles, qui unissait à cet instant.

Lorsque latlamme, diminuantde hauteur, découvrit le sommet du bûcher, on vit le squelette, à demi-consumé, de la vieille hôtesse ; il resta debout, quelques instants, sur

des pics (le pierros et de charpentes; puis, trembla sous le vent, ei roula dans l'abîme avec le dernier jet de feu.

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