A ROME
* Fruetui mundi ruina,
■ • (Grégoire I".)
Rien n'est plus agréable ou d'une plus grande utilité^ pour' celui qui aime à méditer sur l'histoire, que l'étude des monuments où le passé s'est incarné. Par-là elle devient comme un portrait vivant. De notre temps l'histoire s'est élevée puissamment en s'appuyant sur d'autres sciences, et elle commence à prendre une face nouvelle. De la recherche des dqcuments originaux, que jamais jus* qu'à ce jour on n'avait étudiés avec un tel amour, de la description animée des lieux et des monuments, date pour elle une ère nouvelle dans la science. C'est en ce sens qu'il faut regarder comme une étude historique cet écrit des Ifmheomai^ des papes.
Le plan en a été conçu il y a déjà quelques années, dans
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l'église (le Saint-Pierre, un jour que je m'arrêtai surpris devant la figure de Paul III (Famèse), qui surmonte son tombeau. Tandis que je contemplais toutes ces figures assises autour de moi sur leurs sarcophages, les mains solennellement levées, semblables à un sénat de dieux protecteurs ou de gardiens de ce temple grandiose, il me sembla qu'il valait la peine de chercher à réunir les tombeaux dispefsés^des papes, et, avec les matériaux, de me retracer l'histoire de la papauté comme en un basrelief.
J'ai consacré bien des heures à cette étude singulière, mais toute romaine, parce qu'à Rom^, .plus qu'en aucune autre ville du monde, les recherches historiques 'suivent la trace de la mort. En aucun autre lieu de la terre, l'esprit humain n'est plus souvent altéré par une sombre mélancolie de l'âme qu'aux pieds de cette Rome éternelle qui, belle et pleine de deuil, pareille à l'image mutilée de la Némésis dp l'histoire, tenant encore en sa main le rouleau sur lequel est écrite l'histoire des peuples, reste toujours . debout au milieu des ruines des siècles. J'ai employé utilement les heures pleines de mélancolie que j'ai données à ce travail, et j'ai cherché à me délivrer de tous ces morts en leur présentant cette offrande.
Et je viens placer ce livre dans votre bibliothèque, dont vous m'avez permis d'iiser et de disposer entièrement avec une libéralité des plus rares. D'amicales conversations nous ont souvent réunis dans votre demeure; nous avons
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échangé bien des réflexions et fait bien des recherches sûr les choses qui tiennent à Rome, ainsi que sur les monuments de la papauté. Puissent être bien accueillis de vous aujourd'hui les souvenirs de ces heures de causerie que je vous offre, car nous ne savons pas combien de temps encore le destin nous permettra de les continuer à Rome. Désormais je vous adresse ces lignes de la campagne.de Rome, et en vue de l'ancienne ville papale d'Anagni, aujourd'hui 23 juin 1856,
On dit que M. d'Agincourt, venu à Rome pour y passer quelques mois, y passa tout le reste de sa vie, sa malle toujours faite; lui, toujours prêt à partir et ne partant point, retenu par cet attrait que Rome exerce sur ceux c(ui l'ont une fois senti, attrait dont il ne m'appartient pas de contester la puissance. J'aime mieux en citer xm exemple de plus. M. Gregorovius a fait jusqu'ici comme M. d'Âgincourt; venu à Rome, il n'a pu en sortir encore, attaché, lui aussi, à ce séjour de choix par une vaste étude ; car si M. d'Agfticourt a écrit l'his-
toire de la décadence ^es arts, M. Gregorovius a entrepris de tracer Thistoire de Rome au moyen âge.
Cette sombré époque de la vie romaine est peu connue et mérite de Têtre; moi-même j'espère y transporter quelque jour mes lecteurs en me plaçant au point de vue particulier duquel j'ai considéré la Rome antique : l'histoire sur les lieux par les monuments.
Bien souvent, en préparant ce travail, quand je me promène dans les rues de Rome, je cherche à relever par la pensée, à refaire par l'imagination cette ville singulière où les institutions du moyen âge se mêlaient aux souvenirs et se nichaient pour ainsi dire dans les ruines de l'antiquité. A côté du pape, héritier par la puissance morale de la . domination des Césars, se trouvait la féodalité affublée de noms romains. Des seigneurs qui ressemblaient aux raub-graf (comtes-brigands) des bords du Rhin portaient des titres de sénateur ou
ae consul, prétendaient descendre d'Enée, d'Hercule ou de la nymphe Calisto. Il y avait un Annibal du Colisée et un abbé du Capitule; les temples et les amphithéâtres étaient des châteaux-forts ; on crénelait le mausolée d'Adrien et la tombe de Cécilia Métella. Rome conserve encore quelque chose de ces bizarres associations de l'antiquité et du moyeivâge. Le mausolée d'Adrien est toujours une forteresse; les chambres voûtées du théâtre de Marcellus sont habitées par des artisans et servent d'échoppes, comme faisaient celles du cirque Fiaminien, souvenir qui s'est conservé dans le nom de la rue des boutiques obscures. Toutes les tours féodales, que le peuple abattait parfois , n'ont pas été rasées ; il y a tel coin sale et pittoresque , telle rue tortueuse passant sous des arcs Qoirs, tel aspect du Tibre tournant et fuyant au pied d'une rive abrupte dominée par des masures et des jardins, qui présente vivement au voya-^ geur de nos jours l'aspect de la Rome du moyen
âge et la fait apparaître tout à coup deyant lui. Alors presque tous les monuments subsistaient encore, au moins à l'état de grandes ruines, devenus deux fois historiques par leur destination nouvelle ; alors à côté de ces ruines, quelquefois sur
elles, s'élevaient de vieilles églises qu'on a démolies ou dont on a fait sottement des églises modernes; alors existait la basilique primitive de Saint-Pierre, que la nouvelle, tout admirable qu'elle est, ne m'empêche pas de regretter ; la basilique de Saint-Paul, qu'on a laissé brûler de nos jours et qu'on a un peu gâtée en la refaisant; toutes deux précédées d'un portique, celui de Saint-Paul long ' d'un quart de? lieue. Alors était debout le vieux Saint-Jean de Latran, dont on a barbarement enfoui les colonnes dans de lourds piliers ; «alors se dressaient à chaque pas des palais fortifiés, des tours, des maisons portant des écussons armoriés sur leurs grandes portes monumentales. Partout on voyait des fragments de colonnes encastrés dans
les murs et des débris d'inscriptions payant les ' rues. Quand j'imagine ce qu'était cette Rome du moyen âge, je me demande si elle n'était pas plus extraordinaire mém"fe que la magnifique Rome des temps anciens, et s'il ne serait pas plus curieux encore d'y viyre une journée.
C'est cette Rome étrange dont M. Gregorovius écrit l'histoire. La première paVtie de ce grand travail ne tardera pas à paraître. En attendant, l'auteur en donne comme un avant-goût dans ce petit volume. Saïis doute il n'a pas voulu y déployer l'érudition approfondie * qu'il rés*erve pour son principal ouvrage. Celui-ci est destiné à des lecteurs qu'elle pourrait efeayer. La forme est littéraire et agréable ; mais on sent que l'auteur en sait encore plus qu'il n'en dit, et, en somme, les traits essentiels de l'histoire personnelle de la papauté s'y trouvent, surtout jusqu'à l'époque de la renaissance. A partir de ce temps, au dix-septième et au dix-huitième siècle, M. Gregorovius est parfois un peu rapide.
On séût que le terrain sur lequel il marche, sans lui être étranger, lui est moins familier, et que cette partie de son sujet Tintéresse moins. Mais jusque-là on suit avec une satisfaction constante Tauteur dans son pèlerinage historique aux tombeaux des principaux chefs de la chrétienté. Grâce à la sagacité de ses appréciations et à la vivacité de ses peintures, on assiste à la fois par l'esprit et par l'imagination aux diverses phases de cette puissance, à laquelle rien ne ressemble, et en même temps aux variations de l'art dont les monuments qu'il déciit
retracent les vicissitudes.
M. Gregorovius n'a pu voir les tombeaux des
plus anciens papes, car ils sont enfouis sous la basilique moderne, et là, rangés autour de la sépulture de saint Pierre, lui forment comme un souterrain et mystérieux cortège. A partir du quatrième siècle, les papes furent souvent enteiTés hors de l'église, sous V atrium où se trouvaient également des tombes impériales, et aussi celle
d*Helpis, Tépouse du savant et malheureux Boêce. De ces anciens papes il ne reste point de tombeaux, mais seulement des inscriptions que M. Gregoro-^ vins a recueillies et qui, dans leur barbarie, contiennent parfois dés détails intéressants et des expressions touchantes. Dans celle de Grégoire le Grand, ce patricien de la famille Anicia qui défendit Rome contre les Lombards et convertit, c'est-à-dire civilisa l'Angleterre, on trouve une singulière allusion d'un poëte dévot aux grandeurs profanes de la Rome antique. Grégoire y est appelé consul de Dieu:
Hisque Dei consul factus lœtare triumphis
M. Gregorovius n'a eu garde d'oublier l'épitaphe
composée par Charlemagne pour le pape Adrien. « Ayant perdu un père, y est-il dit, moi, Charles,
j'ai écrit ces vers en pleurant!... Je joins ici nos
noms et nos titres, 6 très-illustre Adrien! Charles,
moi roi, toi père... Souviens-toi de ton fils, opère
très-bon, dis : Que celui-ci, qui est mon fils, entre avec son père. »
C'est dans l'église souterraine de Saint-Pierre, ce lieu si intéressant par les monuments et les débris qu'il renferme, où l'on a recueiUi ce qui a échappé à la fougueuse et un peu barbare reconstruction de Jules II, que l'on trouve les sépultures de quelquesuns des papes du moyen âge. « Temps ténébreux et terribles, que M. Gregorovius, comprend et qu'il saura peindre. A partir du neuvième siècle, les
papes furent enterrés le plus souvent à Saint- Jean de Latran. Dans cette église, qu'on a faite beaucoup trop moderne, on ne trouve aujour- » d'hui guère d'autres souvenirs de ces temps que l'épitaphe de Sylvestre II , pape français , qui , après avoir été le champion ardent des droits de l'épiscopat lorsqu'il était évoque, devint très-exigeant sur ceux de la papauté quand il fut pape, et que sa science extraordinaire pour le temps porta jusqu'au trône pontifical. Une légende bizarre^ ra-
conte qu'il s'éleva d'abord à l'évêché de Reims, puis au rang suprême, grâce à un singulier auxiliaire, le diable en personne.
Mais nous approchons du jour où la papauté, opprimée par la barbarie et quelquefois atteinte par elle, va se relever et se purifier dans la personne de son plus audacieux et plus noble représentant, Grégoire YII. Le tombeau de ce grand pape est absent de Rome, où il ne lui fut donné ni de rester, ni de mourir, où il subit les outrages des factieux et d'où il fut chassé par la violence, tanldis que son esprit remplissait et régénérait l'Église universelle. Et, en effet, pourquoi fût-il resté dans cette ville sans cesse révoltée contre lui, tandis que le monde catholique lui obéissait. La place de sa tombe était dans l'exil où fut sa mort. Cette tombe se voit à Salerne, la ville de ses vaillants et fidèles Normands, pas très-loin de Literne, où un autre grand homme disait en mourant ce que lui aurait pu dire aussi : « Ingrate Rome, tu n'auras pas mes
OS. y> Du moins sa noble amie, la comtesse Ma-^ thilde, a un monument dans Saint-Pierre. Sa statue, par le Bernin, est expressive. La fière comtesse porte dans sa main la tiare et les clefs, que cette main de femme soutint toujours avec une invincible fermeté.
Le successeur de Grégoire YII, qui sembla sortir de sa cendre, car il naquit à Saleme, où Hildebrand avait cessé de vivre, ne fut point l'héritier de pà généreuse et ardente ambition. Victor III, arraché à son cher couvent du Mont-Cassin, et vraiment papa malgré lui, y revenait toujours et voulut y être enterré.
C'est à Saint-Jean de La tran qu'il faut chercher le souvenir d'Innocent II, qui eut à combattre l'esprit nouveau s'appuyant sur des traditions antiques, et voulant faire régner au Capitole la commune sous le nom de république romaine ; je dis le souvenir d'Innocent II et non son tombeau, car un incendie a fait disparaître ce tombeau , emprunté
lui-même à Tantiguité comme la politique des. adversaires d'Innocent. C'était l'urne funèbre d'Adrien dont le couvercle avait servi à abriter les restes de l'empereur Othon II. Ainsi fut symbolisée par le hasard la pensée du Dante, qui faisait dériver du pouvoir des Césars romains la papauté et le moderne empire. Un pape et un empereur allemand s'étaient partagé la tombe d'un empereur romain* A Saint -Jean de Latran fut également enseveli un des plus altiers successeurs de Grégoire VII,
Alexandre III, qu'on peut voir dans une salle du Vatican, posant le pied sur le dos du formidable Frédéric Barberousse. Malheureusement son tombeau a péri et le monument qui lui fut élevé par son compatriote Alexandre VII, appartient à l'époque de la décadence maniérée. Le caractère de ce monument montre à l'œil la distance qui sépare la papauté du douzième siècle et celle du dix-septième.
Les tombeaux de plusieurs des plus grands papes
du douzième siècle manquent à Rome ; il faut les aller chercher ailleurs. On y revient avec Honorius lY, de la famille Savelli, une de ces grandes familles du moyen âge de Rome , presque toutes éteintes aujourd'hui. Honorius IV, dont on voit encore en partie sur l'Aventin le palais fortifié , théâtre de plusieurs conciles, repose dans Téglise d'Ara-Cœli, bâtie au Capitole sur les ruines du temple de Jupiter. En face du tombeau de son père, la figure du pape a été placée sur le^sarcophage de sa mère, tout étincelant de mosaïque, décoré des armoiries féodales de la famille SaveUi, et dans lequel, association touchante! on a placé ses restes. Boniface VIII, comme le remarque avec raison M, Gregorovius, fut le dernier grand pape du moyen âge. Lui aussi lutta contre la puissance des souverains ; mais le temps de la victoire était passé. Alexandre III osait fouler aux pieds le fier Barberousse; Boniface VIII, lâchement outragé . dans Agnani par les alliés et les suppôts de l'avare
Philippe le Bel, mourut au Vatican de rage et de douleur. Son cercueil est dans les souterrains de Saint-Pierre . La statue couchée porte la triple tiare ; . car ce pape ambitieux et impuissant plaça trois ^ couronnes sijr sa tête, au moment où le pouvoir de la papauté en Europe allait décroître.
Bientôt elle sera exilée et comme captiye dans Avignon. Ce n'est plus à Rome qu'on peut troitver la sépulture des papes pendant cette période de leur
émigration: c'est dans la chartreuse de Villeneuve, dans l'abbaye de Saint- Victor à Marseille, ou dans l'église de la Chaise-Dieu, en Velay. Puis la papauté revient à Rome, ramenée en triomphe par les Romains, qui la maudissent quelquefois, mais ne sauraient se passer d'elle. Une femme inspirée et éloquente, sainte Catherine de Sienne, contribua à l'y ramener ; et une église élevée à une autre sainte du quatorzième siècle, sainte Françoise Romaine, possède le monument funèbre de Grégoire XI, ce Français qui reprit possession de
Rome. Un bas-relief sculpté plus tard, mais curieux cependant, représente ce retour. On y voit sainte Catherine de Sienne, qui a fait tomber miraculeusèment un pan de muraille pour que ses religieuses pussent contempler le pape rentrant dans la ville éternelle. Le grand schisme, qui vit la papauté souvent errante, est marqué à Rome par l'absence de plusieurs tombeaux : celui de Grégoire XII est à Recanati ; à Bologne celui d'Alexandre Y,; à Florence celui de Jean XXIII, ce Balthasar Cossa qui, après une vie aventureuse ,' finit par abdiquer, et dans l'épitaphe duquel on peut lire cette dénomination singulière : Quondam papa.
La papauté avait trouvé Rome, en y revenant, dans un état déplorable de misère et d'abandon : la population réduite, dit-on, à vingt mille âmes, le Tibre inondant la ville, les édifices croulant de toutes parts, les églises désertes et en ruines, les troupeaux venant paître sur les autels. Martin V fut le premier restaurateur de Rome, Sa statue de
INTRODUCTION. âl
bronze, couchée sur son tombeau, à Saint-Jean de Latran, est la première qui porte le caractère de la renaissance. De nouveaux temps sont arrivés.
Sous Eugène IV, la vieille furie populaii^e reparut. Chassé de Rome par la sédition comme l'avait été Grégoire VII, il échappa à grand'peine, sous un déguisement et caché dans un bateau de transport, aux Romains qui le poursuivaient à coups de flèches et de pierres! Son épitaphe ne parle pas de .cette fuite ; mais elle le montre, m des termes à la pompe desquels les épitaphes de ses prédécesseurs ne nous avaient point accoutumés, plaçant la couronne sur la tête d'un empereur allemand, Sigismond, et voyant à ses pieds un empereur d'Orient, Paléologue, implorant la grâce d'être admis dans l'Église romaine; exejnple suivi, dit l'inscription, par les Arméniens, les Éthiopiens, les Arabes et les nations lointaines de l'Inde. Assertions magnifiques, en dépit desquelles le schisme grec existe encore. Le
n INTRODUCTION.
tombeau d'Eugène lY, dans l'église de San-Salvator in Lauro, a déjà toute l'élégance que la sculpture italienne a si rapidement atteinte au quinzième siècle; en 'le voyant, on regrette vivement que les tombeaux de Nicolas V et de Paul II n'aient pas été conservés dans Saint-Pierre, où ils figureraient mieux que la plupart de ceux qui s'y trouvent et qui, œuvres pompeuses de la décadence ^ déparent plus qu'ils ne l'augmentent la majesté de l'église nouvelle. On a réuni dans les souterrains de Saint- Pierre des bas-reliefs échappés à la destruction du tombeau de Paul IL D'autres se voient dans d'autres églises et augmentent le regret que cette barbare destruction fait éprouver, au point de vue de Fart seulement, car on' s'intéresse médiocrement à Paul IL Ce pape vain de sa figure, qui avait voulu prendre le nom de Formosus parce qu'il avait la prétention d'être le plus beau des papes, couvrait sa mitre de pierreries, et, dit-on, mettait du rouge. L'histoire tairait peut-être ces faiblesses, si Paul II
n'avait mérité ses sévérités par les cruelles rigueurs dont il frappa les savants qu'il exila ou fit mourir,et si elle n'avait à se venger d'avoir été ellemême mise par lui à la torture dans la personne de Platina.
Les lettres au contraire ne doivent prononcer qu'avec respect et reconnaissance le nom de Nicolas V, qui avait recueiUiles doctes fugitifs de Constantinople, fondé la bibliothèque Vaticane et conçu le gigantesque plan du nouveau Saint-Pierre. Tous ces titres ne protégèrent point sa tombe ; Jules II ne respecta pas la mémoire de celui par qui avait été formé le grand dessein qu'il accomplissait. Entre Nicolas V et Paul II, après Calixte III, dont le tombeau est aussi à regretter, vint un pape bien digne d'intérêt. Le pieux et savant Piccolomini, qui fut un historien et im romancier, — dans sa jeunesse il avait écrit en latin un roman, — ce qu'on ne doit pas oublier, car il y eut de l'homme d'imagination autant que du saint dans Pie II,
Î4 lî^TRODUCTION.
dans ce prédicateur d'une croisade maritime contre
les Turcs, à laquelle il voulait conduire en per-
sonne la chrétienté. M. Gregorovius me semble sévère pour le monument consacré à Pie II dans l'église de Saint-Andréa délia ValTe, et qu'il appelle un monstre d'architecture : à l'époque où ce mo-, nument a été élevé la sculpture, en ItaHe, ne produisait pas des monstres.
Deux tombeaux seulement à Saint-Pierre appaptiennont à Tàge classique de la sculpture itaUenne, au quinzième siècle. Ce sont ceux de Sixte IV et d'Innocent VIIL Sixte IV a trouvé grâce devant Jules II parce qu'il était son oncle ; pour Innocent VIII, je ne sais quelle raison l'a fait épargner. Ce pape est représenté tenant le fer de la sainte lance que lui envoya le sultan Bajazet. L'hommage de cette relique eût été plus glorieux pour celui qui le reçut s'il ne se fût rattaché aux complaisances qu'on eut alors à Rome pour le sultan, en y gardant, moyennant pension, le frère qui
pouvait lui disputer le trône, ce malheureux Zizim qu'on se disputa comme otage ou comme prétendant, et qui devait disparaître un peu soudainement le jour où il inquiéterait la politique d'Alexandre VI • Celui-ci fut digne , par ses débauches et ses perfidies, dç figurer parmi les mauvais empereurs romains ; et cependant , chose étrange ! on n'a pas songé de notre temps à le réhabiliter. L'histeire peut enregistrer cet arrêt, que tant de faits confirment, sans manquer de respect à l'ÉgUse; car le pape, selon les défenseurs les plus zéMs de ' ses prérogatives, pèche comme un autre homme, et n'est infaillible que lorsque, siégeant in ca^ thedra^ il définit un dogme. L'Église, plus sage que ne le sont souvent les partis, repousse la solidarité dii crime. Elle a prudemment enfoui l'effigie de Borgia dans un souterrain de Saint- Pierre, ne pouvant enterrer sa mémoire ; mais ce lieu saint où sont plusieurs papes respectables est trop bon pour lui. ^
Si l'audacieuse pensée du fondateur de la nouvelle basilique avait été réalisée , cette basilique renfermerait un tombeau qui laisserait loin derrière lui toutes les autres sépultures des papes. Jules II voulait que le sien s'élevât gigantesque sous la coupole de l'église, nqn loin de celui de saint Pierre ; et Michel-Ange était chargé d'exécuter ce vaste monument, pour lequel a été sculpté le fameux Mcfise. Jules II, que . les ennemis n'effrayaient pas, avait oublié, malgré sa vieillesse, celui qui devait le terrasser. Il mourut. Son neveu voulut faire achever l'œuvre commencée par Michel-Ange. Mais il vint un autre pape, Paul III, qui avait aussi ses desseins sur le grand artiste, auqiiel il avait commandé de peindre le Jugement dernier. Sollicité et tiraillé de deux côtés, Michel-Ange, après de longues tracasseries 4ont on peut voir le détail dans sa correspondance, abandonna le monument de Jules II, dont un quart seulement a été exécuté, et par d'autres mains, sauf le Moïse.
JLa figure du pape est piteuse , mais quelque chose de son âme fière et résolue a passé à travers celle de Michel- Ange, dans l'expression impérieuse que l'artiste a donnée au formidable législateur des Hébreux.
Le tombeau de Léon X, à la Minerve, et sa statue sont froides. Tout de suite après ce règne, qui fut l'apogée et la fin de la renaissance, on sent qu'elle ^ se glace déjà. Elle eut dans l'austère Flamand qui porta le nom d'Adrien YI un mortel ennemi. Son tombeau dans l'église nationale des Allemands , sculpté par des artistes à nom barbare, le représente entrant dans Rome à cheval, Tair simple et sévère; sa figure est très-germanique : c'est la réforme qui vient déguisée en pape. Mais, malgré son horreur pour les imitations de l'art antique, où il voyait une coupable idolâtrie, Adrien VI a eu, ainsi que le dit après sa mort M. Gregorovius, la mortification d'être entouré de ses symboles.^ Le Dieu Tibre le voit passer, et la déesse Rome reçoit
le pontife chrétien comme sur des bas^reliefs antiques elle est figurée recevant l'empereur païen.
Clément Vil n'a pas été mieux tfaité par la sculpture que Léon X. Son tombeau n'est {^as meilleur, mais son air est beaucoup plus ipauvais. On n'est pas fâché de voir cet air-là à celui qui attira les armes de l'étranger sur sa patrie, et acheva l'œuvre de sa famille en y étouffant la liberté*
Il restait quelque chose encore de la renaissance
soùs Paul III. Si on en doutait, son tombeau à Saint-Pierre le prouverait surabondamment. La figure de la Justice n'a pas toujours porté le jupon qu'on a été obligé de lui mettre, mais que peutêtre il était inutile d'allonger encore. Il fallait les habitudes strictement classiques du seizième siècle pour qu'on représentât ainsi dans une église et à côté de la cendre d'un pape , la Justice en costume de Ténus. Mais alors on ne se scandalisait pas pour si peu.
Après les règnes si courts de Jules III et de Mar-
cel II, vint ua pape d'une autre humeur que le disciple de Pomponius Laetus. Celui-là, Paul IV, c'est dans l'église des Dominicains et de l'inquisition qu'il faut l'aller chercher. Ici laissons parler M. Gregorovius : « Sur un sarcophage de marbre jatme, couverte d'un riche vêtement, est assise une figure dont la main droite est levée pour bénir ou . pour maudire ; la main gauche tient les clefs de saint Pierre. Le visage est maigre, les traits sont anguleux et durs. . . ; les yeux sont profondément enfoncés dans les orbites; les rides du front et des joues, les rides qui entourent cette bouche résolue et impérieuse, ce ne sont pas seulement celles d'un octogénaire, elles sont la trace d'un naturel orageux et ardent, d'une âme fanatique née pour le commai^dement, qu'embrasaient également l'amour et la colère. » Après avoir contemplé cette sombre statue, on ne peut s'étonner de trouver dans l'histoire de ce pape ce que M. Gregorovius rappelle, l'inquisition , la torture , les autodafés , la censure . On
ne s'étonnera plus de l'énergie déployée par le vieillard contre lé duc d'Albe, quand le bourreau des Pays-Bas vint, au nom du roi très-catholique, assiéger la ville des papes ; de sa fureur en apprenant les crimes de ses neveux, dont> sous le règne suivant, l'un devait être décapité , l'autre pendu. Les hontes posthumes de Paul IV ne s'arrêtèrent pas là; sa statue fut traînée dans la boue, les débris en furent plus tard donnés par le peuple romain aux religieux d'Ara-Cœli pour décorer leur église; et auparavant, ce bonnet jaune, qu'il avait ordonné aux juifs de porter, la main d'un jiiif l'avait placé sur la tête de cette statue. L'épitaphe de Paul lY, parmi d'autres qualités, célèbre son innocence.
Le tombeau de Pie IV à Sainte-Marie des Anges, n'est pas plus remarquable que son règne , mais celui de Pie V à Sainte-Marie Majeure mérite plus d'attention. Pie V fut le vrai successeur de Paul IV. Même fanatisme sombre, même ardeur d'àme,
avec une violence moins impétueuse , mais aussi réelle. Les rayons qui entourent sa tête me rappellent que Pie V a été canonisé. Je m'arrête et je me soumets à la chose jugée; mais voilà un saiint pour lequel je ne me sentirai jamais une grande dévotion. Dans cette figure 'maigre et longue, je ne puis voir que celle d'un inquisiteur.
Après ces terribles papes, Paul IV et Pie V, l'àme se repose en face du savant jurisconsulte qui leur succéda sous le nom de Grégoire XIII, et qui ne montra peut-être dans son règne que trop de la douceur empreinte dans ses traits : car sous ce pape les brigandages et les assassinats se multiplièrent. L'événement de ce règne fut la réforme du calendrier : elle est représentée sur le tombeau de Grég oire XIII , à Saint-Pierre .
Revenons à Sainte-Marie Majeure, où nous ramène le tombeau élevé à Sixte-Quint, en face de celui qu'il avait fait ériger à Pie V. Rome doit beaucoup à Sixte-Quint : de larges rues, dont l'une
traverse une partie de la ville, Teau pélice, amenée à Rome sur un aqueduc romain restauré, la coupole de Saint-Pierre achevée, quatre obélisques relevés, le palais de Saint-Jean de Latran construit; tous ces grands travaux d'un règne de six annéessont rappelés sur les bas-Veliefs du tombeau de Sixte-Quint. Un de ces bas-reliefs représente ses sévères justices. M. Gregoro vins fait très-justement remarquer la différence qu'il y a entre les anciens tombeaux des papes qu'ornent des saints et des madones et la terrible décoration de celui-ci, où l'on voit des têtes coupées que le bourreau tient par les cheveux, La différence des temps et des mœurs est exprimée par la différence des sujets que l'histoire suggère et que l'art choisit.
Sixte-Quint était moine avant d'être pape, un grand moine, comme disait Grégoire XIII: Questo e un grari* frate! Il est représenté à genoux et priant; mais son visage rude et toute sa robuste personne ont un air de commandement.
Passons Urbain VII, qui ne régna que douze jours, et auquel cependant on a élevé un monument funèbre ; Grégoire XIV, qui ne régna que dix mois, et dont le tombeau est inachevé ; Innocent IX, qui n'eut que seize jours de règne et n'a point de tombeau. Dans la magnifique chapelle Pauline, à Sainte-Marie Majeure, nous trouvons en face Tune de l'autre deux sépultures imposantes : celle de Clément VIII et celle de Paul V ; entité eux il n'y a que lé règne éphémère de Léon XI, dont le tombeau esta Saint-Pierre, orné d'un ba&-relief qui représente l'abjuration d'Henri IV.
L'époque suivante forme une nouvelle période dans l'histoire des papes. Cette histoire, toujours très-intéressante, devient moins grande. Les papes entrent de plus en plus dans la politique du népotisme, de l'ambition de famille, qu'Alexandre VI et son fils avaient inaugurée par le sang et qui trop souvent se continue par la ruse. Il y ^ encore de sages papes , comme Alexandre VII au dix-septième siècle ,
et des papes excellents, comme Benoît XIY au dixhuitième. Mais les temps héroïques de la papauté sont passés. Je ne suivrai pas M. Gre^orovius sur ce nQuveau terrain où il y aurait à entrer avec lui dans des discussions que la nature de cette introduction ne comporte point. Ce qu'il a signalé justement, c*est la décadence de l'art, à laquelle fait exception la belle statue d'Urbain YIII, par le Bernin, et dont le chef-d'œuvre par le ridicule est le tombeau d'Alexandre VII, tous deux à Saint-Pierre. Ce dernier tombeau est une énorme caricature, où l'on voit un squelette doré soulevant une draperie en albâtre, et des figures allégoriques parmi lesquelles M. Gregorovius caractérise très-bien une dégoûtante Vérité et une Charité détestable.
Mais dans cette période où la dégénérescence de l'art semble une image de l'amoindrissement de la papauté, je veux citer du moins ce qui se rapporte à la mort d'Innocent X, dont le tombeau est dans l'église de Sainte-Agnès, près de cette place Na-
Yonne où le Bernin éleva pour ce pape une fontaine ^andiose et baroque, où était le palais de l'avide belle-sœur d'Innocent, cette ignoble Olimpia, dont la vénalité et l'influence furent un des plus grands scandales de la cour romaine, Yoici ce qu'on lit dans un récit contemporain traduit par M. Gregorovius :
« Après que lé corps d'Innocent eut été exposé trois jours à Saint-Pierre, il ne se trouva personne qui se chargeât de le faire enterrer. On envoya demander à
donna Olimpia de fournir un cercueil et un coussin. Elle répondit qu'elle était une pauvre veuve. Des autres parents du pape, pas un ne donna signe de vie. On porta le corps dans une chambre où les maçons déposaient leurs outils. Un d'eux, par compassion, plaça une chandelle près de la tête du mort, et comme on fit remarquer qu'il y avait dans cette chambre beaucoup de rats qui pourraient dévorer le cadavre, il se trouva là quelqu'un qui donna de quoi . payer un gardien. Après qu'un jour encore se fut
%e INTRODUCTION.
écoulé, monsignor Scotti, majordome, fut touché de pitié et fit faire un cercueil de bois de peuplier< et monsignor Segni, chanoine de Saint-Pierre, qui avait été majordome du pape et qu'il avait chassé, lui rendit le bien pour le mal, en payant cinq écus pour le faire enterrer, i
Je ne relèverai dans ce qui suit qu*un dissentiment entre M. Gregorovius et moi : il admire, à mon sens, beaucoup trop le tombeau de Pie VII, par Thorvaldsen : les figures allégoriques sont froides, losanges maigres, l'architecture mesquine, le pape a l'air d'une bonne femme. Par excès de prudence, on n'a placé là aucun bas-relief rappelant ce qu'il y a de plus glorieux dans la vie de Pie VII : la noble résistance du captif de Fontainebleau, opposant à l'oppression et à la menace ce que M. Villemain a si bien nommé son invincible douceur.
L'intérêt de cette histoire m'a entraîné et il ne me reste pas la place nécessaire pour parler conve-
Dâblement des autres ouvrages de M. Gregoro\ius« Je veux seulement les indiquer; il faut qu'on sache, par ce qu'il a déjà publié, ce qu'on pçut attendr« de l'historien de Rome.au moyen âge. Il n'en est pas à ses débuts dans l'histoire. Un voyage en' Corse, sérieusement fait et vivement raconté, renferme un sommaire historique de l'histoire de ce pays, que je ne crains pas d'appeler excellent. Un grand nombre de mes lecteurs pourront dès ce moment s'en convaincre, car la Corse ^ de M. Gregorovius a déjà eu les honneurs de deux traductions anglaises. On trouve aussi dans ce livre un , chapitre fort intéressant sur les chants populaires des Corses. L'auteur a compris cette poésie sauvage, dans laquelle figurent surtout des chants funèbres, comme il avait compris les poésies empreintes d'un caractère si diférent composées dans le dialecte sicilien par Meli, et dont il est parvenu à faire passer en allemand la grâce naïvement classique; car M. Gregorovius est poète, vraiment
poète, et j'aurai tout à l'heure occasion de revaiir sur ce talent allié chez lui, ce qui est assez rare , avec les mérites de Fécudit. #
L'histoire de là Corse foraie un tèut qu'on pourrait détacher de l'ensemble du livre. Cette sombre i^stoire est très-attachante. C'est celle d'un petit peuple luttant, sans relâche, depuis le' dixième siècle Jusqu'à la fin du dix4iuitième, d'abord contre la tyrannie de se» barons, puis contre la tyrannie des Pisans, puis enfin et surtout contre la Ion* gue éternelle tyrannie des Génois. A chaque heure de cette persévérante résistance on voit surgir un héros. Il semble que ce soit toujours le même homme ei) qui s'incarne l'esprit d'indépendance et qui combat sous difiérents noms pour la méiûe cause, pour la nationaUté corse, sans cesse écrasée, jamais étouffée. Un Italien a dit de ses compatriotes : a Nous sommes des esclaves, oui, mais toujours frémissants; » ce qui vaut mieux, selon moi, que d'être des. esclaves résignés : les Corses furent
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dm esclaves^to^jollrs combattant. Le premier dé ces champions, de la Corse s\appelle Sambuccio, le
dernier Paoli. Et entre ces deux hommes, que de caract^çs hér(4ques dignes des respects du monde, que M. Gregoi*oyius a pour ainsi dire fait connaître. Ce <ju'il y. a de triste dans l'histoire de la Corser, ce sont les divisions perpétuelles qui mettopt^au^ prir^ se^ ses défenseurs, c'est le parti désespéré tju'elle prend souvent d'aller cherchèi;, contre l'oppression étrangère un appui étranger. Déjà sous Charles YI elle fut un moment soumise à la France : on la voit implorer tantôt le secours de^s rois d'Aragon et tantôt le celui des papes ; elle se soumit /un moment à la banque de Gènes. £n 1340 la compagnie de Saint^Georges devint maîtresse de la Corse, qui fut gouvernée par quelques capitalistes génois, comme rinde l'a été jusqu'à ce jour par des capitalistes anglais. Mais jamais domination étrangère ne fut acceptée longtemps par les Corses : les seigneurs résistaient toujouî^, et avec eux une partie de l'île,
la krta del commune y qui se gouvernait eliemétiie.
Parmi tous les héros de la résistance nationale , ]e jj^us remarquable peut-être fut Sampiero, qui uvait été colonel du régiment corse de Henri II, et qui, aidé par la France, souleva le peuple contre les Génois; puis, la Corse ayant été livrée par François P', Sampiero se mit à parcourir lé monde, cbercbwt pour soa pays des libérateurs jusqu*en Algérie, près de Barberousse; jusqu'à Constantinople, près de Soliman. Pendant ce temps-là, ses ennemis, qui n'avaient pu parvenir à l'assassiner, persuadèrent à sa femme, réfugiée à Marseille, de venir à Gènes avec son fils. Yanina eut la faiblesse de céder et s'embarqua ; mais elle fut atteinte en mer par un ami de Sampiero, qui la ramena à Marseille; Sampiero l'y rejoignit, et ne pouvant lui pardonner d'avoir voulu livrer son fils aux ennemis mortels de son pays, il la poignarda. Cinq ans plus tard, surpris dans une embuscade, après avoir
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forcé 8oa jeune fils à fuir , il mourait héroïquement. Après lui d'aaitres hommes de sa trempe continuèrent la lutte patriotique avec la même énergie et aTec moins de succès. Le lion corse montrait toujours les griffes ; mais à force de perche du sang il s'affaiblissait. En 1729 Toppreçsion et la misère de la Corse étaient devenues intolérables. A l'occasion d'un deminsou dejçontribution qu'un vieillard refusait de payer, un soulèvement général éclate aux vieux cris de : Vive le peuple! vive la liberté ! et une guerre de quarante ans commence. Le dix-huitième siècle est pour les Corses l'époque des tentatives désespérées. Attaqués par l'empe-^ reur Charles VI, qui avait loue ses soldats à la république de Gènes, ils appellent tous les réfugiés dispersés à i'étraager et parviennent à obtenir une paix honorable ; mais Gènes n'en tient pas compte et les Corses s'insurgent de nouveau. Ils s'adressent alors au roi d'Espagne; refusés par celui-ci, ils se mettent sousUa protection de la Vierge, et comme
avaient fait les Flôreatios au moyen âge, nomment Jésus-Christ leur gonfalonier. L'éxoè& de la détresse où un malheureux peuple était tônlbé expli* que la singulière fortune de ce baron allemaqd qui fut proclamé roi de la Corse sous le nom de Théodore; personnage ridicule à beaucoup d*égards, mais qui rendit aux Corses de vrais services, se battit fort bien contre les Génois» établit dans le pays des fabriques d'armes, s'efforça d'y développer l'industrie et la marine, puis se mit à courir l'Europe pour aller chercher des secours. Le monarque errant fut bien mis en prison pour dettes à Amsterdam, mais il n'en parvint pas moins à envoyer en, Corse, à diverses reprises, des munitions et des approvisionnements, qui étaient fort bien reçus, et ses relations financières étaient eh trèsbon état quand il vint échouer contre l'indifférence de ses sujets et l'arrivée des Français, que les Gér nois avaient appelés à leurs secours, et qui finirent par les remplacer. «Le 12 juin 1769,,dit M. Gre-
introduction: «
gorovius, la Corse fut soumise à la France; mais au milieu de sa grande douleur de n*a7oir pu Cliver sa c&ère indépendance par un combat sans exemple soutenu durant plusieurs siècles, sonéner*
gie héroïque non encore épuisée enfanta le 15 août de la même année Napoléon Bonaparte, qui anéantit Géncs asservit la France et vengea son peuple. i>
J'ai dit que M. Gregorovius n'était pas seulement historien, mais aussi pôëte. Il Ta prouvé par deux compositions bien différentes : une tragédie de Tibère et un charmant poëme empreint d'une grâce antique, Euphorion. Tibère est plutôt une étude psychologique qu'un drame destiné à la représentation. L'auteur a voulu peindre l'àme profonde et perverse du successeur d'Auguste, son dégoût de la vie né du mépris des hommes qu'il avait avilis, et l'incurable ennui d'une âme blasée par les facilités de la débauche et du despotisme. Il y a dans l'œuvre de M. Gregorovius des traits qui ont de la profondeur, des scènes qui ont de la
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force. La peinture de Tâme de Tibère est pleine ^e ▼érité toutes les fois que le poète ne lui prête pas une réflexion et une mélancolie trop modernes. Il ne faut pas que le flls de Livie soit transformé en un sanguinaire Hamlet.
Cette tragédie de Tibère est encore de l'histoire. La flexibilité du talent de M. Gregorovius frappe davantage lorsqu'on oppose aui sombres récits de Rome ou de la Corse au moyen âge, ou encore à la triste histoire des juifs' dans le Ghetto, le gracieux poëme en hexamètres allemands, et moulé pour ainsi dire sur la forme grecque, auquel il a donné le nom à^Euphorion; Isl suavité du ciel et de la nature de Naples, l'élégance de Tart hellénique, vivant dans les débris de Pofiapéi et d'Herculanum, ont fait éclore cette courte et graeieuse épopée. L'idée en vint au poète allemand en présence d'un beau candélabre conservé dans le musée de Naples. A la vue du merveilleux travail, cette composition charmante naquit tout entière dans
son imagination émue, et les figures de ses per* ' sonnage^ vinrent se grouper comme d'elles-mêmes autour des figures qu'avait produites le ciseau d'un . Grec inconnu. Euphorion se compose d'^e suite de tableaux où la vie antique est reproduite avec une grande fidélité et un grand ehsùme. L'ensemble de ces tableaux forme une histoire touchante. Les détails antiques se détachent sur le ; fond un peu mélancolique d'une imagination moderne qui ajoute à la grâce de l'imitation le mérite de l'individualité. La description du candélabre, œuvre du sculpteur esclave Euphorion, rappelle avec plus d'étendue les morceaux de l'anthologie, dans le'squels la poésie grecque a le mieux su lutter avec Fart plastique en en décrivant les mer- , veilles. Le groupe que forment un moment Euphorion et la belle loue est une traduction du groupe célèbre de l'Amour et Psyché. Seulement l'Amour et Psyché ne sont plus des enfants.
Enfin le dénoùment amené par Texplosion du
"Vésuye et -là destruction de Pompéi est coofonne à Vesprit de la poésie antique, qui, on le sait, n'aimait pas à laisser Tàme écrasée sous le poids de la destinée y mais la replaçait volontiers dans cette région calme à laquelle Tart^ avait toujours pour but d'arriver.
beaucoup de mes lecteurs ne connaissaient pas M. Gregorovius, dpnt aucun ouvrage n'a encore paru 'en français. Ils savent maintenant que ce nom en us est celui d'un homme de talent, de savoir et d'imagination.
J. J. ÀMPÈBS
de l'Académie française.
LES