L^ES TOMBEAUX
et sur certaines actions éveillent souvent la contradiction. Autant les hommes sont prompts et faciles à condamner au moment où la trace des événements est encore fraîche, autant ils ont de plaisir à adoucir . la sentence portée contre un mal qui appartient désormais à rhistoire et semble ne pouvoir plus exercer aucune influence fâcheuse.
Les neveux aiment assez à écrire des apologies, et il n'y a pas de mauvais prince ayant montré quelque force de volonté et quelque énergie d'exécution qui u'ait trouvé un répondant auprès de la postérité.
Les trois Borgia, Alexandre, César et Lucrèce, ont trouvé leur apologiste dans Roscoë, l'auteur de la Vie de Léon X.
•Il serait difficile de.laver jamais Alexandre VI du reproche d'avoir été, lui aussi, un des représentants de soû immorale époque, de ce temps d'égoïsme, et sans scrupule aucun, où il n'y avait rien de sacré que le but môme de l'intérêt personnel, et rien de plus glorieux que l'art d'y arriver. Le spectacle de passions de cette nature fera d'autant plus d'impression et aura d'autant plus d'influence qu'elles auront un plus petit
théâtre; mais aussi n'en paraîtra-t-il que plus méprisable au philosophe. Les combats d*ùn César ou d'un Octave, pour la possession du monde, sont grands par leur immensité même, et parce qu'ils entraînaient avec eux les destinées de la terre; mais les efforts d'un César Borgia nous semblent ridicules aujourd'hui, quand oïl pense à tout cet enfer de crimes qu'il mit en mouvement pour arriver à se faire un méchant bout de royaume des dépouilles de deux ou trois villes d'Italie. Sa fin fut une sage ironie de la nature, qui reprend éternellement ses droits.
L'homme le plus beau el le plus voluptueux de la terre, le guerrier le plus orgueilleux, fut rapporté mort un jour du champ de bataille de Viana au camp du roi de Navarre, au service duquel il s'était fait tuer, nu comme la main, bras et jambes pendants de ci et de là, sur le dos d'un méchant mulet *.
1. César Borgia est enterré à Pampeluue. Un poète espagnol composa pour lui cette épitaphe :
Âqui yaze en poca tîerra El que toda la temia.
- En este tuUo se encierra
Son père Alexandre est mort, dit-on, du poison qu'il avait voulu faire boire à un cardinal; mais peut-être cette tradition n'est-elle qu'une fable. Ce pape fut mieux traité par la nature que par la fortune : il avait une tête superbe ; il était avisé, éloquenl, un diplomate accompli, et il ne laissa pas de s'occuper du bien de Rome. Son port était beau, majestueux et plein de force; mais son règne fut malheureux. Pendant qu'il était sur le trône arriva l'année la plus sombre qu'ait vue l'Italie, cette an-
ÉI que la paz y la guerra En su mano la ténia.
L'épigramme de Sannazar est piquante et spirituelle. Elle semble avoir été écrite après la fuite de César Borgia. n faut sq rappeler que les armes des Borgia étaient un taureau^ et un ours celles des Orsini, princes romains : . .
Qui modo prostatos jactarat cornibus ursos
In latebras taurus concitus ecce fugit.
Ne latebras putat esse satis sibi : Tybride toto
Cingitur, et notis vix bene fîdit aquis.
Terruerat montes mugitibus ; .obvia nunc est,
Et facilis cuivis prœda sine arte capi.
Sed tamen id magnum, nuper potuissc vel ursos
Sternerc, nunc omnes posse timére feras.
Ne tibi Romaî noYcc desint spectacula pompœ,
Âmphithcatrales reddit arena jocos.
née 1494 S qui apporta sur ce beau pays rexpédition de Charles VIII à Naples. Les traces n'en sont restées que trop fraîches jusque aujourd'hui. C'était aussi le temps de Savonarole.
Borgia est enterré dans la petite église des Espagnols, à • Santa-Maria di Monserrato. Là, on a enfoui ses ossements sous une pierre derrière Tautel sans inscription, sans nom, avec ceux de son oncle Calixte III. Gar ses os ne trouvèrent pas le repos dans la tombe. Jules II, l'ennemi mortel des Borgia, les fit ôter des caveaux du Vatican et çorter à San-6iacomo degli Spagnuoli, et lorsque cette église s'écroula, ils furent transportés dans celle de Monserrato, en 1610. Ainsi notre curiosité est trompée. Son sarcophage vide, son inscription est d'un travail grossier, seul reste de son mausolée, est tout ce qu'on voit aujourd'hui dans les grotlçs du Vatican. La figure d'Alexandre est coucfiée sur le couvercle, dans l'attitude consacrée pour les effigies des papes; et c'est
1. U ne serait nullement difticile de trouver d'autres dates bien plus fatales encore à Tltalie.
{Note du traducteur.
avec un intérêt plus qu'ordinaire qu'on regarde sur cette image de pierre les traits glacés de cette belle et intéressante tète, qui, par ses nobles formes, rappelle César Borgia. On voit au palais Borghèse le magnifique portrait ^de celui-ci, prétendu de Raphaël*, et au palais Doria, celui de la belle Lucrèce^. Le successeur d'Alexandre fut un Piçcolomini, Pie III, fils d'une sœur d'Eneas Sylvius, et que celui-ci avait
1. Raphaël ae vint à Rome qu'en 1508, et César Borgia avait quitté Rome dès 1503, époque à laquelle Raphaël était trop jeune et trop inconnu pour qu'un aussi grand prince lui fit l'honneur de se faire peindre par lui. On reconnaît aujourd'hui que ce portrait ne peut pas être de Raphaël : le faire seul suffirait à le prouver; mais beaucoup de personnes doutent même que ce portrait puisse être celui de César Borgia. Le costume indique une époque plus récente que 1503. (Note du traducteur,)
S. Les Napolitains se faisaient remarquer par ' là haine qu'ils portaient aux Borgia. Sannazar composa l'épitaphe suivante pour Alexandre : ■
Portasse nescis cuias hic tumulus lit<:
Adsta, yiator, etc.
La haineuse allusion à un commerce incestueux d'Alexandre avec sa fille Lucrèce n'est justifiée par aucun document. Pontanus l'a dit crûment dans une épigramme contre Lucrèce. Les louanges des poëtes de Ferrare font contre-poids, aux satires des Napolitains.
adopté. Il ne régna que vingt-six jours et mourut en 1303. Son tombeau se trouye à San -Andréa della Valle, vis-à-vis de celui de son oncle; il est de môme forme et exécuté par le môme artiste. Ce fut le dernier tombeau qu'on plaça dans Tancienne église de Saint-Pierre , d'où il fut transporté à San - Andréa della Valle. Le successeur de Pie III fit démolir la vieille basilique; et ce successeur fut le grand Jules II, un Moïse parmi les papes, le pape qu'il fallait pour un Michel -Ange , qui seul était digne aussi de tailler dans le marbre le mausolée de ce Titan.
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Lorsque Michel-Ange venait de finir à Bologne le modèle de la statue de bronze de Jules II, ce pape lui demanda si cette main levée d'un mouvement violent signifiait bénédiction ou anathème. L'artiste avisé lui répondit sur-le-champ : Elle apprendra aux Bolonais à être raisonnables. Puis il demanda au pape s'il devait lui mettre un livre dans la main gauche. Non, répondit Jules II, donne-moi une épée, car je ne suis pas un théologien. Un livre ne pouvait convenir en effet dans la main d'un pape qui , vieillard septuagénaire, entrait répée à la main par la brèche de la Mirandole, à la tête de ses soldats.
Ce mâle génie donna un caractère nouveau à la papauté : le pasteur, au lieu de paître les agneaux
du Christ, jette un bâton et tire l'épéc; il ne dépouilla pas sa robe d'église, et jcependant il apparut dans une majesté toute guerrière.
Ce pape, que la nature avait destiné à devenir un conquérant et que la destinée avait mis dans un habit dé prêtre, vient prendre place à côté des grands hommes de guerre du seizième siècle, à côté de Charles V, de François I", de Gonsalve, de Cortez, d*Albe, de Bayard et de Doria. On a de la peine à se figurer Jules II murmurant des prières, ou disant la messe en habits pontificaux, et jouant au milieu de toutes ces fonctions antiviriles et de ces mille pratiques purement passives le rôle qui est imposé aux papes, tandis que son âme brûlait et concevait les projets les plus grandioses. Pendant que Ton chantait les psaumes autour de lui, son oreille entendait les canons tonner au loin. Il voulait être un prince de TÉglise; et avec une politique dé prince, il fonda son État au milieu des luttes les plus pénibles qu'il eut à soutenir contre la France ; sans s'arrêter devant aucune considération, il força et prit Bologne, Plaisance, Parme,. Reggio et Urbino
On lit rame de cet extraordinaire vieillard sur ce visage impérieux d'une si sévère grandeur, tel que bien peu d'empereurs en eurent jamais un pareil. La double dignité de la majesté céleste et terrestre règne sur ^n visage. Et c'est Raphaël qui Ta peint. Il faut voir ce pape dans la fresque de l'Héliodore; comme il paraît sublime, porté dans le temple ^ur sa chaise , ses yeux lançant de sévères regards sur ces voleurs renversés dans la poussière I On ne sait plus qui a jeté cette terreur panique parmi des violateurs du temple, du céleste cavalier, brûlant les flammes de la colère, ou de l'immobile pape silencieux. Le sens, de cette allégorie est l'expulsion des ennemis hors des États de l'Église ; et le choix du sujet dit assez Jules IL
On remarquera qu'il y avait plusieurs siècles qu'aucun pape ne portait plus la barbe ; il lui seyait bien d'être le premier à reprendre ce signe dé la force virile. C'est à son exemple, dit-on, que François I«% Charles V et tous leurs courtisans, la portèrent aussi ; et bien que les successeurs immédiats de Jules II se montrent encore à nous sans barbe ,
Clément yil remit en vigueur cet usage lorsque, après le terrible sac de Rome par les soldats de Bourbon, il laissa pousser la sienne eii signe de deuil. A partir de cette époque, jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, on ne voit plus sur les tombeaux des. papes que des têtes à barbe. Mais ce ne sont plus, la plupart du temps, de ces barbes d*apôtre qui donnent une certaine dignité patriarcale ; on contemple bien plutôt avec étonnement ces visages de papes qui, vous regardent d'un air martial, du haut de leurs sarcophages, avec leurs moustaches retroussées et leurs mouches à la Wallenstein et à la Tilly.
Pendant tout le siècle de Henri IV et de la guerre de trente ans, tous les papes ont Tair de chefs d'armée et de généraux de cavalerie. Mais Jules II portait une barbe d'apôtre ou de patriarche.
Le plus grand pape depuis Innocent III, le fondateur de la nouvelle papauté politique voulait, nouvel Auguste, entourer de gloire et lui-même et son œuvre. Il reprit les projets de Nicolas V. Rome devait être son monument. Et pour le seconder, il trouva le
génie de Bramante et de Raphaël, et par-dessus
tout, celui de Michel-Ange, qui lui appartenait comme son organe naturel. Saint-Pierre, dont il posa la première pierre, les fresques de la Sixtine, les Loges de Bramante, les Stances de Raphaël, sont les monuments commémora tifs de la gloire de Jules II.
Ijilais nous n'avons à nous occuper que de son tom* beau. Il en avait chargé Michel-Ange pendant sa vie. Le plan était digne de ces deux hommes, et c'est une grande et douloureuse perte pour Tart qu'il n'ait pas été achevé.'
On peut' se figurer ce qu'aurait été un pateil monument construit par la main de Michel-Ange, quand on sait qu'il devait avoir dix-huit pieds de haut, douze de large, et contenir plus de quarante statues , parmi lesquelles Moïse saint Pierre et saint Paul, Rachel et Lia, les figures enchaînées des
provinces, et celles encore du Ciel et de la Terre,
\%\ qui, dans cette conception vraiment titanique, devaient supporter le sarcophage du pape*. La mort
1. Di questa opéra condusse Michelagnolo^ vivente Giulio^e dapo la morte quattro statue tînite e otto abbozzate. — De ces douze statues oa en connaît onze : trois finies^ le Moîse, Lia et Rachel^
DES PAPpS ROMAINS. 193
de Jules II, en 1613, rendit Texécution de ce projet impossible ; et ce ne fut qu'après de longues négociations que Paul III parvint, aumoyen d'un accominodement entre Michel -Ange et le duc d'Urbin, héritier de Jules II, à lé faire terminer dans la forme
qui ont été utilisées pour le cénotaphe de San-Pietro in Vincoli. Mais qu'est devenue la quatrième? Des huit figures ébauchées il y en a deux aujourd'hui au musée du Louvre (les deux esclaves). Lorsque Michel-Ange eut renoncé à son plan primitif il en fit doii à Ruberto Strozzi. Des mains de Strozzi elles passèrent dans celles de François I*'^ et puis'dans celles du connétable de Montmorency, qui les plaça à son château d'Ëcouen> d'où elles sont venues au Louvre. Quatre autres prisonniers sont placés dans la grotte de Buontalenti au jardin du palais Pitti, à Florence. Un groupe, représentant une^ figure virile en terrassant une seconde, se voit aujourd'hui dans la grande salle del Cinquecenio, au Palais vieux de Florence, où elle fut placé par Côme I®»".
. Un croquis de ce tombeau provenant de la collection Mariette, ot dont on peut voir une gravure dans l'ouvrage de d'Agincourt, existe r aux offices (planche 46, sculpture). Ce croquis, qui peut-être n'était pas définitif, ne répond pas entièreiftent à la description de Yasari, qui plaçait le sarcophage dans l'intérieur du monument. Sous ce rapport il rentre dans la description donnée par Condivi. Les mesures données par Yasari (18 bras sur 12) semblent trop petites. Qn ne comprend pas non plus comment les petites figures de Rachel et de Lia pouvaient faire pendant au colossal Moïse et au saint Paul, dont Condivi ne dit rien. {Note du traducteur.)
m LES TOMBEAU^
réduite où on le voit aujourd'hui. Ce monument célèbre dans le npionde entier par la flgure du MoUe^ est le plus sublime de tous les tombeaux des papes, parce qu'il est sorti du génie de Michel-Ange. Il est placé dans l'église de Saint-Pierre in Vincoli, dont Jules II avait porté le titre comme cardinal.
Toutes les figures qu'on y a réunies, bonnes ou mauvaises, la composition architectonique elle-même, resserrée et comme rabougrie, tout est mis dans Tombre et oublié pour le Moïse.
Devant ce merveilleux ouvrage, le chef-d'œuvre de la plastique depuis les Grecs, on ne sait où il faut arrêter ses regards, car il semble être autant l'incarnation du génie de Michel-Ange que la juste allégorie du pape Jules. Comme Moïse il fut pontife, législateur et guerrier à la fois. La sublime figure est assise dans la niche du milieu. Sa longue barbe descend à flots pressés jusqu'à la ceinture ; sa face, surmontée de cornes, avec ses yeux encaissés profondément, qui jettent la flamme de dessous les sourcils comme d'un buisson ardent, a une majesté de colère qui fait peur; on dirait d*un être impatient et enivré de feu. Ce
qu'il y a de positif comme ce qu'il y a de négatif en lui, tout est également effrayant. S'il se levait, il semble que de sa bouche devraient sortir des lois que nul esprit humain ne pourrait comprendre, et qui feraient rentrer un monde dans le néant bien plutôt que d'en créer un. Sa voix, semblable à celle des dieux d'Homère, serait trop forte* et retentissante pour que les oreilles des hommes pussent la contenir. Oui, 6e qu'il y a dans le Mo'ise de Michel-Ange est quelque chose de vraiment incommensurable. Et ce n'est que par une lueur de tristesse sombre et mélancolique, qui descend du front sur les yeux, que la rudesse de cet être étrange est un peu adoucie. C'est cette même tristesse qui couvre le visage de Michel- Ange lui-même; Mais là ce trait touche moins encore qu'il n'effraye. Les Grecs auraient pu supporter à peine la vue de ce Mo'ise, et ils auraient certaine-» ment blâmé l'artiste de n'avoir pas eu la puissance de répandre sur cette gigantesque figure un souffle qui réconciliât les âmes aveclui. Mais c'est le type primitif du sublime, qui épouvante et dont on ne peut approcher. La statue elle-même serait très-bien à sa
place dans la cella d'un temple colossal de Jupiter Ammon ; et elle convient si peu à ce tombeau , que celui-ci semble, même comme cadre, beaucoup trop petit pour die.
Debout dans les niches, de d»qne cdié da Jbis^, sont les deux ligures de la ^e active et de la 1^ aor templative d'après la théorie dantesque, £acJ^/etlia. Elles sont aussi de la main de Michel-Ange, et la Rachel particulièrement a tout à fait le caractère viril qu'il donnait à ses figures de femmes. Les autres statues, dans la partie supérieure du monument, ont été exécutées sur ces modèles, le Prophète et la SybiUe^ par Raphaël da Montelupo, son meilleur élève; mais elles sont sans valeur, ^e sorte que la partie supé-* rieure reste bien, loin de l'autre. Le pape, qu'on a représenté couché sur un sarcophage mesquin, fait làhaut une piètre figure. Il disparaît presque et semble n'être plus qu'un ornement accessoire de son propre monument; et son attitude en outre est singulière; car, au lieu d'avoir représenté le pape étendu mort sur son sarcophage, comme les autres, on le voit couché tout de son long et éveillé, appuyant sur sa main
DES PAPES ROMAINS. m
sa tète barbue, couronnée de îa tiare et regardant d'en haut le Mo'ise. Cette figure est la plus mauvaise de toutes; peut-être faut-il excuser l'artiste, Maso da Bosco, en disant qu'il s'est senti écrasé par le Mo'ise. La Madone avec l'enfant Jésus^ de Scherano da Settignano, qui vient couronner et terminer le monument, est meilleure de beaucoup. Aussi ce tombeau, ou pour mieux dire ce monument conmiémoratif, car Jules II
repose à Saint-Pierre, à côté de son oncle Sixte IV, n'est vraiment digne de ce pape que par la statue de Udtie^ et il ne faut le regarder, après tout, que comme une espèce de torm prodigieux. Au reste, quand on regarde attentivement le Udi^e^ on croit voir percer sous ses formes audacieuses, sous sa barbe "Bottante et sous les plis grandioses de cette draperie retombant sur le genou, toute la statuaire de la Rome du dix-septième siècle, toutes les statues des papes et tous les autres ouvrages de Bernini, de Rusconi et de Legros. Ce fol essaim, s'égarant toujours dans un grandiose tout à fait en dehors de la nature, semble être sorti de l'orteil du Jlfofee de Michel- Ange.
VU
Nous arrivons devant le tombeau de Léon X (1613- 1821). Le monument de ce Médicis devnrit être en même temps un monument de Tâge d'or de l'Italie, qui se rattache au nom de Léon X et des Médicis comme les temps d'Horace à ceux de Mécène et d'Auguste. Ni Moïse, ni Lia, ni Rachel, n'auraient été k leur place sur le tombeau de Léon ; bien plutôt TApollon païen et les Muses, car sous sa baguette magique les dieux de la Grèce étaient revenus à la vie ; la papauté, toute mondaine sous Alexandre VI, entièrement royale sous Jules II, était devenue grecque sous le fils de Laurent le Magnifique. Du sein de cette liberté effrénée de tous les esprits et de ce luxe de sensualité amoureux de la vie % s'épanouirent, exu-
DES PAPES ROMAIJSS. isô
bérantes et magnifiques, les fleurs de tous les arts et aujourd'hui encore elles font le ravissement de ThU' manité. C'est à ces goûts païens des papes, c'est a la . tendance de cette époque créatrice et amie de la joie que le monde doit d'avoir trouvé un contre-poids né* cessaire à l'esprit sévère et aride du protestantisme, d'avoir pu verser à l'humanité cette source rafraîchissante de beauté, sans laquelle la réforme l'aurait pri-
vée de la seconde moitié de sa vie.
Jean Médicis, né le 11 décembre 1475, fut destiné dés le berceau, par son orgueilleux père, à devenir pape. A l'âge de sept ans il reçut les premiers ordres, à dix-sept le chapeau de cardinal, et il monta sur la chaise de saint Pierre à l'âge de trente-huit ans, sous le nom de Léon X. Comme Jules II il avait aussi manié l'épée, car il fut fait prisonnier à la bataille de Ravenne, lorsqu'il était encore cardinal. Et ce qui marque bien l'humeur guerrière des papes de ce temps, c'est qu'il montait le même cheval blanc qu'il avait à cette bataille lorsqu'il alla prendre possession du Latéran en procession solennelle.
Mais l'esprit donfc-était animé le nouveau pape, l'es-
prit des temps nouveaux et de la nouvelle Rome, éclata à son entrée triomphale et dans les fêtes publiques que donna la ville. On vit alors ce qu'était . devenue Rome depuis les temps où Grégoire XI et Martin V y étaient entrés sur les monceaux de décembres qu'y avait faits la barbarie des temps. Là ville s'était magnifiquement parée d'arcs de triomphe, de colonnes et dinscriptions ; on voyait partout des autels et des guirlandes de fleurs, et partout on avait placé des tableaux et des statues. Il semblait que le saint-père entrât à Athènes. Au pont Saint- Ange on lisait sur un arc de triomphe cette singulière inscription : ♦
Gyprls a eu autrefois son empire, et Mars a eu aussi le sien autrefois; Mais aujourd'hui Pallas Athène règne sur le monde.
Voilà comment on saluait un pape en ces temps-là. On lui rappelait qu'il avait rendu gommage à Vénus en premier lieu, ensuite à Mars, et que maintenant il s'inclinait devant Minerve. Bien des gens, et à tout aussi bon droit, voyaient là uire allusion aux règnes
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d'Alexandre VI et de Jules II, et au règne de Léon X, qui allait commencer.
Et pour qu'au milieu de ces hommages rendus à un pape la déesse Vénus n'eût pas à se plaindre, on avait placé sa statue près de l'arc de triomphe avec l'inscription suivante :
Mars a été, Pallas est; moi, Gypris, toujours je serai *.
Ce pape aimait la joie et l'esprit, la musique et la poésie, les beaux-arts et la philosophie platonicienne. C'est alors que naquit l'opéra, et devant lui fut représentée la première tragédie italienne, la Sophonisbe du Trissino. Cet âge brillant, -qui produisit ce charmant et gai Arioste, vivait de la vie, débordant à pleins bords, d'une foule de grands esprits toujours aspirant vers l'idéal, qui, se complétant réciproque-
1. Voici les inscriptions latines telles qu'on les trouve dans Roscoë :
Olim habait Cypria sua tempora, tempora Mavors Olîm habait : sua nunc tempora Pallas habet.
Mars fait ; est Pallas ; Cypria semper ero.
ment par leur réunion, et tels qu'on en a rarement vu autant réunis en un même instant de la vie des peuples. Lorsque Rapliaël arriva à la cour de LéonX, dont il était l'honneur comme Michel-Ange avait été celui de Jules II, il entraînait après lui tout un cortège d'artistes; et ils furent reçus au Vatican par une cohorte de poètes et de savants. Là on voyait Bembo Sadolet, Bibiena, Navagero, Tebaldeo, A(ïcolti et tant d'autres encore. Raphaël, qui dut autant k l'époque où il vécut et aux hommes qui l'entouraient que ceux-ci lui devaient, les a peints presque tous. Aujourd'hui, quand on se promène lentement à travers ses stances, leurs portraits vous reportent à cet âge des Grâces, si intelligent et si raffiné, si complètement et si parfaitement humain. Il a son monument éternel dans la stanza délia Segnatura. Quelle chose au monde pouvait mieux exprimer l'essence de la papauté sous Jules II et Léon X que la Dispute^ cette représentation de la théologie et du sacrement, en face de laquelle se trouvent, avec une liberté naïve et une tranquillité de conscience parfaite, ici l'école d'Athènes, avec ses philosophes païens, et là le Par-
nasse, avec son Apollon jouant du violon et ses Muses et' ses poètes qui Técoutent * ?
1. Les bigots fanatiques peuvent maudire l'alliance des éléments païens et chrétiens, Tobservateur dégagé de préjugés peut rire de la joie enfantine que le monde d'alors prenait à cette antiquité nouvellement retrouvée; mais Thistorien regardera toujours avec bonheur cette réconciliation de deux civilisations séparées si longtemps par une religion exclusive. La trop grande dureté des contrastes s'explique par le temps lui-même. Us étaient violents et singuliers. Dans un de ses discours, Érasme comparait le pape Jules . II à Jupiter, la passion de Jésus-Christ â l'histoire de Socrate et d'Iphigéine, à celle-même du Romain Curtius.
L'emploi du nom de Jupiter pour celui de Dieu, d'Esculape pour le Christ, de Diane au lieu dé Marie, etc., est très-commun chez les poètes de ce temps* Jusque dans les églises, jusque sur les tombeaux, se répand ce mélange d'éléments païens et chrétiens. J'ai trouvé dans la petite église de SaivBenedetto in Piscinula. de l'autre côté de l'ile du Tibre, l'^pitaphe suivante d'une fille de la famille trastévérine des Castellani :
Olympiœ Castellanœ agent! menses une de vigeati et dies octo. Olympnm ascendit Laurentius Castellanus pater non sine mœrere posuit.
On lit une phrase analogue et tout aussi païenne sur le tombeau du sénateur Petrus Jacobus Cinna dans l'église Santa-Maria in Araceli :
Hic corpns linquens anima repetivit Olympnm.
Et sur le tombeau de Paolo Boccapaduli, qui appartient au quinzième siècle et qui se trouve dans la même église : «
Jupiter huncprimum sacris prefecerat : illum Nnnc snperi gaudent astra tenerc poli.
A cdté du portrait de Jules II il faut étudier celui de Léon X, que Raphaël a peint plusieurs fois, et même dans ses fresques du Vatican. La grosseur de sa tête frappe dès Tabord ; son visage imberbe, florissant de mollesse et de sensualité, a quelque chose de luxuriant. L'œil est avisé et bienveillant, la bouche semble faite pour dire des paroles spirituelles et bonnes; sa main, qu'il chargeait volontiers de bagues précieuses, est belle, douce et sensuelle, et ses traits ont une expression de tranquillité sûre d'elle-même et sans efforts, pleine de douceur et de bonté, Léon jouissait des splendeurs de la vie avec une sérénité d'âme toute grecque, mais nullement platonique, et il mourut à la joyeuse nouvelle de la prise de Milan par ses alliés les Impériaux, dans la plénitude et la force de la vie, avant d'avoir vu la >décadence de la papauté, qu'il avait lui-même contribué à rendre plus mondaine, et qu'allait bientôt amener la réforme allemande, toujours grandissante, et les guerres des Esvpagnols et des Français. Le luxe voluptueux dont il s'entourait, ses constructions, spécialement celle de Saint-Pierre, où venait k'engloutir le produit des in-
dulgences de rAllemagne, avaient coûté gros au peuple; et comme M mourut sans avoir reçu les sacrements, on salua son cadavre du même cri dont on avait autrefois poursuivi celui de Boniface VIII : « Tu t'es glissé comme un renard, tu as régné comme un lion et tu es mort comîne un chien t »
Son monument s'élève dans le chœur de la belle église de Santa-Maria sopra Minerva ; et ce rapprochement fortuit des noms de la Madone et de Minerve, qui rappelle nécessairement toujours la fusion qui s'opéra à Roine entre le paganisme et le christianisme, semble fait exprès pour Léon X. Il est mal- ' heureux que le monument ne soit digne ni de lui ni de son temps. C'est un tombeau énorme, orné d'un grand nombre de sculptures insignifiantes. Antonio da San Gallo en avait fait le projet, et Baccio Bandinelli en a exécuté plusieurs parties. Un frontispice, composé de quatre colonnes corinthiennes qui supportent un attique orné de sujets, entoure la niche où Léon est assis sur un piédestal, tenant les clefs dans la main gauche, et levant la droite pour bénir. Cette façon de représenter les papes sur leur tom-
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beau, donnant la bénédiction, passa en usage, et désormais nous ne les verrons pas autrement. Elle semble empruntée aux mosaïques byzantines, qui montrent ordinairement le Christ aésis sur son trône, et la main levée pour bénir. II. était naturel qu'on eût ridée de représenter son vicaire dans la même attitude : car dans cet acte solennel se trouve résuméo toute Ténergie de leur action spirituelle, concentrée leur plus haute puissance, lorsque tout le monde se jette à genoux en prières pour recevoir sa bénédiction.
Pour comprendre la grandeur de ce monument suprême, il faut avoir vu le pape, sur la gigantesque loge de Saint-Pierre, bénir un peuple innombrable le jour de Pâques, alors qu'assis sur son trône, la triple couronne en tête, et caché dans le nuage de ses ' blancs vêtements, il laisse tomber sur la foule sa bénédiction de cette hauteur céleste, pareil à un être surnaturel.
Au moyen âge, quand le peuple n'avait encore rien perdu de sa foi, ce spectacle devait être écrasant, irrésistible. Mais comme toutes ces figures de
pape sont^ toujours représentées de la même fiaçon, la monotonie de leur attitude finit par fatiguer.
La statue de Léon X est un ouvrage médiocre de Raphaël da Montelupo, et les figures de saint Pierre et de saint Paul, qu'on voit dans deux niches latérales, ne sont pas moins insignifiantes.
Au pied du mausolée du pape se trouve la pierre tombale de son ami Bembo^ Comme toutes les gloires de la terre passent cependant I S'ils se réveil-
1. En restaurant Tancienne église on a mis dernièrement une nouvelle plaque de marbre sur le caveau de Bembo, jusqu'ici sans monument. On y lit Finscription suivante :
D. 0. M. Petro Bembo Patritio Veneto Ob ejus singulares virtutes a Panio III
P. M. in sac. coUegiam cooptati
Torquatus Bembns P. ob. X. V. K. Feb.
MDXLVII Viiit an. LXXVI. M. VII. D. XXVIII.
Mais Tancienne épitaphe^, moitié (raïenne moitié chrétienne^ disait :
Hic Bembus jacet Aonidum lans maxima Phœbi
Gum sole, et luna 'viz peritums honos.
Hic et fama jacet, spes, et soprema galeri
Qnam nop ulla queat restiiuisse dies.
Hic jacet exemplar vitœ omni fraude carentis, '
Summa jacet, snmma hic cum pietate fides.
laient tous deux aujourd'hui, le Florentin Léon et Bembo le Vénitien, ah i comme ils crieraient : c MaU heur sur Rome et malheur sur l'Italie I > Et si Raphaël se réveillait dans son tombeau du Panthéon et qu'il vit ses fresques du Vatican maltraitées, pâlies et devenues comme mortes; et si Michel-Ange voyait son Jugement dernier couvert de> badigeonnages ou d*échafaudages I ils jetteraient une plainte amére ou un cri d'indignation.
Voici un autre tombeau : autre pape, autre temps. Après le carnaval bruyant, plein de musique et de fleurs, vient le carême hâve et silencieux.
Adrien VI, Florent d'Utrécht, fait son entrée; un homme sérieux, un vieux et dévot professeur de la sombre ville de Louvain, autrefois conseiller de Charles V et gouverneur des Espagnes. Fils d'un chslrpentier de vaisseau, il ne s'était pas formé comme Léon à l'école magnifique de la richesse, mais à la rude école de l'indigence. On ne vit plus de savants, plus d'artistes au Vatican. On n'y entendait plus de musique, pas un sonnet, pas un dialogue de Platon ; pinceaux et ciseaux s'étaient arrêtés : Adrien priait et travaillait. Il avait dit : € Je ne veux point
parer les prêtres avec les églises, mais les églises avec les prêtres. » Lorsqu'il sortait il ne marchait pas entouré de poëtes, d'artistes, de savants, mais de mendiants et d'estropiés, et il leur donnait sa bénédiction et de riches aumônes.
Rome fit pénitence pendant un an. Agé seulement de soixante- quatre ans, il mourut de chagrin le 14 septembre 1523. On lit sur son tombeau ces mots plaintifs :
Proh dolor! quantum refert ia qu» tempora vel optimi.
... Cujusque virtus incidat!
c Hélas I combien tout dépend des temps où apparaît la vertu, et môme celle du meilleur des hommes I » Il fut le dernier Allemand et aussi le dernier étranger qui se soit assis sur la chaire de saint Pierre. Plusieurs papes de race allemande en avaient fait l'ornement, qui n'étaient pas des hommes sans noblesse, et presque tous s'étaient mis avec ardeur à la réforme^ ainsi qu'il convient à l'esprit allemand. Et c'est dans une église de cett€ nation que se trouve le tombeau d'Adrien, à Santa-Maria Germanorum ou deir Anima, Le cardinal Guillaume de Enkenfort, le seul prélat
auquel Adrien donna le chapeau, le lui fit élever dans le presbytère, où il fait face au non moins magnifique tombeau du duc Charles-Frédéric de Clèves. N'est-ce pas une véritable ironie que le tombeau de cet Adrien, qui méprisait tous les arts par principe et avait en horreur les statues grecques, où il ne voyait que des idoles, ait eu un monument plus beau, comme œuvre d*art, que Léon X, delà maison de Médicis? Balthazar Peruzzi en fit le dessin, et les sculptures sont Touvrage de Michelangelo Sanese et du Tribolo. Elles méritent attention. Ici, comme dans presque tous les tombeaux, l'architecture forme un frontispice; mais le pape y est représenté d'une façon plus conforme à son caractère et qui se rapproche de celle du moyen âge. Il est étendu sur un sarcophage de marbre trèssimple, et dort, la tête appuyée sur sa main. Son visage (Adrien avait été très-beau) porte les signes d'un affaissement profond empreint d'un souci douloureux. Dans la lunette au-dessous de lui apparaît Marie, tenant l'enfant Jésus, entre saint Pierre et saint Paul, suivant l'ancienne manière, et dans les niches on voit les flgurçs des quatre vertus cardinales. La
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Tempérance tient une chaîne dans sa main, la Valeur une branche d'arbre, et un lion est à ses côtés; la Justice a près d'elle une autruche, et la Sagesse porte un miroir et un' serpent. Ces figures sont exécutées avec beaucoup de soin. Enfin au-dessous du sarcophage un grand bas-relief représente l'entrée du pape dans Rome. Il est à cheval et porte les enseignes du cardinalat, et derrière lui suivent des cardinaux et des moines, et le sénateur de la ville lui rend hommage à genoux, et l'éternelle Rome, sortant de ses portes^ vient à sa rencontre. Cette Cypris, si bien parée par ses prédécesseurs, semble pourtant de mauvaise humeur en se voyant forcée de rendre hommage à ce morose vieillard. Ici encore on voit, avec un secret plaisir, poindre l'idée païenne : le Tibre est représenté dans un coin sous la forme mythologique con-
sacrée, avec sa corne d'abondance. Ainsi ce dévot pape n'a pas su se protéger lui-même contre rest)rit du temps, et le paganisme est venu s'attacher à lui, au moins sur son tombeau.
Et le brillant génie des Médicis remonte sur le trône avec Clément VII, Giuiio Medici (1523-1534),
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le fils de ce Julien qui avait péri dans la conjuration des Pazzi. Mais bien différents des temps de Léon X étaient ceux qui s'ouvraient pour son cotisin, aussi malheureux que ceux-ci avaient été fortunéft* Le dé* luge politique vint déborder sur la voluptueuse Rome ; de son asile du château Saint-Ange Clément vit, comme autrefois Grégoire VII, la tempête tomber sur la ville (4 mars 1527), que les Romains, dégénéra et amollis, livrèrent à la soldatesque de Bourbon, et presque sans défense. Il vit son sac, plus terrible que les pillages des Vandales de Genséric ou des Sarrasins de Robert Guiscard; il vit les moqueries et les railleries sans fin que ces lansquenets luthériens faisaient de la papauté. Ivres de victoire et de vin, ils avaient mis Timage du pape sur un âne, et un cardinal, en chair et en os, sur une civière ; ils les menaient par les rues de Rome, au milieu de burlesques obscénités et de chansons satiriques < .
1. Bourbon tomba devant les murs de Rome; les soldats allemands exposèrent son corps dans le chiteau de Gaëte et lui mirent cette inscription énergique :
Âncto imperio, Gallo vjcto, snperata Italla, Pontiâce obsesso; Roma capta Carolus Borboniasin Victoria cssus bic jacet.
La puissance des papes avait reçu un coup mortel par la prise de Rome, soUs les yeux mêmes de Tapôtre saint Pierre ; sa dignité sacrée avait été déshonorée, et son autorité, qui embrassait le monde, venait d'être brisée dans Roiçe même.
Le malheureux Clément resta pendant sept mois assiégé dans le château Saint-Ange*; et lorsqu'il se trouva en liberté, il eut à porter encore plus de misères et de douleurs, car il vit aussi le schisme de Henri VIII, et il mourut plein de soucis pour TÉ-, glise, qu'il laissait après lui en ruines.
1, Nous manquons encore d'une bonne histoire ànSacco diRomay comme les Italiens appellent cet épouvantable pillage. Rome et Florence offrent dVmples matériaux. Un témoin oculaire du sac de Rome^ Jacques Bonaparte^ l'a décrit dans un petit opuscule, que Louis Bonaparte a fait connaître par une traduction française qu'il publia à Florence en 1830 ; mais cet écrit est sec et incomplet, et ne fait pas précisément honneur à cet aïeul de Napoléon, il est fâcheux que son auteur n'ait pas eu le vif esprit de Cellini, qui a donné un tableau très-animé de la vie qu'on menait au château Saint-Ange. On voit alors se disperser de tous côtés les artistes qui s'étaient rassemblés de nouveau autour de Clément VU. Sangallo, Polidore de Caravage, Jules Romain, Gaudenzio Ferrari, Perni del Vaga. lia s'enfuient vers le nord; quelques uns vont en Sicile. Raphaël était déjà mort.
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Son tombeau se trouve dans la môme église de la Minerve où est celui de Léon X: il s'élève vis-à-vis de ce dernier : il est fait sur le môme plan de SaUr gallo et tout aussi médiocre d'exécution.
La sympathie qu'éveille la destinée de l'homme dont nous voyons ici l'image est bien diminuée, il est vrai, parla réflexion que ce fut lui qui trahit la république de Florence, sa patrie, et la mit pour toujours sous le joug de son infâme bâtard, Alexandre, et des Médicis, qui lui succédèrent. Mais les républiques et les peuples qui tombent dans la servitude ont cessé, en général, d'être dignes de la liberté. On devient pensif quand on voit le bonheur et le malheur, se suivant pas à pas, se trouver placés si près l'un de l'autre dans les tombeaux de deux parents, de deux princes appartenant tous deux à une maison illustre, se faire pendant, pour ainsi dire, et s'opposer l'un à l'autre comtme la face et le rfevers de notre vie humaine, si pleine de contradictions.
n n'y a que quelques pas entre un tombeau de pape et l'autre . Le temps les a bien vite mesurés dans sa marche rapide, et les papes ne régnent pas longtemps ; car suivant la loi ironique de la hiérarchie, ils n^entrent dans la carrière de leur gloire qu'à l'époque de leur vie où Thomme, suivant les lois de la nature," doit se préparer à mourir. Aussi y a-t-il — ou plutôt il y avait — un grand sens dans la cérémonie suivante, qui était autrefois en usage au couronnement d'un pape. Un prêtre s'approchait de lui tenant d'une main un roseau au sommet duquel il y avait une touffe d'étoupe, et de l'autre un cierge allumé; et, mettant le feu à celle-là av^c celui-ci, il disait d'une voix lente ces paroles : t Sic transit gloria mundi I » Ainsi passe
la gloire de ce monde! et un autre répondait : « Sanctepqter, nonhabebis annos Pétri. » Saint-père^ tu n'arriveras pas à Tâge de saint Pierre. L'apôtre réi gna vingt-cinq ans, et la durée moyenne du règne des papes ne dépasse pas sept ans.
Rien n'enseigne mieux l'instabilité, ou pour mieux dire le néant des grandeurs humaines, que cette triple couronne qui voyage éternellement, d'une tête blanche à l'autre, sur les ailes rapides de la mort.
Et nous vdici encore devant un autre tombeau de pape, dans l'église de Saint-Pierre : c'est le beau monument de Paul III, Farnèse (1534-1649), le meilleur ouvrage de Guglielmo délia Porta.
Dans une niche de U grande tribune, à gauche de l'autel de tous les saints papes, est assise la statue (l'airain de Paul III, un noble et majestueux vieillard] Il semble réfléchir et laisse tomber sur sa poitrine sa belle tête à b^irbe. Toute la figure est excellente; sur le sarcophage sont couchées deux figures de femmes en marbre, Tune vieille, la Prudence, et l'autre jeune, la Justice; celle-ci tient les faisceaux, l'autre le miroir. En toutes deux on reconnaît le style éner-
. gique de Michel-Ange, et Ton se rappelle avec plaisir les statues du Jour et de la Nuit silr les tombeaux des Médicis, à Florence. Elles sont exécutées avec beaucoup d*art. La Prudence est le portrait de la mère du pape, Giovanna Gaetani da Sermoneta, de la famille de Boniface VIII ; la Justice fut faite d'après sa tellesœur Giulia; mais leur attitude manque de beauté et contredit Tidée même dont elles sont la personnification. Elles étaient entièrement nues à Torigine, avant que Bernini ne les revêtit de ces robes de plomb qui gâtent tout l'effet.
La figure luxuriante et voluptueuse de la jeune Justice pouvait bien, il est vrai, choquer quelque |)eu. Le tombeau était anciennement orné de deux autres statues faisant pendant aux deux premières, la Douceur et l'Abondance. On les conserve aujourd'hui dans une salle du palais Farnëse.
< Le monument de Paul III avait été placé en 1562 dans Tanciehne basilique. En 1574 il fut transféré dans la nouvelle église, à l'endroit où se troilve aujourd'hui la figure de sainte Véronique, et ce ne fut qu'en 1629 qu'il fut mis à sa place actuelle; et comme
on leplaça dans une niche, ces deux figures restèrent sans emploi.
Ce monument, le plus beau de tous ceux qu'on a érigés aux papes dans Saint-Pierre, ne coûta pas moins de vingt-quatre mille écus romains, qui furent payés par le trésor caméral, parce que Paul III avait fondé le collège des cardinaux. Une dépense aussi énorme pour le tombeau d'un pape ne doit étonner personne : cela est parfaitement d'accord avec le principe de la magnificence ecclésiastique, et on la dépassa encore par la suite, Gependant ce ne fut pas toujours la caisse de l'Etat qui eut à la supporter. Il arriva rarement que les successeurs immédiats d'un pape se décidassent à lui élever un monument; car Je nouveau pape, par l'organisation même de cette monarchie élective, est généralement élu par le parti contraire au pape qui vient de mourir,.et est l'ennemi de son prédécesseur : c'est pourquoi les monuments des papes sont élevés, dans la règle, par les cardinaux qu'ils ont eux-mêmes nommés ou par leurs propres neveux.
Paul III était de la maison Farnèse et le premier
Romain qui, depuis Martin Y, de la maison Golonna, depuis cent trois ans, par conséquent, fût arrivé à la dignité pontificale. Élève de Pomponius LaBtus, il avait reçu une éducation classique et était savant. Sa conversation élait gaie et spirituelle. Avec lui semblaient revenir les temps de Léon X; et une polilique prévoyante et qui s'appuyait sur l'Espagne et sur l'empereur leur était favorable. L'orgueil de Paul était grand et son népotisme coupable. Il donna Parme, érigée en duché, à son fils naturel, Pierluigi, monstre moral qui n'avait pas les talents de Borgia, et il faisait à peine attention aux actes hideux de son bâtard, si énormes pourtant qu'ils soulèvent encore aujourd'hui l'indignation du lecteur. Pour son petitfils Ottavio il obtint la main de Marguerite, fille naturelle de Charles V, celle qui fut plus tard régente des Pays-Bas. Le palais Madama et la villa Madama rappellent ce mariage. Ils vinrent tous deux à Marguerite, après que Paul III eut, contre tout droit, confisque les biens que les Médicis possédaient à Rome. Mais le souvenir du pape lui-même est attaché au palais le plus magnifique de Rome, le palais Farnèse,
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qu'il fit construire étant encore cardinal, et qu'ornent les charmantes fresques des Carraches* Et ausçi }a fameuse Farnésine, que son neveu, le cardinal Alexandre, acheta à renchëre eu 1586 S conserve toujours vivant le^ souvenir d'une famille qui ^ joué un si grand rôle dans Thistoirë de Tltalie, de TEçpagne et des Pays-Bays, et qui se trouve aussi intimement liée à l'histoire de l'art que la famille des Médicis elle-même. Je ne parle même pas de la part que prit Paul III à la construction de Saint-Pierre, où il employa Michel-Ange, qui termina aussi sous son régné le Jugement dernier.
Ce brillant souverain de l'Église mourut au milieu de sa gloire, aimé et adoré de son peuple, après avoir pleinement satisfait son ambition en fondant une
1. La Farnésine fut bâtie par Agostino Chigi^ sur les dessins de Balthazar Peruzzt, sous le pontificat de Léon X. Ce charmant casino^ le plus joli édifice de Rome peut-être etTun^ des meilleurs qu*ait produits la renaissance, ne vint que plus tard entre les mains des Farnèse, qui sont parfaitement étrangers à ce chef-d'œuvre de bon goût et de simplicité. Michel- Ange vivait encore sous Farnèse , mais la jeunesse de la renaissance, Tàge de Raphaël, de Bramante et de Balthazar Peruzzi, était passé sans retour.
I {Note du traducteur,)
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dynastie ; mais il fut malheureux dans sa famille, car il vit Pierluigi périr assassiné, et Ottavio se révolter contre lui. Gela mit le vieillard, phis qu'octogénaire, au tombeau; avec Paul III finit la période classique de la papauté. Toutes ces forces obscures, que le temps avait mûries dans son sein, et qui devaient bientôt transformer la papauté et TÉglise de fond en comble, il les vit naître, les toléra, les comprit à peine; tout cela resta étranger pour lui. Déjà de nouveaux ordres religieux venaient de s'établir : Gaëtano de Thiène et Jean-Pierre Carrafa, ce dur génie des temps qui allaient arriver, avaient, dès 1514, fondé les théatins; Ignace de Loyola, cet homme incompréhensible, avait institué la compagnie de Jésus, et elle avait déjà été approuvée en 1543. Carrafa et Alvarez de Tolède, dominicains tous les deux, avaient arraché à Paul III la bulle du iO juillet 1542, qui introduisait l'inquisition, et la censure avait commencé en 1542. Dans cette même Rome où Léon X et Bembo souriaient finement autrefois quand on s'amusait à nier devant eux le christianisme, Dieu 'et l'immortalité de l'âme, on allait bientôt brûler les
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juifs et les hérétiques sur Téchafaud. Est-ce pour cela que Paul Farnèse, le disciple de Pomponius Laetus, ce pape nourri de ia sagesse attique et jadis ami des joies de la.vie, a cet air pensif et presque sombre? Est-ce pour cela qu'il tient sa belle tête courbée si bas, comme délia Porta Ta représenté?
Nous rencontrons maintenant deux lacunes dans la série des ihonuments des papes; car Jules III, Ciocchi del Monte, qui régna cinq ans, et Marcel II, Servini, qui ne porta que vingt-cinq jours le poids de la triple couronne, n'ont pas de tombeau. Leurs règnes insignifiants forment une pause entre les temps anciens et les temps nouveaux : c'est le calme précédant l'orage.