‹ Les tombeaux des papes romainsChapitre 28 sur 37 · TROISIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SÉRIE

Dans cette magnifique chapelle de l'église des Dominicains, à Santa-Maria sopra Minerva, que le cardinal Olivieri Garrafa fit bâtir en Thonneur de saint Thomas d'Aquin, et que Filippo Lippi orna de peintures, nous voyons maintenant le tombeau d'un pape qui a droit à toute notre attention. Sur un sarcophage de marbre jaune est assise, couverte d'un riche vêtement pontifical, une grande figure. Elle a la main droite levée pour bénir, — ou pour maudire peutêtre, — et dans la gauche elle tient les clefs de saint

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Pierre. Son visage est décharné et flétri, ses traits acérés et comme d'airain : une yéritable tète de dominicain; une barbe clair-semée Tombrage. Les yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites; les sillons qu'on voit sur le front, sur les joues et tout autour de cette bouche ferme ou impérieuse ne sont pas seulement les rides d'un visage de quatre-vingts ans; il y a là ailssi les traces d'un tempérament rempli d'une impétuosité sauvage et d'une ardeur brûlante, d'une âme fanatique, née pour la domination et qu'enflammait, avec Hine égale vivacité, le délire de l'amour ou de la colère.

Cette âme était violente comme la fatalité; elle pénétrait de l'ardente flamme de sa volonté les choses aussi bien que les hommes; et il s'en exhalait une atmosphère qui remplissait tout de passion, de zèle ou de terreur. Le terrible Albe lui-môme, qui ne tremblait devant personne, avoua, après être revenu de Rome, où il avait paru devant le pape, n'avoir jamais vu un visage d'hoçime qui lui eût inspiré autant de crainte que celui de ce. vieillard. Et ce . visage, qui nous regarde de là-haut, tout marbre qu'il

est, c'est le visage de Paul IV, du pape de la race napolitaine des Carrafa.

C'est lui qui réforma TÉgHse catholique et dans le corps et dans Tâme^ et lui inspira cette ferveur, cette incroyable énergie au moyen de laquelle elle a pu non-seulement résister à la réforme, mais encore péiiétrer victorieusement jusqu'au cœur des pays réformés. Il répandit sur elle le souffle d'une inspiration qui n'a son égale qu'au treizième siècle, au temps de saint Dominique et de saint François. L'inquisition, les chambres de torture, les auto-da-fé, la censure, sont ses ouvrages. L'ordre des jésuites reçut de lui l'aliment et l'impulsion, et à lui s'étaient attachés tout d'abord Loyola et Xavier, deux hommes qui étaient remplis du môme aride feu des batailles que l'Espagnol Pizarro dans une autre sphère. -

Par suite de l'énorme 'dçchirement de la scission profonde que la réforme avait amenée datns l'humanité, la papauté avait perdu sa position dans le domaine de l'esprit, en tant que sa personnification morale. Elle n'était plus qu'une des parties du tout. Arrivée là, elle se regarda; et se concentrant en elle-

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même, se contractant violemment, elle rejeta hors de son sein tous les éléments ennemis; elle proclama dans son camp la loi martiale, se cristallisa pour ainsi dire dans la discipline la plus impitoyable qui jamais

ait été ; et voilà qu'elle se présente au combat avec des armes nouvelles, un nouvel ordre de bataille et un nouveau plan d'opérations. Quoi qu'ait pu être Tordre militairement discipliné des jésuites, il restera toujours Tune des créations les plus remarquables de Tesprit humain, et par ceci principalement qu'il a posé le premier, de la façon la plus complète et la plus grandiose, l'idée de société. Et quçUe société? Une a^ciation d'hommes qui, pénétrés d'un principe

très-net et très-simple, ne perdaient pas un seul instant le monde de vue et admettaient dans le cercle de leurs calculs toutes les facultés, toutes les tendances humaines. C'est cette faculté de tout recevoir, d'entrer en rapport avec tout et de se faire tout à tous qui a rendu l'ordre des jésuites si grand; et c'est son caractère d'ubiquité, et partant de mystère, qui Ta rendu si terrible-. Plus tard on lui opposa la franc* maçonnerie; et l'humanité était ici encore le but

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auquel tout se rapportait et vers lequel tout tendait; mais un point central facile à saisir m^inquait dans ce cercle beaucoup trop étendu, un principe net et actif. Aussi resta-t-elle purement idéale, un sentiment bienvçillant, humanitaire. Et cependant leur lutte réciproque est Tun des plus remarquables spectacles qu'offre Thistoire interne de TEurope nouvelle ; mais cette histoire, encore secrète aujourd'hui, ne pourra être dévoilée que dans les temps à venir.

Avec Paul Carrafa commençait ainsi à se développer une autre passion religieuse, et elle était augmentée en puissance. L'Église, fiancée du Christ, parée dé son nouvel habit de fête, s'armait pour la Saint-Barthélémy de sa sanglante nuit de noce. A Rome elle revêtit, dans l'ivresse de sa victoire, un vêtement étincelant ; car toutes les splendeurs dont Jules II et Léon X avaient paré leur domination temp'orelle ne servirent plus qu'à orner la puissance spirituelle ecclésiastique et qu'à entourer l'Église et le culte d'une magnificence qui n'avait plus le souverain pour objet, mais l'Église elle-même, et proclamait son triomphe.

Depuis lors Rome est devenue la ville de Sixte-Quint. L'antiquité elle-même qui, sous Léon X, avait vaincu Tesprit chrétien, y fut mise sous le joug encore une fois. Sur les obélisques d'Egypte vient s'abattre la croix, sur les colonnes de Trajan et de Marc-Auréle descendent les apôtres Pierre et Paul.

Paul lY a bâti, lui aussi; mais non des portiques, des loges ou des galeries de tableaux : il a bâti une espèce dç citadelle ou de bagne, avec des murs et des tours, et il y enferma les juifs, objet de son exécration. Le Ghetto est son monument à lui. Lorsqu'il mourut, quelque temps après l'avoir bâti, la cinquième année de son règne et la quatre-vingt-unième de sa vie (1559), le peuple romain se souleva ; il pilla la maison de l'inquisition, il essaya de mettre le feu au couvent des dominicains de la Minerve, et il jeta les statues de Paul IV dans le ruisseau. Et l'on vit un juif, montant sur la statue du pape qui était au Capitole, le coiffer par-dessus sa tiare du honteux bonnet jaune qu'il avait obligé les juifs à porter comme un signe d'infamie. Lisons encore l'inscription du tombeau de Carrafa.

A Jésus-Christ, l'espérance et la vie des fidèles; à Paul IV Carrafa, souverain pontife, distingué entre tous par son éloquence, son savoir et sa sagesse; illustre par son innocence, par sa libéralité et par sa grandeur d'âme; au très-ardent champion de la foi catholique. Pie Y, souverain pontife, a élevé ce monument de sa reconnaissance et de sa piété. Il vécut quatre-vingt-trois ans un mois et vingt jours, et mourut le 14 août 1559, la cinquième année de son pontificat.

Pirro Ligorio avait donné le dessin de son tombeau; Giacomo et Tbmmaso Casignola exécutèrent la statue.

Au point de vue de Tart ce monument *est sans valeur.

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Une simple table commëmorative entre le maitreautel de Téglise de Santa-Maria degli Angeli est le pauvre monument du successeur de Paul, Pie IV, Giovanni Angelo Medici, Milanais de nation (1559-1565).' C'était un pape mondain et de joyeuse humeur. Les contrastes lès plus tranchés se succèdent souvent sur la chaire de saint Pierre.

On raconte une apecdote piquante de la vie de Pie IV avant son exaltation. Un jour, à Toccasion de la fête de Paul IV, plusieurs cardinaux de la même coterie s'étaient réunis dans un grand dîner; un bel adolescent improvisait des vers en s'accompagnant sur la lyre. Alors le cardinal Farnèse rappela en riant, lui tendit une guirlande et lui dit de couronner

celui des cardinaux qui, selon lui, devait devenir pape un jour. Sans hésiter un moment il posa la guirlande sur la tête d'Angelo Medici. Et le petit joueur de.lyre porta, lui aussi, un jour la pourpre des cardinaux; c'était Sylvio Antoniano *.

Bien que Pie lY fût mondain et d'humeur joyeuse, la rénovation de l'Église n'en continuait pas moins son chemin : un saint homme, saint Charles Borro-

méo, était le nevèù du pape, mais tragique fut la fin des criminels neveux de Paul IV, des Garrafa. Pie IV, leur ennemi, n'eut aucun égard ni pour leur rang ni pour la mémoire de son prédécesseur. Le sort du duc de Palliano, qui avait fait mettre à mort sa femme avec une tranquillité d'âme toute romaine, époijvapta la noblesse romaine. 11 fut exécuté lui-même au château Saint-Ange, et le cardinal Charles Carrafa partagea son sort. A partir de ce moment la position des neveux se trouva entièrement changés. Ils n'eurent plus de principautés; ils durent se contenter de fonder de riches familles, .très-influentes et considérées,

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