LOUISE DE LORRAINE. — L'ODYSSÉE D'UN CERCUEIL ROYAL
Au début de ce chapitre, qui termine le récit proprement dit des profanations, un court prologue historique nous semble nécessaire pour l'intelligence des faits.
Le 2 août 1389, le dernier des Valois, qui avaient donné treize rois à la France, tombait, à Saint-Cloud, sous le couteau d'un jeune frère du couvent des Dominicains^ Henri III avait eu le temps de frapper son assassin au
1 L'Estoile rapporte que le roi venait de se lever, qu'il était assis sur une chaise percée, ayant une robe de chambre jetée sur ses épaules. D"" Rondelet, La Médecine internationale ^ L'hygiène d'autrefois, igoS.
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visage. Il expirait à l'âge de trente-huit ans, et la race des Valois disparaissait après avoir plongé la France dans le chaos, laissé la couronne avilie et la Ligue près de triompher.
La reine, Louise de Lorraine S qui, toute sa vie, avait été pieuse, charitable, aimant surtout à soigner les malades et à consoler les prisonniers, se retirait à Chenonceaux pour pleurer et prier. Et c'est ainsi que, dans l'ancien château de cette belle Diane dont le sou rire avait illuminé plusieurs règnes, la veuve de Henri III passa la fin de ses jours, repliée sur son deuil, vénérée et sainte, comme dans le silence, la solitude et la paix profonde d'un couvent.
Une fois l'an, pourtant, dès les premiers beaux jours, elle quittait son château de la Renaissance pour venir à Paris. Elle traver-
1 Née à Nomény, i553-i6oi, fille de Nicolas de Lorraine, comte de Vaudemont, épousa Henri III, deux jours après le sacre, non par une pensée politique, mais par une fantaisie amoureuse du roi de France.
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sait le village de Saint-Gloud, longeait le vieux château, — quel tragique souvenir ! c'est là qu'il avait été assassiné ! — gagnait la capitale, et y restait quelques semaines. Elle visitait les couvents, aimant à partager l'existence calme et recueillie des religieuses ; elle avait eu si peu de joies, la pauvre femme ! Dégoûtée des orages et des tristesses de la cour, la placidité de ces retraites lui plaisait comme le frais d'une oasis au sortir d'une plaine brûlante. Elle visitait aussi les pauvres et prodiguait partout la double aumône de la richesse et de la bonté.
En 1601, ayant poussé son voyage jusqu'à Moulins, elle y tomba malade et fut forcée de s'aliter. Elle devait finir là une vie toute de douceur et de chagrin : elle mourut au bout de quelques jours*, en demandant la chapelle d'un couvent pour son repos éternel, sous la dernière dalle destinée à quelque capucine.
^ Le 29 janvier 1601.
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Le corps de Louise de Lorraine fut, sans doute, inhumé provisoirement à Moulins ; mais, faute absolue de documents, nous sommes forcé de rester à ce sujet dans un vague plein de prudence. Ce qui est certain, c'est que son cercueil fut transporté à Paris et qu'il y subit des translations successives, comme le prouve, sans conteste, la suite du récit.
Louise de Lorraine qui avait passé presque tout son règne dans lecliâteau de Bourges, dans l'effacement et étrangère aux fêtes de la Cour, avait conçu le dessein de fonder dans cette ville un couvent de Capucines. Elle ne put l'exécuter; mais, à sa mort, elle laissa pour cette fondation une somme de 600000 livres.
En i6o5, M"^ de Luxembourg, duchesse de Mercœur, sa belle-sœur, exécutait en partie la volonté de la défunte reine, et au lieu de fonder un couvent à Bourges, elle le fondait à Paris. Après avoir habité une maison que possédait la duchesse au faubourg Saint-An-
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toine, les Capucines se fixèrent en 1G08, dans la rue Saint-Honoré, vis-à-vis les Capucins*. Elles portèrent d'abord le titre de Filles de la Passion, et, suivant TEstoile, elles figuraient aux processions publiques, les pieds nus avec des sandales, la capuce renversée, portant une couronne d'épines sur la tête.
En i683, Louvois, qui cherchait à caresser l'orgueil de son maître, eut l'idée de créer une place grandiose dans le genre de celle qui se formait à l'autre extrémité de la rue des Petits-Champs, la place des Victoires. L'emplacement choisi était occupé dans son centre par l'hôtel de Vendôme, bâti par Henri IV pour son fils bien-aimé, César de Vendôme, l'aîné des enfants que lui donna Gabrielle d'Estrées. Louis XIV, qui aimait la magnificence et les majestueux espaces, fit acheter l'hôtel, toutes les terres, jardins et propriétés qui l'entouraient, même le couvent des Capu-
^ Pompiers de l'époque : jusqu'en 1712, ils étaient seuls chargés d'éteindre les incendies dans la capitale.
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cines, qui fut transféré rue Neuve-des-Cliamps. On démolit l'hôtel en 1687, et les travaux commencèrent sur un plan qui devait faire de cette place la plus gigantesque de l'Europe. Elle fut appelée la place Louis-le-Grand^ .
Mais le déclin du soleil du grand siècle était venu : c'était la tristesse du crépuscule qui s'étend avec le poids du jour sur la fin des longs règnes comme sur celle des belles journées. Tout fut interrompu, et cette interruption dura jusqu'en 1698, à la paix de Ryswick. Gomme la France semblait se relever, M. de Pontchartrain, alors ministre, proposa une reprise des travaux. Mais le roi s'y opposa en raison de la misère qui désolait le royaume. On se borna à construire la place de forme octogone, dans le style corinthien, sur un dessin de Mansard, telle qu'on la voit aujourd'hui.
La nouvelle église des Capucines avait sa
* Pendant la Révolution, elle prit le nom de Place des Piques ; mais le public routinier, lui continuant la dénomination de l'hôtel qu'elle remplaçait, l'appela constamment Place Vendôme ; ce nom a prévalu.
façade dans l'axe même de la place et servait de perspective et de décoration à cette place. Elle contenait de fastueux mausolées qui lui donnaient un caractère de mystérieuse et funèbre poésie : c'était ici le tombeau qui rappelait la colère du nouvel Assuérus et les fautes du nouvel Aman* ; là le mausolée du maréchal de Gréquy soutenu par l'Espérance^ ; plus loin le tombeau du ministre auquel le règne de Louis XIV doit presque toute sa
* Le roi avait ordonné que Louvois fût inhumé dans les caveaux de l'église des Invalides, et cet ordre fut exécuté. Mais en 1699, ^^ famille de l'ancien ministre obtint l'autorisation de faire transporter ses dépouilles mortelles dans l'église des Capucines.
Le tombeau de Louvois, œuvre de Girardon, de Desjardins et van Clève. fut transféré sous la Révolution, au musée des Monuments français. Un groupe de marbre représentait le ministre d'Etat à demi couché, s'appuyant sur le bras droit et portant la main gauche à son cœur, et sa femme, agenouillée à ses pieds, offrant l'image de la douleur.
Adossées au piédestal, deux statues en bronze figuraient l'une la Prudence et l'autre la Vigilance.
A la suite de la suppression du Musée, les descendants de Louvois obtinrent en 1819 l'autorisation de transférer son mausolée à Tonnerre, dans la chapelle de l'hôpital fondé en 1293 par Marguerite de Bourgogne, femme de Charles, frère de saint Louis.
2 Le monument du duc de Créquy, dû aux ciseaux de Mazeline et Hurtrelle, figure aujourd hui dans l'église Saint- Roch.
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grandeur'; et aussi dans une petite chapelle, celui de l'intrigante marquise qui avait su joindre la direction des affaires à celle des plaisirs du vieux roi, et, à côté, celui de sa fille'.
La Révolution éclate, les troubles politiques répandent l'effroi, les capitaux languissent, la monnaie s'enfouit. L'Assemblée législative décrète 4ooooo.ooo d'assignats forcés, et la chapelle des Capucines devient l'hôtel des Monnaies de la Révolution. On y établit des presses à imprimer; et l'on vit alors, sous la voûte de l'ancienne église abbatiale, le tableau insolite d'une bande de graveurs et de typos
^ Le tombeau de Colberl, par Coysevox, décore aujourd'hui l'intérieur de l'église Saint-Eustache.
^ Alexandrine-Jeanne, née du mariage de M™° de Pompadour avec Le Normant d'Etiolés, neveu d'un fermier général.
Madame de Pompadour fut inhumée dans un caveau de l'église des religieuses capucines, conformément aux volontés qu'elle avait exprimées par un testament du mois de novembre 17^7. Sa famille avait demandé que l'inhumation fut précédée d'une oraison funèbre. Voici comment le religieux, chargé de cette mission difficile, s'en acquitta : « Je reçois le corps de la très haute et très puissante dame, madame la marquise de Pompadour, dame du palais de la reine ; elle était à l'école de toutes les vertus, car la reine modèle de bonté, de piété, de modestie, d'indulgence, etc. »
gouailleurs, installés dans le sanctuaire qui avait abrité les plus saintes et les plus muettes des existences. De là sortirent ces assignats qui inondèrent le pays. Leur planche ne fut brisée qu'en 1796, après qu'il en eut été tiré pour 4^ milliards.
La tourmente était passée, et Napoléon entrait en scène avec son génie et ses victoires. La chapelle fut mise en vente : un bourgeois de l'époque, moins épris d'architecture que d'arithmétique, mit le compas et l'équerre dans le monument consacré par tant de souvenirs; il crépit les murs, dressa des cloisons, entassa des constructions de plusieurs étages, en fit^ en un mot, une véritable cité avec des fenêtres toutes blanches et des boutiques marron à filets d'or au rez-de-chaussée.
Or, il arriva qu'au cours de ces divers aménagements, les ouvriers mirent à jour l'orifice d'un caveau abandonné. Ce fut pour l'architecte un coup d'inspiration subite : esprit pratique, songeant de suite aux détails les
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plus éminemment familiers de l'existence, il fit édifier sur cette fosse toute trouvée, un de ces édicules que la pruderie française baptise aujourd'hui d'un nom d'outre-manche, et pendant de longues années, nos lecteurs se l'imaginent facilement, ce fut un va-et-vient continu des locataires de cette nouvelle cité qui passèrent à tour de rôle, dans cet endroit écarté, des minutes de solitude tout à fait étrangères à là misanthropie.
En 1 806 * , ce quartier populeux était démoli et la chapelle désaffectée de l'ancien couvent n'échappait pas à l'inévitable démolition qui faisait disparaître tous les monuments étouffés parles nouvelles constructions. On l'abattit^. Mais quand les ouvriers furent appelés à vider la fosse donnant sous l'édicule où, depuis dix ans, toute une population se livrait tranquil-
* Lors du percement de la rue de la Paix, qui porta le nom de Napoléon jusqu'en 1814.
2 Ue l'église des Capucines on conserve à Notre-Dame un bas-relief en bronze doré, la Mise au tombeau (Van Clève), qui décore le socle de \a Pieta de Coustou, dei-rière le maîtreautel.
lement à Tantithèse de la soif et de la faim, ils furent tout ébahis, en barbottant au fond de la fosse d'aisances, de trouver, enfouie sous la vase, une immense caisse rectangulaire, à son métallique, dont la présence, en pareil lieu, leur parut inexplicable.
On parvint à retirer cette caisse étrange, et la stupéfaction fut à son comble quand, après avoir grossièrement débarrassé une immense enveloppe de plomb de son enduit noirâtre et peu parfumé, on lut sur une plaque de marbre noir, scellée au mur au-dessus du cercueil :