CHAPITRE VIII
Le 9 septembre 1792, pour la dernière fois, les bénédictins avaient officié dans la Basilique dont, depuis onze siècles, ils étaient les maîtres : pour la dernière fois on vit, un dimanche, la longue file des religieux, à la face glabre et le crâne rasé, assis dans les stalles sculptées du chœur, le prieur dom Verneuil présider l'office divin, et, la messe dite, les vieux bénédictins promener solennellement sous les arcades les châsses somptueuses des trois patrons. Le i4 septembre, les religieux quittèrent leur cloître ; et quelques jours après, l'église abbatiale était affectée au service paroissial. L'odeur nauséabonde qui se
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répandit dans la Basilique, à la suite des violations d'octobre, fit que l'on dût célébrer la messe dans l'Hôtel-Dieu \ et, plus tard, dans cette chapelle des Carmélites dont Louise de France avait doté son monastère.
La Basilique qui avait vu tant de levées de roriflamme% l'antique drapeau des temps chevaleresques, tant de couronnements et d'obsèques royaux, vit bientôt substituer, dans ses murs, les fêtes de la Raison aux cérémonies chrétiennes, et des précepteurs de morale et des droits de l'Homme faire des prônes là, où debout dans la chaire de vérité, un évêque,
* « Le lundi 14 octobre, les portes de l'église furent fermées et n'ont plus été ouvertes pour le culte catholique ; les basses messes se sont dites ainsi que les offices des dimanches et fêtes jusqu'au samedi 16 novembre inclusivement à l'Hôtel- Dieu ; il n'y eut par conséquent pas d'oflices le jour de l'octave saint Denis 16 octobre, et d'ailleurs il n'aurait pas été possible d'habiter l'église dans ces jours, vu la mauvaise odeur qui s'était répandue, laquelle était occasionnée par l'exhumation des différents corps. » Gautier, loc. cit., p. 119.
- « C'était à savoir un étendard d'un sandal fort épais, fendu par le milieu en façon d'un gouffanon, fort caduque, enveloppé autour d'un baston de cuivre doi'é et un fer longuet et agu au bout ». Dom Doublet. 11 était suspendu au pilier attenant à l'autel des saints Martyrs, du côté de l'épitre. En 1694, il était consumé de service et de vétusté.
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avec toute la majesté de l'art oratoire, laissait tomber de sa bouche ce fameux cri : « Madame se meurt, Madame est morte ». Mais elle était tellement dévastée, cette église, qu'on transféra le nouveau culte dans l'ancienne chapelle des Carmélites ; et la Basilique devint, tour à tour, un dépôt d'artillerie, un théâtre de saltimbanques S un magasin de fourrages.
L'Eglise, qui était toute couverte en plomb, fut découverte et le plomb porté à Paris en 1795'; elle devint alors un marché public ; ensuite elle recela des moulins à bras '\ On eût, un instant, le projet désastreux de faire passer une rue — rien que cela! — entre les deux tours , d'entasser dans les côtés delà Basilique des constructions de plusieurs étages, avec des maisons numérotées, d'en faire, en un mot, une vaste cité dont
^ D'Ayzac. Loc. cit.
- Ce ne fut qu'en 1796, le 6 septembre, qu'on apporta de la tuile et de l'ardoise pour la recouvrir. Dom Druon. Loc. cit.
^ D'Ayzac. Luc. cit.
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la nef centrale eût été la principale artère. Tout semblait perdu, quand, Napoléon entrant en scène avec ses victoires, on décida la transformation de l'Abbaye et de FEglise en hôpital militaire pour les armées républicaines. Cette attribution temporaire dura plus de dix ans. Dans cette longue période, « on vit les milices terrestres envahir le camp dévasté des saintes milices de Dieu. Les vies leis plus aventureuses vinrent temporairement faire halte au cœur intime des retraites qui avaient abrité les plus immobiles et les plus muettes des existences ; et peut-être, plus d'un soldat, blessé au pied des Pyramides, y déroula, dans des récits pleins de verve et d'animation, les tableaux alors insolites des bivouacs français au Caire, à Rosette ou aux bords du Nil, au lieu même où le Religieux, bercé dans les écrits des Pères, parcourait la nuit, dans ses rêves, les solitudes de Nitrie et le grand désert de Scété ^ »
*■ D'Ayzac. Loc. cit.
Malgré les décrets révolutionnaires et malgré la guillotine, la Monarchie renaissait, et le soldat heureux, en qui elle s'incarnait, venait faire retentir du bruit de ses éperons la vieille Basilique des rois : il ordonnait sa restauration, et par un décret du 20 février 1806, il décidait que cette illustre église serait le lieu de sépulture de la nouvelle dynastie. Mais, comme dit Chateaubriand, « le moment n'était pas où Buonaparte devait se souvenir qu'il lui fallait un tombeau ; il lui eut été difficile de deviner le lieu où la providence avait marqué le sien » K En tout cas, « Napoléon ne pensait pas à rendre à Saint-Denis tous les monuments transportés au Musée des Monuments français, auquel d'ailleurs il portait un intérêt très vif, mais il eut voulu signaler le passage de tant de princes dans la vieille église par une série de statues, d'épitaphes ; et sous cette inspiration , des
^ Il fut question, sous le second Empire, de placer le mausolée de Napoléon I"'' au bas et à gauche du maître-autel, en lace le monument de Dagobert.
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travaux furent commencés. Malheureusement, ils ne répondirent pas à l'attente de l'Empereur, qui, visitant au commencement de i8i3 les ouvrages déjà faits, manifesta son mécontentement avec vivacité , au point que, dit-on, Tarchitecte en mourut de chagrin ^ . »
Au retour des Bourbons, le 21 janvier 181 5, avait lieu l'imposante cérémonie du transfert dans la Basilique des restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, dont une bière de six francs ^ avait remplacé au cimetière de la
1 Viollet le Duc, Article i'ai/i^-Z'e/ii*-, Paris-Guide. Lacroix, Paris, 1867, t. I, P- 708.
2 Mémoire du fossoyeur Joly, possédé par M. Fossé d'Arcosse, rapporté par E. et J. de Goncourt, Histoire de Marie- Antoinette. Un fidèle royaliste, M. Desclozeaux, avait acheté le cimetière de la Madeleine, afin de pouvoir y conserver les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Il avait fait entourer la place où reposaient les restes de la reine de France, d'une haie de charmille et d'arbres allégoriques. Ce fut là que, le 18 janvier i8i5, les recherches firent découvrir ses ossements, sa tête intacte, ses jarretières et quelques lambeaux de ses bas. Le lendemain on trouva les restes de Louis XYI. On les mit, ainsi que ceux de la Reine, dans un cercueil de plomb.
Nous avons jugé superflu de parler plus amplement des exhumations de Louis XVI et de Marie-Antoinette. M. G. Le-
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CIMETffiJRE DE LA MADELEINE.
TOMBEAU DE M A R I E - A NTO I N ETTE AU CIMETIÈRE DE LA MADELEINE Gravure de J)e Saulx. Cabinet des Estampes de la Bibliothèf/ue Nationale
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Madeleine les tombeaux de Saint-Denis. A sept heures du matin, tous les régiments de Pans, sous les armes et crêpes aux bras, faisaient la haie depuis la rue d'Anjou jusqu'à la barrière de Saint-Denis. Le cortège se mit en marche : il se composait des princes, des grands dignitaires de l'Etat, des carrosses royaux, du char funèbre, des cent suisses et des gardes du corps. Arrivé à midi et demi à la porte de Paris, le cortège se rendit à l'église par l'étroite rue de la Boulangerie ^ ; les gardes du corps du roi portèrent les deux cercueils dans l'intérieur du monument. Mgr de Boulogne, évêque de Troyes, prononça l'oraison funèbre. 11 avait pris pour texte les paroles de David : « Gardez-vous de le tuer, car qui pourrait porter la main sur l'oint du seigneur et être sauvé ? » ^ L'absoute fut donnée, et les deux cercueils, pendant qu'éclatait une
nôtre a traité la question d'une façon trop remarquable dans son ouvrage sur Marie-Antoinette, pour qu'il nous soit permis d'y revenir.
^ Bournon, lac. cit.
^ La Quotidienne, -i-i janvier i8i5.
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salve d'artillerie, pénétrèrent dans la crypte désolée et vide.
Peu de temps après, une ordonnance royale prescrivait la fermeture du Musée historique dont nous avons déjà parlé, et Ton transportait à Saint-Denis les tombeaux et les statues qui avaient survécu au massacre du mois d'août, ainsi qu'un grand nombre d'autres mausolées provenant des abbayes de Royaumont, de Maubuisson, des Jacobins, desCélestins de Paris, etc. « De cette réunion, on composa, dans les cryptes, le plus singulier mélange. Voulant présenter une suite non interrompue de rois et princes du sang par ordre chronologique, des statues furent baptisées à nouveau ; d'un tombeau on en fît deux ou trois. D'un Charles V et d'une Jeanne de Bourbon, qu'on possédait en double, on fit un saint Louis et une Marguerite de Provence, ce qui fut pour nos peintres d'histoire, l'occasion de singulières méprises. Quelques personnages changèrent de tète, et l'on vit, par suite, chez tous les mouleurs de Paris, une
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certaine Nantliilde, femme de Dagobert, à laquelle on avait adapté la tête d'un jeune prince. S'il manquait un tombeau à la collection, on en composait un avec des fragments pris à des retables, à des autels, puis on posait là-dessus une statue inconnue, que l'on baptisait suivant le besoin. Cette méthode avait été déjà suivie (il faut le reconnaître) par Alexandre Lenoir dans son musée. C'est de cette façon qu'il composa le célèbre tombeau d'Héloïse et d'Abailard, aujourd'hui transféré au cimetière du Père-Lachaise. Ce tombeau, qui vit verser tant de larmes et pousser tant de soupirs, est fait avec des morceaux d'une arcature de l'église de Saint-Denis, des bas-reliefs provenant des monuments de Philippe et de Louis, frère et fils de saint Louis, des rosaces appartenant à la chapelle démolie de Saint-Germain-des-Prés, et de deux statues, du xiv^ siècle, de personnages inconnus V »
^ VioUet-le-Duc, loc. cit.. p. 708.
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Durant trente années, les malheureux monuments rendus à Saint-Denis restèrent entassés dans la crypte. En 1846 seulement, Viollet-le-Duc commença à les rétablir dans l'église à leur place primitive, avec leurs noms et leur décoration véritables, laissant dans la voûte souterraine les statues modernes sculptées sous l'Empire et la Restauration, sans intérêt historique ni architectural.
Au mois de janvier 1817, une autre cérémonie solennelle avait lieu dans la cour des Valois, là où avaient été entassés, dans un horrible pêle-mêle, les restes des rois et de leur famille pendant les journées d'octobre. Rien n'était triste et désolé comme ce coin de terre : les orties avaient envahi le seuil de la porte où passèrent les cercueils, avant de basculer leur contenu dans les fosses. C'était partout un inextricable fouillis de brousailles, d'herbes folles et d'arbustes avec la verdure maladive des lieux abandonnés.
Depuis plus de cent ans, le décor de cette