‹ Les tombeaux des rois sous la TerreurChapitre 31 sur 34 · ÉTAT ACTUEL DE L'ANCIEN EMPLACEMENT DES FOSSES · texte numérisé non relu

ÉTAT ACTUEL DE L'ANCIEN EMPLACEMENT DES FOSSES

où furent entassés les restes des rois de France

et de leur famille, au mois d'octobre 1793.

LA BASILIQUE APRES LA TERREUR i St)

scène n*a pas changé : c'est le même terrain inculte et désolé, les mêmes arbres rabougris, le même pignon aigu qui projette son ombre sur l'ancien emplacement des fosses, les mêmes frises brodées, la même rosace épanouissant les magnificences de sa corolle. Mais nous sentons qu'il faudrait un autre talent que le nôtre, pour retracer une scène qui nous semble la plus tragique de nos révolutions.

Le 18 janvier, vers onze heures du matin, les ouvriers creusaient une première tranchée devant le portail du croisillon nord, et commençaient à « découvrir un amas considérable d'ossements mêlés dans les terres. ^ »

Ce dût être un tableau d'un effet dramatique que celui de ces arrière-neveux des fossoyeurs à'Hamlet, fouillant cette terre humide, faite de la poussière de douze siècles de rois, soulevant le crâne de Dagobert, un tibia de Louis XIV et une côte de Marie de Médicis. Et à la vue de ces ouvriers, en

i Procès-verbal du i8 janvier i^i-], Arch. nat. AE^iS.

ifio LES TOMBEAUX DES ROIS SOUS LA TERREUR

manches retroussées, munis d'une pioche et recherchant, dans un espace de six mètres carrés, ce qui restait de la famille de Glovis, de saint Louis et de Henri IV, jetée là, il y a vingt-trois ans, comme on jette la boue des cités, l'esprit des assistants dût se reporter, sans doute, vers le cérémonial qui avait présidé jadis aux inhumations de tous ces rois, avec ces chevaux parés de plumes, ces roulements de tambours, le bruit des cloches et du canon, toute cette pompe étalée autour de leurs cercueils. Gela ne dépasse-t-il pas VEruelimini de Bossuet ?

On vida les fosses de la poussière de tant de générations royales ; « malgré les précautions qu'on fit prendre pour relever les terres et les ossements, on ne trouva plus rien d'entier, si ce n'est les portions inférieures de trois corps gisant dans leur position naturelle en état complet de dessication, comme tous les autres ossements » \

^ Procès-verbal du i8 janvier 1817.

PQ

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On renferma ces cendres dans deux immenses cercueils de bois, tendus de noir, et le lendemain seulement, à onze heures du soir, eut lieu leur transfert dans l'intérieur de la Basilique. La scène eut un caractère de grandeur véritablement saisissante. La nuit était magnifique, « la lune éclairait les tours ; les flambeaux que portaient les assistants reflétaient les murs de Tédifice '. »

A la lueur des torches, le clergé entonna l'hymne des morts devant les deux catafalques, et les cercueils, escortés de piquets d'honneur, pénétrèrent dans la Basilique au bruit des cloches répondant au Dies irœ. On les déposa dans l'ancien caveau de Turenne, derrière deux grandes tables de marbre noir, énumérant les noms de tous ces malheureux princes que la fatalité avait poursuivis jusque dans le lieu du repos ^.

C'est là, comme nous l'avons dit plus haut,

1 Manuscrit d'Alexandre Lenoir, elle par d'Hcilly. loc. cit.

2 Les inscriptions n'énumèrent pas le nom des personnages dont les cendres avaient été dispersées au moment de la première destruction des tombeaux.

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que fut déposé le cercueil du cardinal de Retz, au pied des deux tables de marbre, où il servit longtemps d'escabeau et de marchepied, profané par les curieux qui voulaient lire les noms des victimes des violations d'octobre, sans se douter qu'ils avaient sous leurs pieds les restes non seulement d'un privilégié de la fortune et de la naissance, mais du terrible frondeur qui fut le plus mortel ennemi de Mazarin*.

Plus de cent ans après la violation des sépultures, quand dans une pénombre funèbre on visite ces lieux sinistres, qu'on parcourt ces caveaux, qu'on croise ces piliers romans, ces chapiteaux carlovingiens, un recueillement vous saisit qui ressemble à de la stupeur, et on frémit, malgré soi, au souvenir des scènes de profanation qu'ont vues toutes ces vieilles pierres.

^ Le cercueil du cardinal de Retz a été relégué dans un caveau dont la porte d'entrée se trouve à droite et au bas de l'escalier qui conduit à la crypte, en face le caveau des Bourbons.

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Éventré en 98 par les profanateurs , fermé sous le premier Empire par une porte de bronze , muré , à nouveau , au retour des Bourbons, le caveau a été démuré définitivement de nos jours, et une petite porte de bronze en permet raccès. Le public toutefois n'entre pas dans le caveau central ; mais le regard y pénètre au travers d'une lucarne grillée . Deux cercueils posés près de la lampe funéraire contiennent les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette^; à côté

^ A côté du cercueil de Louis XVI, on distingue une boîte en chêne contenant des ossements royaux. C'est là toute une histoire presque invraisemblable. En 1898 , un employé du Musée du Louvre découvrait dans un carton poudreux toute une collection d'ossements. Ils étaient munis d'une étiquette; et l'on s'imagine si la stupéfaction fut à son comble, quand on lut successivement sur ces étiquettes : Omoplate de Hugues Capet, fémur de Charles V, tibia de Charles YI, vertèbre de Charles VII, côte de Philippe le Bel, etc.

D'où venait cet ossuaire, ou plutôt ce squelette démonté, dont chaque roi avait fourni son échantillon?

Le 3o mars iSgS, le Figaro reproduisait une lettre adressée à M. de Nieuwerkerke, alors organisateur, au Louvre, du Musée des Souverains, datée de 1864, et contenant l'histoire de « ce squelette de la monarchie française » :

« Monsieur le Surintendant,

« Lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir, il y a quinze jours, vous m'avez invité à vous faire une notice historique au sujet des ossements royaux qui se trouvent en ma possession ; je vais être

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du cercueil de la reine se trouve celui de

obligé d'entrer dans quelques détails, mais je tâcherai d'être aussi bref que possible. Vous m'avez dit que les ossements ne vous étaient pas inconnus et que vous aviez déjà été informé de leur existence, Je n'entreprendrai pas dès lors d'expliquer comment M. Ledru, ancien maire de Fontonay-aux-Roses se les était procurés. Il me suffira de vous faire connaître que M. Ledru avait été l'ami intime du chevalier Lenoir, le fondateur du Musée des curiosités, dit des Petits-Augustins, lequel, créé en 1793, fut formé sous la Restauration ; et que le chevalit-r Lenoir avait assisté, comme inspecteur, à l'exhumation des cadavres, lors de la profanation des tombes royales de Saint-Denis qui eut lieu au mois d'octobre 1793. Ce que je dois surtout vous expliquer, c'est comment les objets ont quitté le cabinet de curiosité du maire de Fontenay pour devenir ma propriété. M. Ledru est mort vers i834 ou i835; c'est sa veuve. M'"» Ledru, née Lemaire, ma tante, qui me les a donnés en 1842 ou 1843. J'avais quinze ou seize ans, j'apprenais le dessin..., et M">« Ledru me remit les ossements en me disant qu'ils pourraient mètre utiles pour l'étude de l'Académie. Elle ne me parla aucunement de leur origine, mais elle me recommanda de les conserver soigneusement, de ne pas les donner et de les ensevelir s'ils n'étaient pas utiles.

« Ce n'est que lorsque ma tante mourut, au mois d'octobre 1848, que j'appris l'importance du cadeau qu'elle m'avait fait.

« Comme j'assistais, quelques jours après, au dépouillement de ses nombreux papiers, j'entendis un homme d'affaires lire à haute voix une liste d'ossements dont la réunion paraissait assez étrange. Je fus frappé du rapport qui existait entre cette liste et les objets dont j'étais possesseur. Je réclamai le papier, et aussitôt que je fus rentré chez moi, je fis une comparaison à la suite de laquelle je fus convaincu que j'avais entre mes mains une omoplate de Hugues Capei, un fémur de Charles F, un tibia de Charles \ /, une vertèbre de Charles VII, une cote de Philippe le Bel, une côte de Louis XII, etc.,

« Quelques mois plus tard, je lisais dans un roman intitulé : Les mille et un fantômes, chapitre iv, un passage où l'illustre conteur parle de ces ossements qu'il avait eu l'occasion de voir, en i83i, chez M. Ledru lui-même...

« Ce n'est pas sans effort, je vous en fais l'aveu, que je m'en sépare... »

Lemaire Avenue de Neuilly , 165.

Lo 3 juillet 1893. le même M. Lemaire, qui avait écrit cette

Louis XVIII, avec sa housse de velours violet

lettre à M. de Nieuverkerke et qui vivait encore, adressait la lettre suivante au Directeur de l'Intermédiaire des chercheurs et curieux :

« Xeuilly, 3 juillet 1893.

« Monsieur le Directeur.

« Dans le numéro du 20 octobre iSga, de l'Intermédiaire, M. Edouard Montagne demandait, ce qu'étaient devenus les ossements royaux qui avaient appartenu à M. Ledru, oncle de M. Ledru-Rollin. Je ne répondis rien, parce que je me demandais, moi-même, alors, ce qu'ils étaient devenus.

« Le 3o mai dernier, j'apprenais encore par les Nouvelles de l Intermédiaire qu'on les avait trouvés dans le» greniers du musée du Louvre, et, le môme jour, le Figaro reproduisait une lettre de moi à M. de Nieuwerkerke, datée de 18G4, et contenant l'histoire de ces ossements.

« Tout le monde connaissant maintenant cette lettre et cette histoire dont tous les journaux ont parlé, je crois inutile de donner de nouvelles explications. Cette lettre de 18G4 avait, d'ailleurs été déjà reproduite en i883 dans Y Artiste par M. de Chennevières, dans un article intitulé : Souvenir d'un ancien Directeur des beaux-arts.

« Aujourd'hui, on paraît généralement convaincu de leur authencité. Dans les lignes qu'il ajoutait à ma lettre dans l'Artiste, M. de Chennevières disait que la liste qui les accompagne, sur papier à entête de la neuvième mairie de Paris, lui semblait indubitablement de Vécriturejbien connue cV Alexandre Lenoir, et il ajoutait cette réflexion : Quels applaudissements de la conscience publique n'accueilleraient pas, aujourd'hui, le ministre qui rendrait à l'abbaye de Saint-Denis les ossements de nos rois.

« Quelques journaux ont cependant émis des doutes et ont demandé qu'ils fussent simjilement rendus à la terre à laquelle ils appartiennent.

« Pour moi, ma conviction n'a pas changé sur l'origine de cette collection, qui était connue de M. Dulort, comme l'a dit Fournier, d'Alexandre Dumas père [Les Mille et un fantômes, tome I"), de Ledru-Rollin et de M. de Nieuwerkerke lui-même, et c'est avec le plus grand étonnement que j'ai appris qu'elle n'avait pas été restituée à la Basilique de Saint-Denis, comme M. le Surintendant des beaux-arts, sous le second Empire, me l'avait promis en dernier lieu.

« En résumé, si, comme le Temps vient de l'annoncer tout

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dont l'or des eralons brille encore sous la

récemment, en donnant mon nom et mon ancienne qualité au ministère de l'intérieur, le chapitre de Saint-Denis est invité à reprendre ces ossements et qu'il y consente, c'est bien, l'affaire est terminée.

« Mais si cette restitution présente des difficultés, il restera encore la question de savoir dans quelle tei-re, dans quel cimetière on mettrait ces débris humains.

« Dans ce cas, comme j'ai eu l'honneur de le dire, le 26 mai dernier, à M. le Directeur des musées nationaux, je croirais lui rendre service en exprimant le désir qu'on me les rendît.

« Je solliciterais de M. le Préfet de la Seine l'autorisation de les déposer dans mon caveau de famille, où j'irais les rejoindre tôt ou tard.

« Après avoir eu ces ossements comme modèles pour mes premières études de la charpente humaine, quand j'avais quinze ans; après les avoir conservés vingt ans comme un pieux souvenir de famille, je me sentirais encore honoi'é de les avoir auprès de moi dans ma dernière demeure.

« Agréez, etc.

Léon Lemaire, Ancien Commissaire Inspecteur de l'Imprimerie et de la Librairie.

Un an après, satisfaction était enfin donnée à M. Lemaire qui pouvait lire le 10 juillet 1894, dans l'Intermédiaire des chercheurs : « La direction des musées nationaux, déférant au vœu exprimé par M. Lemaire, dans l'Intermédiaire, décida, au mois d'août tSgS, que ces ossements seraient déposés dans la Basilique de Saint-Denis. Mais le transfert définitif ne put s en effectuer, par suite de formalités administratives, que le ii'^ mai dernier, où M. ïrawinski, secrétaire des musées nationaux, remit à M. Darcy, architecte de la Basilique, les ossements royaux provenant d Albert Lenoir et donnés par M. Lemaire. »

La^^^boîte en chêne, longue de 60 centimètres sur 40 de large, 'placée à côté du cercueil de Louis XVI, porte l'inscriptioujsuivante gravée sur une plaque de cuivre :

Ossements déposés dans la Basilique de Saint-Denis, aux termes d'une décision de M. le Ministre de l instruction publique, des beaux-arts et des cultes, en date du 1 août 1898

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