TORRENT DE BIONNASSET ET GLACIER DE TÊTE-ROUSSE
En an mot, Bionnasset n'avait du torrent que le nom et pouvait être considéré comme un ruisseau paisible et nullement dangereux.
crA cette source de matériaux, en équilibre instable, est venue s'ajouter une masse énorme et dangereuse. Une grande quantité d'épicéas de toutes dimensions et généralement de i m. i o à i m. 5o de tour, arrachés des berges bien boisées, ont été déracinés par la lave et entraînés par elle dans des gorges parfois rocheuses, très resserrées et escarpées.
«r Les blocs et les arbres charriés ont formé successivement une série de barrages momentanés. La rupture de ces nombreux engorgements a été, comme toujours, désastreuse, car les coups de bélier et la projection des matériaux en avant a entraîné des arbres et des blocs de berges qui, sans cela, auraient été à l'abri de la crue . . . V
Trois jours plus tard, c'est-à-dire le 19 juillet, MM. J. Vallot et A. Delebecque ont fait l'ascension du glacier de Tète-Rousse et pu vérifier sur place l'exactitude des renseignements fournis par le rapport qui précède.
Voici en quels termes ils rendent compte à l'Académie des sciences, dans une communication du 2 5 juillet, du résultat de leurs observations :
ff A la base de l'aiguille du Goûter se trouve le petit glacier de Tête-Rousse, formant un plateau presque horizontal. L'extrémité de ce glacier s'avance, sans surplomb, sous une inclinaison de ko degrés entre deux arêtes convergentes, terminant le bassin de réception, au-dessous duquel se trouve un couloir rocheux escarpé.
(fNous avons reconnu que la partie frontale de ce glacier avait été enlevée, laissant à sa place un espace demi-circulaire, limité en amont par une muraille de Ao mètres de haut, dont l'inclinaison se rapproche beaucoup de la verticale. A la base de cette paroi s'ouvre, dans la glace même, une caverne de forme lenticulaire, parfaitement visible de divers points de la vallée de l'Arve, et mesurant 60 mètres de diamètre sur 90 mètres de hauteur. Cette
caverne communique, par un couloir encombré de blocs de glace, avec une cavité cylindrique à ciel ouvert, à parois verticales, résultant de Teffondrement sur place d'une partie du glacier. L'existence de cette dernière cavité, mesurant 80 mètres de long sur ko mètres de large et ûo mètres de profondeur, n'avait pas été soupçonnée.
(f L'examen de ces deux cavités nous a montré, en maints endroits, des parois de glace polie et transparente qu'on ne rencontre jamais dans les glaciers à cette altitude, et qui prouvent d'une manière certaine un contact prolongé avec l'eau. La forme de la première caverne, libre de glaces, rappelait, par ses concavités polies, celle des marmites de géants.
ff Notre opinion est que, par l'accumulation des eaux du glacier, un lac intérieur s'est formé entre les deux arêtes rocheuses convergentes, à la faveur de seuils rocheux dont l'un est parfaitement visible au-dessous du glacier. (Un lac analogue et dans la même position existe à ciel ouvert, au Plan-de-l' Aiguille, au-dessus de Ghamonix.) Cette eau, augmentant sans cesse, peut avoir miné peu à peu la croûte de glace qui recouvrait la cavité supérieure; la voûte, devenant trop faible, s'est alors effondrée, exerçant sur l'eau une pression énorme qui a rompu et projeté violemment la partie inférieure du glacier. Peut-être même la simple pression de l'eau accumulée a-t-elle pu, à un moment donné , occasionner cette rupture.
cf Ainsi s'explique la quantité d'eau considérable qui s'est précipitée d'un seul coup dans la vallée, emportant sur son passage la terre des rives et formant la boue liquide qui s'est répandue dans les parties basses.
ff Cette eau a emporté avec elle toute la partie inférieure du glacier, qu'elle avait arrachée et projetée en avant pour s'ouvrir un passage. Quant au plafond du cirque d'effondrement, il parait être resté à peu près entièrement au fond de la cavité, remplaçant l'eau du lac souterrain.