CONCLUSIONS SUR LES OBSERVATIONS
Il restera à poursuivre cette galerie pendant Tannée 1900, de façon à déterminer très exactement s'il existe encore des cavités. On sera probablement conduit à creuser un puits vertical allant atteindre le sous-sol rocheux et à ouvrir quelques petites galeries dans différentes directions transversales.
S'il en résulte la certitude que toutes les cavités antérieures se dont remplies de glace dure, la station de Saint-Gervais pourra être considérée comme sauvegardée pour de longues années; mais il restera à étudier les phénomènes qui ont donné naissance aux anciennes galeries, à s'assurer qu'il ne s'en forme pas de nouvelles et, s'il s'en forme, à se rendre compte très exactement de leur mode de formation, de leur marche et du danger qu'elles peuvent présenter, pour être maître de le conjurer en temps opportun.
Ainsi donc, quel que soit le résultat du travail entrepris, son influence sera des plus salutaires, et pour le présent et pour l'avenir, en permettant d'écarter en toute sécurité les conclusions de la note communiquée à l'Académie des sciences dans sa séance du i/i août 1893. Cette note, après avoir rendu compte de l'état du glacier en 1898, portait comme conclusion : crDe toute façon, la vallée paraît exposée, dans un avenir peut-être prochain, peutêtre éloigné, à une catastrophe semblable à celle du lâ juillet 1893. -n
L'Administration des Eaux et Forêts a pensé, tout au contraire, qu'un travail préventif était possible; elle l'a exécuté et, par là, a rendu la sécurité à toute une vallée riche et peuplée. Par une surveillance assidue, rendue facile par le zèle et l'endurance d'un personnel choisi, qui -a déjà fait ses preuves, elle parviendra certainement à élucider toutes les questions qui restent .en suspens, faute d'études antérieures; les conclusions d'ordre général qu'on en tirera par la suite sont appelées, nous en avons l'absolue certitude, à rendre de signalés services, non seulement à Saiat- Gervais, mais encore à nombre d'autres vallées plus ou moins menacées par les torrents glaciaires.
Aiufii sera donnée satisfaction, dans la mesure du possible, aux deêiderata exprimés par M. E.'-A. Martel dans son récit de la catastrophe de TAltels que nous rapportons ci-après :
Les avalanches de glaoe. — L'avalanche de FAUels du 1 1 septembre î8g5. — Au lieu d'être bouleversés par des trombes d*eau, les torrents et les vallées dominés par des glaciers sont quelquefois exposés à être dévastés par des éboulements ou avalanches de glace dont les effels sont fort à redouter, ainsi qu on le verra par les descriptions qui suivent Au sujet de l'avalanche de l'Altels, voici ce qu'écrit M. E.-A« Martel dans la Nature du d novembre 189B :
(rll y a quelques mois, à propos d'un fait observé au Jostedal (Norvège) et en rappelant la catastrophe de Saint-Gervais, je signalais ici même quel intérêt matériel considérable il y aurait à considérer tes glaciers comme autre chose qu'un objet de théories scientifiques et un champ d'exercices sportiques. J'indiquais que, dans une certaine mesure et sous des conditions déterminées, il serait, en maint endroit, utile, nécessaire même, de bien étudier les allures, l'hydrologie et la topographie des glaciers rapprochés des lieux habités, sinon pour prévenir, du moins pour prévoir les cataclysmes que leurs mouvements peuvent engendrer.
ff Or, voici qu'un nouveau sinistre glaciaire, moins terrible, certes, en ses conséquences, que celui du is juillet 189s, mais qui a cependant coûté six vies humaines, s'est produit le 1 1 septembre (1895) en Suisse, en plein travers d'un des passages alpestres les plus fréquentés.
<f Ayant deux fois traversé moi-même ce col, et venant de recevoir de M. Jules Beck, Témérité photographe alpiniste, des documents de première main, notamment le récit de sa propre visite sur place au lendemain de l'événement, je demanderai aux lecteurs de la Nature la permission de leur en relater les circonstances.
(T C'est sur le chemin même du col de la Gemmi (9,3«i9 mètres), ce pittoresque et célèbre créneau des Alpes bernoises, franchi pendant chaque été par des milliers de simples promeneurs (et non pas d'ascensionnistes professionnels), se rendant de Thoune (Berne) à Louèche-les-Bains (Valais), que l'accident a eu lieu, le 1 1 septembre 1896, vers 5 heures du matin.
ffUne masse de glace et de névés, de 6 millions de mètres cubes, s'est détachée subitement des pentes supérieures de l'Altels, et est venue ensevelir et détruire les alpages de la Spitelmatte et de la Winteregg.
«L'Altels (3,636 mètres) est une des plus hautes cimes des Alpes bernoises, une des plus imposantes de forme surtout, et tous les voyageurs qui montent de Kandersteg à la Gemmi, par l'bôtel de Schwarenback et les bords du Dauben-Sée, ne manquent point d'admirer son harmonieux dôme neigeux dominant le côté oriental de leur route.
(f Toute la base de ce dôme neigeux s'est abattue sur le chemin de la Gemmi, à 1 ,5 00 mètres de l'hôtel de Schwarenbach.
(rii y a là une vallée haute et plate, d'environ 3 kilomètres de longueur sur 1 kilomètre de largeur, élevée de 1,900 àa, 000 mètres aunlessus du niveau de la mer, limitée au sud^^est par le massif de l'Altels et du Balmhorn (3,71 1 mètres) et au nord-ouest par une crête rocheuse, haute d'environ 600 mètres (altitude extrême, 9,389 mètres), qui la sépare de la vallée parallèle de Ueschinenthal. Les hauts névés de l'Altels et le glacier Noir (Schwarzg^atscher, descendu du Balmhorn) y déversent leurs eaux de fonte par deux ravins profonds et resserrés.
ff i3o têtes de bétail (vaches, chèvres et porcs) paissaient l'Alpe herbeuse de la haute vallée, gardées par quatre pâtres qui faisaient les fromages dans les cabanes de Spitelmatte. Bêtes et gens devaient descendre le 1 3 septembre en leurs quartiers d'hiver à Louècheles-Bains. Avant leur départ, M. Rothen, vice-président du Conseil communal de Louèche, et son assesseur, MiTschopp, étaient montés
à Spilelmatte pour régler, comme tous les ans, certains comptes d'exploitation et de redevances avec les pâtres.
ffLe mercredi 1 1 septembre, environ à 5 heures du malin, on entendit, de Thôtel Schwarenbach , le bruit d'une formidable avalanche, et même une servante, déjà levée, vit cr passer comme un (T nuage blanc et de la poussière neigeuse répandue dans Yairv. On ne prit d'abord pas garde au phénomène, l'avalanche étant chose usuelle dans ces hautes régions; mais une heure après, quatre bûcherons s'aperçurent les premiers de ce qui s'était passé.
tf L'Alpe entière était engloutie sous une mer de décombres, de roches et de glaces; tous les bestiaux (sauf trois), les six hommes et les chalets de Spitelmalte avaient disparu. A 5 heures du soir, on avait déjà retrouvé quatre des cadavres humains; deux restaient invisibles, -n
Ici, laissons la parole à M. Beck, qui est monté à l'Altels il y a quelques années, qui s'est rendu, dès le i3 septembre, sur le théâtre de la catastrophe et qui nous a fourni, avec le plus aimable empressement, tous les renseignements y relatifs :
crLes journaux de la Suisse romande et allemande ont parlé improprement de la chute du tr glacier de l'Altels?), car il n'y existe pas de glacier dans le sens propre du mot, mais un haut névé, magnifique, en forme de toit d'église. . . très caractéristique de cette cime. . . L'endroit où la rupture a eu lieu se trouve à 3oo mètres à peu près au-dessous de la cime. H y a deux ans qu'une crevasse transversale s'était formée , puis élargie encore dans le courant de cet été à l'altitude de 3,3oo mètres à peu près. De plus, on avait remarqué, depuis Frutigen, des taches noires produites par la fonte du névé pendant ces dernières chaleurs exceptionnelles. La roche nue venait au jour. Cette fonte, avec ses infiltrations sous-glaciaires, doit avoir diminué considérablement l'adhérence du névé au calcaire jurassique qui forme la structure géologique de ce massif. Tout en étant entrecoupé de bancs schisteux, le calcaire est, en général, uni, glissant, et présente bien moins d'aspérités
et de reposoirs, si je puis m'exprimer ainsi, que d'aulres formations.
cr Cette explication, étant données la topographie et la géologie des lieux,, est absolument rationnelle.
(rEUe est fournie, d'ailleui*s, dans des termes analogues par MM. les professeurs A. Heim (de Zurich) et R. Ghodat, qui pensent crque deux crevasses latérales, en s'allongeant, ont fini par se rencr contrer. La chaleur de l'été a agrandi cette fissure . . . L*eau cou- «lant sur le glacier continuait son œuvre de désagrégation. . . Les ff couches rocheuses sur lesquelles reposait le glacier sont d'une re- (cmarquable régularité et, inclinées à 45 degrés, constituent un (rplan parfait. Une solution de continuité devait donc faire fatale- (rment dévaler le glacier?).
aLe chemin parcouru par l'avalanche a été d'environ 3 kilomètres et sa chute verticale de i,3oo à i,/ioo mètres.
ffLa surface de rupture montre une tranche de névé, longue de 4 00 à 5oo mètres, haute de /io à 6o mètres. . . qui court audessous du sommet de l'Altels.
(T Entraînant tout sur son passage, continue M. Beck, roches, détritus, boues glaciaires, anciennes moraines, et pulvérisant ellemême, dans cette épouvantable dégringolade, les névés et les glaces dont elle se composait, cette avalanche, la plus énorme qui ait eu lieu en Suisse depuis 1782, a couvert un espace de 1 kilomètre et demi de longueur sur 1 kilomètre de largeur.
«tLa force de la projection a été telle, que l'avalanche a pour ainsi dire sauté par-dessus le bas-fond de la vallée, en laissant courir à peu près indemne le Schwarzbach, venant du Balmhorn, de sorte que la formation d'un lac n'est pas à craindre et que le Kandersteg ne risquera pas d'éprouver le sort de la vallée de Bagne en 1 8 1 8 . . .
(T Aussitôt après la forêt, en venant de Kandersteg, le chemin habituel de la Gemmi est barré par un amoncellement chaotique de détritus couvrant la route sur une hauteur de 10 à â5 mètres.
cr Partout la même désolation uniforme, impressionnante sans
être grandiose; un poudingue sale et boueux, avec du névé affleurant çà et là , voilà le linceul sous lequel est enterré tout le vallon. Ce paysage, dont l'artiste ne s'occupera pas, fera même triste figure sur la plaque dépolie du photographe. Les forces inconscientes de la nature ont travaillé là brutalement, et m'ont rappelé un peu la tristesse et la laideur du delta projeté en avant de SaintrGervais.
ffLes cabanes de Spitelmatte sont la limite del'éboulement; sauf une, enterrée aux deux tiei^, toutes les autres ont été moulues et projetées au loin par la trombe d'air . . ,
<rSans insister davantage sur les détails lamentables de cet accident, il faut rappeler qu'une fois déjà l'Alpe de Winteregg a été détruite et quatre personnes tuées, dans des conditions semblables, le 17 août 1783. Et dès maintenant l'on prévoit que la catastrophe se renouvellera dans un siècle. C'est du moins l'opinion des optimistes. D'autres, plus alarmés, se demandent déjà si une crevasse latérale, qu'on distingue au-dessus de la coupure, n'amènera pas, bien avant cette époque, la reproduction du phénomène!
(rQue faire en cette occurrence? Abandonner TAlpe, à laquelle quelques années suffiront pour recouvrer sa verdure et ses herbages? Condamner la route de la Gemmi, voie de communication commode et très fréquentée ? On ne voudra pas s'y résoudre dans la seule appréhension d'un cataclysme que ne reverra peut-être aucun de nos contemporains. Ces partis extrêmes ne sauraient convenir.
«rMais puisqu'on connaît avec précision, par suite d'une double et fatale expérience, un point critique, un défaut de cuirasse dans la blanche coupole de l'Altels, est-il trop demander aux ingénieui*s et aux savants de l'avoir, comme le gracier de Tête-Rousse au mont Blanc, en perpétuelle surveillance et suspicion ?
(f Deux similitudes sont à retenir dans les fléaux de Saint-Gervais et de la Spitelmatte : i"" ils se sont produits tous deux avant le lever du soleil, dans la seconde partie de la nuit; s"" l'action des eaux sous-glaciaires parait avoir été déterminante. Voilà déjà deux points
acquis, dont les spécialistes sauront peut-èlre un jour tirer des déductions qui permettront aux ingénieurs de corriger, par des procédés artificiels, les effets du regel nocturne ou des ruptures de
poches d'eau Gétroz, Téte-Rousse, TAltels ne sont point les
seuls glaciers dangereusement suspendus en Tair; il en est bien d'autres, aussi semblables à l'épée de Damoclès, quoique leur échéance de chute reste sans doute éloignée. Ainsi je ne puis me défendre de citer comme tel, dans les montagnes de Ferwall (ou Verwall) en Tyrol, sur la limite du Vorarlberg, le curieux petit glacier de Pettnen ou du Riffler (3,i 63 mètres); il est littéralement accroché dans un couloir rocheux à pic, à près de d,ooo mètres, droit au-dessus du chemin de fer de l'Arlberg, entre les stations de Saint- Auton et de Landeck; si pittoresque qu'il se présente aux yeux des voyageurs, il conviendrait, après les avertissements de Saint-Gervais et de la Gemmi, de le sacrifier, par un moyen quelconque , à la sécurité de cette voie ferrée sur laquelle il tombera certainement quelque jour.
(T Reconnaître les glaciers menaçants, drainer leurs eaux intérieures, provoquer à volonté la chute de leurs portions dangereuses, en un mot les rendre moins meurtriers, est-ce donc une œuvre plus difiicile et moins profitable que de percer les tunnels sous les montagnes, dériver les sources pures vers les grandes villes, creuser les canaux d'une mer à l'autre, corriger les torrents dévastateurs et reboiser les croupes dénudées ?
«Attendra-t-on, pour comprendre la nécessité de maîtriser au moins certains glaciei*s, que la multiplicité des catastrophes ait encore porté la ruine et la mort dans beaucoup d'autres vallées alpestres ? n
Avalanche du glacier de Gétroz. — Le fameux glacier de Gétroz a occasionné d'une façon toute différente les inondations terribles de 1 59 5 et de 1818 dans la vallée de la Dranse de Bagne, au sudest de Martigny (Valais suisse); il se tennine sur le flanc droit
(oriental) de la vallée, abruptement au-dessus d'un à pic de 70Q mètres d'élévation; les avalanches sont donc constantes du front de ce glacier; lors des deux sinistres, elles furent si considérables, qu'elles barrèrent la vallée, firent refluer la Dranse en amont et la transformèrent en un lac; quand la digue constituée par l'avalanche céda sous la pression croissante de l'eau du lac, toute la vallée fut dévastée en aval par la débâcle'*).
Un phénomène analogue s'observe presque annuellement dans le glacier de la Griaz, qui vient se terminer, à l'altitude de *j,35o mètres, au bord d'un escarpement rocheux. Seulement, les masses de glace qui se détachent subitement du front aval de ce gracier ne tombent directement sur aucun pâturage et ne peuvent barrer aucune vallée. Mais elles contribuent, par leur quantité, à augmenter la puissance des crues du torrent de la Griaz, dont nous aurons encore à nous occuper un peu plus loin.
Travaux préventifs contre l'ablation du front des glaciers. — L'examen des conditions dans lesquelles se produit l'ablation du front des glaciers ne nous permet pas d'indiquer, dans l'état actuel de nos connaissances, une méthode précise de nature à empêcher avec certitude le renouvellement de ce phénomène.
Presque toujours, c'est la disposition du terrain qui est la cause déterminante de la chute des glaces; il faut à la fois que le glacier se termine au sommet d'un escarpement plus ou moins élevé, et qu'il repose sur un lit suffisamment incliné et glissant.
On ne peut songer à élever contre son front une digue qui en empêcherait le glissement; car, en admettant même que l'on arrive, à force de dépenses, à construire une digue assez résistante, il ne faudrait que quelques années au glacier pour s'élever plus haut qu'elle et menacer les régions inférieures.
'^^ Extrait d'un article de M. E.-A. Martel.