‹ Les torrents glaciairesChapitre 20 sur 21 · EAUX KT FORÊTS. M. KLSS · texte numérisé non relu

EAUX KT FORÊTS. M. KLSS

ainsi recueillie et de l'appliquer à la région dangereuse sous une forme quelconque (chaleur ou travail mécanique).

Les éboulements glaciaires ou déroohoira« — L'activité des torrents glaciaires peut encore être influencée par des éboulements très considérables, se manifestant pendant toute la période du dégel, sans aucune interruption, et qu'on désigne dans la région du mont Blanc sous le nom de dérochoirs.

Subitement, sans aucune cause apparente, des blocs, des ])ierrailles, du sable même se détachent des flancs d'un versant escarpé; l'érosion une fois commencée se continue; les chutes de matériaux deviennent de plus en plus fréquentes, de plus en plus abondantes. Sur leur ])assage, les forêts et les pâturages sont anéantis et d'immenses espaces entièrement dénudés deviennent une proie facile pour les eaux.

Tous les produits de cette désagrégation s'accumulent généralement au fond d'un ravin, y provoquant des amoncellements qui peuvent dépasser 3o mètres d'épaisseur sur plus d'un kilomètre de longueur et qui, au moment des pluies dorage, servent à la formation de laves puissantes, souvent dangereuses.

On peut observer un phénomène de ce genre sur la montagne des Rognes, qui s'étend entre le glacier de Bionnasset et le glacier de la Griaz. En 1888, à l'altitude de â,5 10 mètres, se manifestèrent les premières érosions, qui ont continué sans interruption depuis cette époque jusqu'à l'heure actuelle, en s'aggravant d'abord pendant les trois ou quatre premières années, avec beaucoup de rapidité. Depuis lors, un régime normal semble s'être établi avec une intensité moyenne.

Le plateau des Rognes, où commence ce dérochoir, est constitué par des moraines alpines provenant en partie des dépôts glaciaires, en partie de la désagrégation séculaire des roches qui le dominent.

11 est supporté lui*même par des bancs de micaschiste. Au-dessous,

on remarque des schistes sériciteux et micacés, et, tout à la base, une large bande de gypse mêlée de cargneules.

La pente moyenne du versant, depuis le sommet du dérochoir jusqu'au ravin des Arandellys, où aboutissent en définitive tous les matériaux, est de om.90 par mètre, sur une longueur de 1,9 00 mètres, ce qui correspond à une différence de niveau de 1,080 mètres. Elle atteint, en moyenne, 45 degrés, soit 100 p. 100 pour les 800 premiers mètres comptés depuis l'origine du dérochoir, et descend, par conséquent, à 70 p. 100 dans la partie inférieure.

On comprend avec quelle rapidité les blocs doivent dévaler sur des pentes pareilles, et quelle difficulté énorme il y a à reconstituer l'équilibre une fois qu'il est rompu. Théoriquement, les matériaux sont exactement en équilibre sur les 800 mètres de différence de niveau s'étendant entre les altitudes de â,5oo à 1,700 mètres, et il doit suffire de déplacer un bloc dans la partie inférieure pour que le mouvement se propage de bas en haut, dans toute la masse.

La largeur de l'éboulement atteint près de 4oo mètres en certains endroits, et peut être estimée, en moyenne, à 3 00 mètres.

C'est donc une surface d'environ 36 hectares qui s'est trouvée transformée, en fort peu de temps, en une plaie vive absolument dénudée.

La coupe verticale de la montagne des Rognes, faite perpendiculairement au versant qui nous occupe, présente, en partant du sommet, un escarpement à peu près vertical sur 4 00 mètres de hauteur, se transformant peu à peu en une pente de 45 degrés sur 800 mètres de hauteur et prolongé par un cône d'éboulis ayant de 5o à 100 p. 100 de pente sur 280 mètres environ de hauteur.

Les parties verticales et celles inclinées à 45 degrés sont entièrement rocheuses, mais généralement recouvertes, surtout dans la région supérieure, d'une couche de 5 à 6 mètres d'épaisseur de

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matériaux délités par Tinfluence du gei et du dégel, et présentant toutes les dimensions.

Cette pente est cependant coupée à la base de la partie verticale par une sorte de plateau de 700 à 800 mètres de longueur sur 5o mètres de profondeur, en pente assez forte, et composé uniquement de débris de roches et de sable. La présence de ce dépôt sédimenlaire à pareille altitude (s.Soo mètres) et sur de pareilles pentes, ne peut être attribué qu'à Faction des glaciers qui, dans leurs mouvements séculaires, ont constitué là une de leurs moraines. C'est cette moraine qui, en se désagrégeant, fournit tous les matériaux qui dévalent dans le dérochoir, avec dautant plus d'intensité que le temps est plus chaud et plus humide.

En hiver, au printemps, en automne, dès que commencent les gelées permanentes, tout rentre dans le calme le plus complet; mais aussitôt le dégel survenu, le dérochoir reprend son activité première.

Les quelques travaux préliminaires que l'on y a essayés ont démontré qu'à partir d'une profondeur de 5 à 6 mètres, même pendant les plus chaudes journées d'été, le sous-sol était entièrement gelé et ne formait qu'une masse compacte de glace , de rochers , de pierrailles et de sable. On a été conduit à admettre, à la suite de ces constatations, que c'était l'action du dégel qui provoquait la chute des matériaux en détruisant la glace qui leur servait de liaison.

Mais ce qu'on n'a pu déterminer encore, c'est pourquoi cette action ne s'est fait sentir qu'à partir de l'année 1888, sur un versant qui est tous les ans entièrement dépouillé de neige, depuis fort longtemps, et sur lequel, par conséquent, l'action de la chaleur devait s'exercer avec la même vigueur que de nos jours.

Quoi qu'il en soit, pour atténuer, dans la mesure du possible, l'action du dégel, on a ouvert, sur le plateau, trois profondes tranchées destinées à drainer les eaux et à leur assurer un écoulement ra])ide. Ce palliatif, qui a paru ralentir pendant quelque temps

l'activité du dérochoir, n'a pas donné un résultat suffisamment marqué pour qu'on puisse le recommander. Il arrive, en effet, que, dès le premier hiver, les tranchées se remplissent de neige qui se transforme rapidement en névé et obstrue complètement l'écoulement des eaux. Gomme on ne peut les déblayer qu'à la fin du dégel, leur effet se trouve presque totalement annihilé.

On a bien pensé à élever quelques murs de soutènement, mais ils seraient extrêmement difficiles à fonder sur un terrain solide, qu'il faudrait aller chercher jusqu'à la base de l'éboulement, en des endroits tellement exposés, qu'aucun ouvrier ne consentirait à s'y aventurer.

Le problème reste donc posé. Nul doute qu'avec des études poursuivies sans interruption , faisant la lumière sur tous les points restés obscurs dans cette question , on n'arrive à trouver un jour le remède à appliquer. Depuis bientôt quarante ans qu'ils s'occupent de la question torrentielle, les agents des Eaux et Forêts se sont trouvés en face de difficultés aussi grandes, dont la solution paraissait impossible à préciser. Soutenus par le sentiment de leur responsabilité, par l'amour que la montagne inspire à tous ceux qui la pratiquent, et guidés par la connaissance approfondie des faits, ils sont arrivés à dompter les torrents les plus redoutables. Cette fois encore, ils regardent comme un honneur d'avoir une difficulté à vaincre. Ils y appliquent tous leurs efforts. Ils ne peuvent que toucher au but !

Pour conjurer les effets dévastateurs de ce dérochoir, en attendant sa disparition, il était indispensable de prendre quelques mesures de précaution, et la plus importante devait avoir pour but de retenir dans la montagne, dans le fond du ravin des Arandellys, l'immense accumulation de débris qui en avait exhaussé le lit de plus de âo mètres sur une longueur de près d'un kilomètre.

Si tous ces matériaux repris par les eaux d'orage venaient à former une lave, rien ne pourrait résister à sa puissance. Le chef-

lieu de la commune des Bouches, les cultures qui renvironnent,la route de Ghamonix à Genève et nombre d'autres voies de communication moins importantes, seraient en un moment ensevelis sous des monceaux de lave et détruits par les quartiers de roc; TArve verrait son cours obstrué et formerait un lac qui , grâce à la configuration du sol, pourrait retenir des masses d'eau considérables. La rupture inévitable de ce barrage momentané de TArve pourrait porter au loin la ruine et la désolation.

La construction d'un barrage de retenue s'imposait donc. Get ouvrage, établi dès 189/i, à la base de Téboulement, près du confluent du ravin des Arandellys et du torrent de la Griaz, a reçu des fondations de 7 mètres de profondeur. Il a pu ainsi résister aux crues formidables de 1896 et 1898, et son actioil a été telle, que les eaux, n'ayant pu affouiller à son amont, ont creusé, dans le lit de déjection, depuis son pied jusqu'à l'Arve, un chenal de 8 à 10 mètres de profondeur sur i'^ à i5 mètres de largeur et ') kilomètres de longueur.

Observations générales sur les torrents glaoiaires composés. — De toutes les observations déjà faites sur les torrents glaciaires composés et sur les phénomènes qui s'y manifestent, on peut conclure que le ^acier et les moraines qu'il a formées sont un réservoir inépuisable de matériaux qui sont entraînés en permanence, mais surtout pendant les périodes de chaleur, et vont exhausser le cône de déjection.

Par suite de ces apports continuels, les cônes de déjection des torrents glaciaires composés s'exhaussent rapidement, et les eaux arrivent bientôt à couler à un niveau supérieur à celui des terrains avoisinants, sans aucun lit bien défini.

Quand d'abondantes pluies d'orage se manifestent dans le bassin de réception d'un de ces torrents, des laves s'y forment et remanient les matériaux provenant du glacier, y creusant souvent un lit large et profond. Gomme les laves ne sont pas annuelles.

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