‹ Les tortues éteintes de l'Île RodriguezChapitre 2 sur 5 · IMPRIMERIE NATIONALE · texte numérisé non relu

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vie peut souvent leur être diflicile, mais une étonnante sobriété, une résistance vitale que prouve leur longue existence, en font des êtres merveilleusement aptes à vivre au milieu de privations extrêmes, et l'on peut dire que les Tortues terrestres, dès l'instant qu'elles n'ont pas à braver le froid, se contentent d’un milieu biologique qui serait absolument insupportable à tout autre vertébré.

Les climats insulaires se trouvent par suite leur être des plus favorables, quoique sur de petits espaces les difficultés d'y trouver les premiers moyens d'existence y soient souvent si pénibles que ce résultat peut étonner. I faut se rappeler en effet que d'ordinaire l'eau y fait défaut, les plantes souvent sont peu abondantes et même, on le verra plus loin, dans quelquesunes de ces iles, herbe est rare et la végétation se composant presque exclusivement d'arbres élevés, les Tortues en sont à ce point d'attendre que des causes fortuites fassent tomber leur nourriture de ceux-er.

Dans la partie la plus méridionale de Madagascar, d'apres les renseionements circonstanciés dont M. À. Grandidier à bien voulu me donner communication, se trouve un vaste espace, lequel, presque entierement privé d'eau, est couvert de Nopals, ce Figuier épineux de Barbarie si connu dans toute l'Afrique. C'est là qu'habite le Couï, ou Tortue rayonnée ( Testudo radiata, Shaw), défendu de la destruction complète par ces circonstances spéciales qui interdisent à l'homme de s'aventurer bien loin dans cette aride solitude et lobligent à se contenter d'en explorer les bords pour prendre les Tortues qui sy aventurent, tandis que le gros de la troupe vit tranquillement au milieu de ces plantes grasses, qui leur fournissent une nourriture appropriée à leurs besoins et les défendent tout à la fois. C'est sans aucun doute à ces circonstances qu'il faut attribuer la conservation de cette espèce, objet d'un important commerce avec les iles voisines, la Réunion et Maurice principalement.

Sur des ilots d’un accès difficile et qui, situés hors des routes habituellement suivies, sont restés longtemps inconnus, on comprend que ces animaux aient pu se propager au point de fournir ces multitudes prodigieuses d'individus, sujet d'étonnement pour les premiers navigateurs qui

ont abordé ces terres nouvelles.

Les localités dans lesquelles on à Jusqu'ici reconnu la présence de prosses espèces de Tortues terrestres encore vivantes ou qu'on peut soit affirmer, soit supposer éteintes depuis une époque peu éloignée, sont des

iles de l'Océan Indien et du Grand Océan Pacifique.

Suivant M. Günther(). trois espèces :

Testudo elephantina, Duméril et Bibron— T. prvantea, D. B.; Testudo ponderosa, Günther:

Testudo holohissa, Günther; et peut-être :

Testudo Daudini, Duméril et Bibron;

habiteraient le petit ilot d'Aldabra, au nord de Madagascar.

À l'ile Maurice, du groupe des Mascareignes, quatre espèces, actuellement éteintes, ont pu, dans ces derniers temps, être déterminées avec les débris découverts soit dans la Mare aux Songes, soit sur quelques autres points de l'ile; ce sont:

Testudo triserrata, Günther —? T. Gran, Duméril et Bibron: Testudo mepta, Günther;

Testudo leptocnenus, Günther:

ce dernier incomplètement étudié, auxquels 11 faudrait, sans doute, Joindre :

Testudo indica, Schneider;

la première espèce signalée du groupe, puisqu'elle fut le sujet des recherches anatomiques de Perrault.

Aux Mascareignes encore, des Tortues pigantesques ont été vues par

les anciens voyageurs, tant à la Réunion qu'à Rodriguez, mais on n'a jus-

(A. Günther, The gigantic Land-Tor- ® Add. : T. microtympanum, Boulenger, toises (living and extinct.) in the collection of On the Skull of an extinct Land-Tortoise, prothe British Museum, 96 pages, 54 pl., Lon- bably from Mauritius, indicating a new Species don, 1877. (Proceed. Zool. Soc. London 1891,p. h).

. nu +. ” qu'ici aucune notion certaine sur l'espèce qui habitait la première de ces

iles; quant à celles qu'on rencontrait sur la seconde :

Testudo Vosmaeri, Fitzinger:

Testudo peltastes, Duméril et Bibron ;

elles sont moins imparfaitement connues et le présent travail renferme

quelques détails de nature à compléter sur certains points leur histoire.

Ajoutons, pour terminer ce qui concerne les iles de l'Océan Indien. que

les recherches de M. Grandidier ont fait connaître à Madagascar :

Testudo abrupta, Grandidier ;

Testudo Grandidieri. Vaillant:

et qu'aux Seychelles, d'après M. Eugène de Froberville, les récits des premiers navigateurs qui y aborderent rendent probable que des Tortues de terre volumineuses SV trouvaient avec des Crocodiles de grandes di-

mensions, particulièrement à l'ile Praslin ?.

Toutes ces terres forment un ensemble dans la partie occidentale extrème de la vaste étendue d’eau qui, entre l'Afrique et l'Amérique, englobe l'Océanie. Ilest au moins singulier de ne voir sur aucun point de celle-ci des Tortues analogues et qu'il faille arriver à la partie la plus orientale, aux iles Galapagos, pour en retrouver, si remarquables, 1l est vrai, par leur taille et leur abondance, que les navigateurs qui découvrirent ces contrées lointaines ont tiré le nom de l'archipel de l'existence même de ces Reptiles.

Le nombre des espèces n'est pas ici moins considérable que dans la rée1on africaine, car on en compte environ six; encore convient-il d'ajouter que, d'apres les récits des premiers voyageurs, ceux-ci virent un nombre considérable de ces animaux sur plusieurs de ces iles dans lesquelles on les cherche vainement aujourd'hui. Il est done lépitime de croire que plu-

sieurs types disparus nous échappent à l'heure actuelle: les circonstances

1 L'Univers pittoresque. Îles de l'Afrique, par M. d'Avezac, avec la collaboration de MM. de Froberville, Frédéric Lacroix, Ferd. Hæffer, Mac Carthy, Victor Charlier; 3° partie, p. 92 et 99-

LES TORTUES ÉTEINTES DE L'ILE RODRIGUEZ. 9 favorables qui ont amené les découvertes dont il a été question à Maurice et, comme on le verra, à Rodriguez. permettent d'espérer qu'un jour viendra où seront comblées ces lacunes.

Deux auteurs, M. Günther, dont les beaux travaux sur cette question ont été déja cités, et M. Baur®” se sont dans ces derniers temps occupés des Tortues des Galapagos et, bien qu'il existe entre eux certain désaccord quant à la compréhension et à la synonymie de quelques-unes de ces espèces, ces savants ont toutefois élucidé plusieurs points qu'on peut aujourd'hui regarder comme hors de toute contestation.

Pour cet archipel, qui renferme des iles nombreuses, dont une surtout de grande étendue, on connait les Tortues gigantesques qui habitent ou

ont habité trois d’entre elles.

Dans l'ile Albemarle, la plus grande de toutes et divisée assez nettement en deux portions :

Testudo microphyes, Günther: partie nord de Pile ; Testudo elephantopus, Harlan — T. vieima, Günther (sec. Baur) : parte sud de Pile.

Dans l'ile Charles. que ses facilités comme mouillage rendent l'une des plus fréquentées :

Testudo salapasoensis, Baur — T. elephantopus, Jackson, nee Harlan (sec. Baur).

Enfin dans lile Abin »(lon :

Testudo Abinodont, Günther — T. ephippium, Günther (sec. Baur).

Pour deux autres espèces, les localités précises ne sont pas connues :

Testudo Güntherr, Baur — T. elephantopus, Günther, nec Harlan (sec. Baur) ; Pestudo niorita, Duméril et Bibron.

MG. Baur, The pigantie Land-Tortoises of the Galapagos islands (American Naturalist, décembre 1889, p. 1039-1057).

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Elles pourraient provenir, entre autres terres comprises dans l'archipel, de Hood, de Chatam, d'Indefatigable, de James, de Narboroug!"), dans lesquelles les Tortues ont été signalées, surtout à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-c1, sans qu'on sache exactement quelles espèces les habitaient et si ces espèces v existent encore.

L'étude des Tortues terrestres des Galapagos est particulièrement intéressante, car elle a fourni des indications très précises sur l’'étonnante rapidité avec laquelle la disparition pour certaines d’entre elles a pu s'effectuer. Tout le monde connaît les intéressantes observations faites sur les mœurs de ces animaux par Ch. Darwin lors de l'expédition du Beagle en 1839. Déja cet éminent naturaliste indiquait, au dire des habitants, la diminution notable de ces animaux: cependant, à l'ile Charles, 1l constatait encore la présence d'un assez grand nombre de Tortues, sujet de ses études sur l'aspect, les mœurs, ete., de ces Reptiles. En 18h46, c'est-àdire onze ans plus tard, le Herald ne trouvait plus de Tortues dans celte ile, et c'est à Chatam que le bâtiment s'approvisionna de ces animaux.

Cette extinction s'explique lorsqu'on se rappelle les conditions nécessaires pour la libre propagation de ces Chéloniens terrestres, conditions dont il a été parlé précédemment et qui peuvent se résumer dans une absolue tranquillité, qu'assure seul un complet isolement. L'arrivée de l'Homme et des commensaux, agréés ou intrus, qui l'accompagnent, venant à troubler cet ordre paisible, la destruction s'ensuit forcément. Bien que ces animaux soient d'une fécondité très grande, leur croissance, pour arriver à l'état adulte, est lente; d’un autre côté, au sortir de l'œuf, les petits sont d'une extrême faiblesse et se trouvent exposés sans défense à toutes sortes de dangers; d'ailleurs, même parvenues à leur complet développement, ces Tortues sont toujours incapables de résister activement à aucune attaque. Il en résulte que si une colonisation a lieu sur des îles de peu d'étendue, où ces animaux ne sont protégés par aucune disposition naturelle, l'Homme s'empare des adultes, dont il fait sa nourriture, tandis

M) On peut y joindre l'ile Duncan, de laquelle l'expédition de l’Albatros aurait rapporté quelques Tortues (G. Baur, 1889, p. 1044).

que les Chats et les Rats qui l'accompagnent dans ses établissements détruisent au sortir de l'œuf ou dans leur premier âge les petits, dont ils se montrent très friands(”. On comprend que l'espèce, ainsi atteinte dans ses termes extrêmes, s'éteigne avec celle rapidité, qui ne laisse pas que de surprendre au premier abord.

L'ensemble de ces faits mérite de fixer l'attention, mais leur étude présente des difficultés particulières. En premier lieu, la détermination de beaucoup de ces animaux ne peut être encore regardée comme définitivement acquise; ainsi on à vu, 11 y a un instant, les divergences qui existent entre les auteurs les plus compétents, M. Günther et M. Baur, sur la compréhension de certains types des Galapagos; pour les Tortues d'Aldabra M. Boulenger, dans son excellent catalogue des Chéloniens du British Museum, exprime des doutes sérieux sur les distinctions spécifiques établies entre les Testudo elephantina, T. pigantea, T. hololissa ?.

D'une autre côté, une grande incertitude règne, dans bien des cas, sur la provenance d'exemplaires typiques conservés dans les Musées. À une cerlaine époque, bon nombre de dépouilles appartenant à ces animaux furent apportées en Europe et données à différents établissements, mais on les considérait alors plutôt comme des objets rares, propres à exciter la curiosité, que comme ayant un caractère scientifique; aussi négligeait-on souvent de les accompagner d'aucune indication d'origine. C'est assez récemment, 1l faut le dire, qu'on a attaché l'importance voulue à ces renseignements, surtout en ce qui concerne les localités, et, sans remonter bien haut, on trouve trop fréquemment, même dans les principales collections, pour des pièces précieuses les désignations vagues : mer des Indes, Amé-

rique méridionale, dont il n'est plus possible aujourd’hui de se contenter.

0) Nous avons pu constater au Muséum avec quelle avidité nos animaux domestiques recherchent ce genre de proie. Deux petites gées de seize à dixhuit mois, données par M. Nageon de l'Étang

Tortues éléphantines, à

au mois de mai 1878, ayant élé placées en juin dans les pares extérieurs, furent, la nuit même, lune dévorée, l'autre grièvement

mordue par une petite chienne qui servait à la garde de la Ménagerie des Reptiles depuis longtemps et accoutumée à la vue de toute espèce de Reptiles.

® QG. A. Boulenger, Catalogue of the Chelonians, Rhynchocephalians and Crocodiles, in the collection of the British Museum, p. 168, London, 1889.

La connaissance de ces types devient dès lors dans ces questions d’une importance capitale. Le Muséum d'histoire naturelle n'est pas un des moins riches et a reçu dans ces dernières années des pièces intéressantes à cel égard: sans aborder l'étude d'ensemble de ces documents, étude que des empêchements matériels obligent de différer encore, 1l peut être uüle d'en faire connaître quelques-uns: c'est l'objet du présent Mémoire.

Je me bornerai pour le moment aux espèces qui ont habité Pile Rodriguez, faisant d'abord connaitre un nouvel exemplaire du Testudo Vosmaert, Fitzainger, pour ensuite insister de nouveau sur les caractères distinctifs du

Testudo peltastes Duménil et Bibron.

+ La première relation étendue que nous possédions sur File Rodrieuez , dit M. Eugène de Froberville®?, est celle qui parut à Londres en 1708, sous le Uitre de : Foyaves et avantures. de François Leouat et de ses compaonons en deux îles désertes des Indes orientales.» Gelte curieuse relabon, dont l'éloge n'est plus à faire, nous fournit aussi les premiers ren-

selgnements sur les Tortues qui habitaient cette ile.

M Celle ile est tantôt appelée simple- en d'autres endroits de leur route. Le tout en-

ment Rodrigue ou Rodriguez, tantôt Diégo Rodriguez. Allongée de l'est à l'ouest, elle ne mesure guère plus de 18 à 19 kilomètres dans ce sens sur 7 à 8 kilomètres du nord au sud; à marée basse, les récifs de coraux qui l'entourent peuvent en tripler l'étendue.

2 L'Univers pittoresque. Îles de l'Afrique, 3° partie, p. 73.

S) Voyages et avantures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles desertes des Indes orientales. Avec la relation des choses les plus remarquables qu'ils ont observées dans l'ile Maurice, à Batavia, au Cap de Bonne- Espérance, dans l'ile Sainte-Hélène et

richi de cartes et de firures.

Tel est le titre complet de cet ouvrage, auquel l'abbé Pingré, l'un des premiers, a rendu justice en témoignant que, s'il + passe pour un tissu de fables, il en a trouvé beaucoup moins qu'il ne s'y attendait» (manuserit, cité plus loin, p. 161). Ge livre a eu l'honneur de plusieurs éditions. D'après celles que J'ai pu consulter, ou dont il est fait mention dans les auteurs, la première publication eut lieu en 1708 à la fois à Londres (chez David Mortier) et à Amsterdam (chez Jean-Louis de Lorme). Cest un même tirage, la pagination se retrouve identique ainsi que l'errata; les noms des

Dans un passage fréquemment cité, Leguat dit qu'il en distingue trois différentes espèces et que le poids atteint par certains individus peut, suivant lui, aller Jusqu'à environ 100 livres (p. 89), estimation qu'on doit regarder comme loin d'être exagérée d'apres les exemplaires connus. Leur nombre, ajoute ce même observateur, est prodigieux, puisque + l’on en voit quelquefois des troupes de 2,000 et 3,000, de sorte que l'on peut faire plus de 200 pas sur leur dos ou sur leur carapace, pour parler proprement, sans mettre le pied à terre». Enfin il insiste sur l'habitude singulière et, comme il le dit, difficile à comprendre, qu'ont ces Chéloniens de poster en quelque sorte des sentinelles sur les côtés de ces troupeaux (p. 40). À différentes reprises, dans le cours de son récit, Leguat revient sur l'utilité que pendant leur séjour, de 1691 à 1693, lui et ses compagnons retirerent de ces animaux, sur l'excellence de leur char, de leur foie, de leur graisse qui ne fige jamais (p. 89) et qu'ils emploient comme assaisonnement avec le chou palmiste (p. 81), comme médicament en onctions (p. 89), pour l'éclairage (p. 132), sans compter l'usage qu'ils en font pour calfater (p. 136) la barque sur laquelle ils s'échappent, si lon peut dire, de Rodriguez pour gagner péniblement l'ile Maurice.

Dans un document du plus haut intérêt, ayant pour Utre : Relation de l'ile Rodrigue, document retrouvé par M. Alphonse Milne-Edwards aux

éditeurs seuls sont changés sur le titre retournées ou diminuées. On cite également

et également un catalogue d'ouvrages publiés par chacun d'eux, lequel termine le second volume; la préface est datée : «à Londres, le 1° octobre 1707». D'après Schlegel (Ann. des Se. nat., 5° série, t. VE, p. 26, note), une traduction anglaise fut donnée la même année en un volume; elle ne m'est pas connue. Une autre édition en deux tomes, d'un format plus petit que la première avec les planches réduites, porte la mention: Londres, 1710 ; sans nom d'éditeur, n'est-ce pas une contrefaçon? En 1720, à Londres (encore chez David Mortier), parut une édition dans le format de la première,

les planches un peu modifiées, quelques-unes

(je n'ai pas eu occasion de la consulter) une édition : Rouen ,1 320. Enfin, il y a quelques années, une réimpression, avec notes de M. Eugène Muller, a paru dans la Bibliothèque d'aventures et de voyages (Maurice Dreylous, Paris); dans cette édition, comme on s'est attaché de préférence à la partie pittoresque du récit, de nombreuses et importantes coupures ont été faites, ce qu'indiquent au reste plusieurs annotations du commentateur; tout ce qui est relatif à Rodriguez y est assez fidèlement reproduit, sauf plusieurs plans et figures qui manquent. C’est à l'édition de 1708 que seront faits ici les ren- VOIS. [l

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