‹ Les tourbillons de Descartes et la science moderneChapitre 23 sur 28 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

Les ioarblIloBs dans les sciences natareHesy dans la Géographie; l'évolntlon positiviste en Histoire. — Conelnslon.

La forme générale tourbillonnaire du mouvement s'introduit dans toutes les sciences.

Sciences naturelles, — M. G. -M. Stanoiévitch a présenté récemment (1) à l'Académie des Sciences une note sur les

(1) C. /?. Ac. des Sciences, t. CXXXI, p. 640.

lignes de forces et les surfaces équipotentielles dans la nature.

Ces lignes de forces et ces surfaces, qui jouent un si grand rôle dans la gravitation, réleclricité, le magnétisme, la lumière, se rattachent, ai-je dit plus haut, aux traces du mouvement tourbillon naire sur un plan, les deux images sont analogues.

M. Stanoiévitch reproduit l'image bien connue d-une planche de sapin avec deux nœuds qui sont les pôles de même nom, les lignes équipotentielles longitudinales devraient être parallèles si elles s'étaient développées librement. Les nœuds jouent le même rôle et produisent les mêmes perturbations dans les champs où ils se trouvent, qu'un pôle magnétique ou électrique introduit dans un champ de même nature. C'està-dire qu'il absorbe les lignes de forces et les lignes équipotentielles qui tendent à le traverser, ou il les force (jusqu'à une certaine distance) à suivre le cours de ses propres lignes de forces.

C'est ensuite la section d'un radis, dont l'axe s'est accidentellement dédoublé. Cette section présente un champ de deux pôles d'où émanent des lignes de forces, c'est exactement le champ électrique de deux pôles de mêmes noms, dont les intensités sont dans le rapport de 1 à 1/4 (fig. 34).

Enfin c'est la section droite d'un tronc de chêne, faite à

quelques centimètres au-dessous d'une ramification ; nous y voyons, jusqu'aux moindres détails, l'aspect d'un champ électro-magnétique formé par deux courants rectilignes croisés de même sens, et sensiblement même intensité. Les li- ^^' ^ gnes de force et les surfaces

équipotentielles cellulaires sont donc identiques aux éléments d'un champ électro-magnétique ou optique.

On ne peut pas croire, dit M. Stanoiévitch, que le rappro-

chement de ces phénomènes si différents par leur nature soit dû au hasard. Il serait plus naturel de conclure qu'ils sont produits par des actions semblables, sinon identiques ; que chaque plante représente un champ cellulaire caractérisé par ses lignes de Torces et ses surraces équipotentielles, visibles ou non, et que chaque cellule se meut et se fixe définitivement, suivant une ligne de force ou surface équipotentielle^ les forces qui régissent les accroissements étant des forces dirigées.

Aviation. — M. Ader, le célèbre aviateur, a démontré que le mouvement des organes moteurs du vol sont tourbillonnaires et spiraloïdes. C'est en donnant aux diverses articulations des ailes de son moteur ces mouvements définis, qu'il semble avoir obtenu quelque chance de succès dans son entreprise hardie du vol d'un appareil plus lourd que lair (1).

Géographie et relief terrestre. — Le refroidissement progressif du noyau terrestre a eu pour effet de produire à sa surface des lignes de plissemgnt dans lesquelles certains géologues ont cru voir les arêtes d'un solide régulier inscrit dans la sphère. Notre regretté camarade, Tingénieur Edgard Boulangier, ne pouvait se résoudre à voir en notre globe un gros cristal, dodécaèdre ou autre, et voici les causes bizarres auxquelles il croyait devoir attribuer le relief de son écorce.

€ Une chose me frappe à l'examen des cartes, c'est l'accumulation dans les massifs montagneux d'une série de chaînes et de rides qui semblent comme les épis issus de la ligature d'une gerbe, diverger, puis enfin se morceler, se disperser en un désordre qui succède aux alignements réguliers. Il semble toutefois que ces chaînes ont pu être jadis parallèles et accolées comme elles le sont dans les massifs, et qu'elles ont été séparées et disloquées par certaines causes. Elles auraient autrefois constitué des anneaux continus parallèles à l'équateur, et de tous points semblables à ceux qu'on voit encore à la surface de Mars, de Jupiter et de Saturne.

(1) C, R. Ac. des Sciences, t. CXXVI, p.

Ces anneaux se sonl fragmentés depuis en forme de triangles, et ces triangles se sont pénétrés dans une lutte qui rend compte de leur aspect d'ensemble et de détail.

> Au nord de l'équateur, i'Eurasie et TAmérique du Nord, au sud l'Afrique, l'Amérique du Sud et l'Australie formèrent deux grands anneaux qui semblent provenir du dédoublement d'une onde équatoriaie unique.

» La théorie du tourbillon solaire de Descartes dans lequel les parties cannelées pénètrent aux pôles et viennent jaillir à la Façon d'une écume sur Técliptique, expliquerait la genèse de ce mouvement ondulatoire qui va de l'équateur à chacun des pôles. La solidification de l'écorce la force en outre à se segmenter pour remonter sur un parallèle plus voisin du pôle et par conséquent plus petit, les fragments luttent ensemble pour arriver à la position culminante.

> Voilà pourquoi le triangle de TEurasie et le triangle de l'Amérique du Nord ont enfoncé chacun leur pointe occidentale dans la base occidentale de leur adversaire, laquelle s'est entr'ouverte sous ces pénétrations.

> La Terre est donc une double montagne, ayant pour sommets opposés les deux pôles, et pour base commune l'équateur ; et les matériaux de l'écorce en gravissent les rampes sous l'apparente attraction des deux pôles magnétiques.

» Toute montagne, à coup sûr, est le siège d'une semblable circulation qui porte les matériaux de la vallée à presser ses flancs, et les matériaux du sommet à s'écouler suivant son axe vertical.

i Une montagne est une tombe, un estomac; une vallée est une bouche, une matrice.

» Un continent est une tombe, un estomac qui se remplit des apports des vallées océaniques et se vide sous lui-même dans le gouffre ou foyer central. Une vallée océanique est une bouche ou matrice par laquelle les couches profondes viennent à'ia lumière et montent à l'assaut du continent.

» Et tout se dirige vers le pôle, s'y engouffre pour renaître à l'équateur. Dans ce combat perpétuel des puissances miné-

raies, il y a des crises, de violentes batailles que nous appelons cataclysmes, déluges et révolutions du globe. A ces crises succèdent des efforts lents et continus. Le relief de la Terre se modifie et les cartes d'aujourd'hui diffèrent des cartes anciennes, non par l'ignorance et l'erreur des anciens géographes, mais par les variations incessantes du sol. La Méditerranée a perdu depuis 1800 ans le quart de sa longueur et toutes ses formes se sont modifiées ; montagnes, rivages, orientations, tout a changé. >

Qui ne reconnaîtrait en cette originale description de Tingéniftur Boulangier, le cyclone magnétique annulaire de Descartes et le courant imaginé par lui des parties cannelées, c'est-â-dire de l'électricité magnétique. Répétons un raisonnement qui a déjà servi dans ce travail : si même le magnétisme de la Terre ne parvient pas à déplacer la matière de sa surface, il exerce du moins sur elle une tension moléculaire continue, et ce potentiel accumulé dans la directioTi de l'équateur au pAle, n'est-il pas la force mystérieuse qui préside aux déformations de la croûte terrestre? Cette force qui dirige l'aiguille aimantée, peut se manifester aussi par un mouvement réel. Dans le gyroscope électromagnétique, E. de Fonvielle est parvenu à produire directement la rotation de dis- (|ues de fer doux dans un champ magnétique dissymétrique, c'est-à-dire à transformer par une simple disposition d'expérience les attractions magnétiques en effets mécaniques.

Evolution positimste en Histoire. — Il serait audacieux, j'en conviens, d'étendre aux sciences morales, à l'histoire, la théorie tourbillon naire des c principes », et, cependant, la perfectibilité de notre globe et des espèces qui l'habitent, de la nôtre en particulier, ne dépend-elle pas, dans une certaine mesure, des conditions du mouvement général de notre univers? C'est la théorie de Darwin, c'est celle que Zenger développe en son Système du monde électro-dynamique ; mais c*est aussi la théorie des positivistes de l'école d'Auguste Comte et de son disciple Littré, que j'ai eu l'étrange fortune d'avoir pour professeur d'histoire, pendant la guerre de 1870, à

rÉcole polytechnique de Bordeaux, et qui considérait Thistoire comme une science exacte, présentant les états statique et dynamique.

€ Les deux sciences qui traitent des êtres vivants, la bioj» logie et Thistoire, ont cela de particulier que la substance » qui fait Tobjel de leur étude crie et témoigne sa douleur

> quand le mal vient la frapper. Telle est la condition du p médecin au chevet du malade, de Thistorien au chevet des f nations saisies par la main de fer du malheur. Il faut pour- » tant pénétrer dans ces domaines pour y chercher, d'un es- » prit lucide et d'une main ferme, le réel et le vrai, seul » flambeau qui nous serve à rendre dans notre condition

> mortelle ce qui est bon, meilleur, ce qui est mauvais, moins

> mauvais. Résumons donc, en quelques mots, cet aperçu.

> L'histoire est un phénomène naturel, et, à ce titre, soumis » à des conditions déterminées que nous pouvons modifier f sans limite à notre profit. Comme elle est subordonnée à la

> science de la vie, laquelle est elle-même subordonnée aux

> sciences physiques et chimiques, celle dé l'histoire est la » plus compliquée de toutes et constitue la dernière. Le pro- » cédé d'étude qu'elle emploie essentiellement est la filiation,

> c'est-à-dire l'engendrement des états sociaux les uns par

> les autres. Enfin elle constate que l'humanité est soumise » à un mouvement dedéveloppementqui la porte à des degrés » divers de civilisation, et que ce mouvement, quand il a » atteint la phase des sciences positives, devient assuré, me- 9 surable, par le progrès même de ces sciences et indéfiniif ment progressif. »

L'évolution de l'histoire n'est donc pas, comme l'avait pensé Vico, circulaire; la circularité est exclue par le progrès scientifique, et les deux opinions de Littréetde Vico se confondent en une commune et symbolique image, celle de cercles grandissants, de spirales, de tourbillons en un mot, et n'est-ce pas en vertu de celte circularité progressive que nous revoyons briller à nos yeux l'étoile de Descartes après 250 ans d'oubli. Et ces f Principes > si féconds à l'origine, si longtemps mé-

connus, reprennent aujourd'hui leur place dans la physique du monde, et s'illuminent de tout Téclat de la géométrie moderne et des sciences exactes qu'il a contribué à fonder, et dont les progrès incessants permettent de lui rendre aujourd'hui, bien que tardivement, la plus complète justice.

Oonolusioil

ïiu rejetant de ses principes, après un examen sévère, la plupart des qualités occultes de TEcole, Descartes n'a fait grâce qu'à la figure et au mouvement de la matière. Ce sont là deux conceptions de l'esprit, et sans chercher si elles n'ont pas en notre entendement une origine expérimentale, si la notion de ligne droite par exemple n'est pas en nous un fruit de l'observation, il est certain que Descartes n'a prétendu concéder à la matière qu'une existence et des qualités plutôt subjectives. Il pourrait tout aussi bien établir à priori le mécanisme d'une matière inexistante. Nous ne nous figurons que difficilement aujourd'hui une matière dégagée de l'idée de masse, un mouvement dégagé de l'idée de force et d'énergie, et nous en concluons que le mécanisme des principes ne suffit plus à expliquer tous les phénomènes de la physique. Il nous convient cependant d'éviter ici le reproche qu'adressait Descartes à l'un de ses contradicteurs : t N... me fait dire des sottises auxquelles je n'ai jamais pensé, et après, il les réfute, ce qui est une chose très honteuse en un particulier, et bien* plus en un philosophe. »

La condamnation et l'emprisonnement de Galilée, la destruction du livre où, comme beaucoup de savants d'alors, il enseignait la rotation de la Terre, empêcha Descartes de publier ses Mondes. « Ce mouvement de la Terre, disait-il, est tellement lié avec toutes les parties de mon traité que je ne saurais l'en détacher sans rendre le reste tout défectueux. D'autre part, j'aime trop mon repos pour publier un discours dont le moindre mot puisse être désapprouvé par l'Eglise. J'ai pris pour devise benevivit qui benelaluity c vit bien qui bien

se cache >. Nous pourrions donc admettre en faveur de Descartes que son œuvre incomplète n'a pas reçu les perfectionnements et retouches d'un ouvrage qui va chez Timprimeur. Mais, d'autre part, Descartes ne prétend pas donner la solution du problème des mondes^ mais simplement construire %ine solution arbitraire, suffisamment générale pour expliquer les phénomènes connus, pour prouver que le mouvement de la matière a des lois qu'il convient de rechercher et d'élablir. € Défiez-vous d'ailleurs en cette recherche de deux préjugés : à savoir qu'il peut y avoir du vide et que la force qui fait qu'une pierre tombe en bas, qu'on nomme sa pesanteur, demeure toujours égale dans la pierre > (1). Bien loin de nier la force, Descartes la place judicieusement en dehors de la matière dont elle produit et arrête le mouvement. Il la considère donc comme une fonction de mouvement, mais il la compare, comme nous le faisons, à l'eflbrt d'un homme, à la tension d'un ressort ; il la représente par un segment de droite dirigé et la mesure par l'élévation d'un poids déterminé à une hauteur déterminée (2). Il connaît parfaitement la pesanteur et la loi de la chute des corps ; il évalue le poids et la pression de l'atmosphère, et suggère à Pascal les expériences barométriques du puy de Dôme. Il fait intervenir la masse dans la solution des problèmes et considère la force de percussion d'un marteau qui écrase le métal, d'un balancier qui frappe la médaille. Pourrait-on nier qu'à cette notion de la force vive il n'ait joint la notion d'énergie qu'il attribue dans la matière à l'agitation, à la forme même des parties ignées ou cannelées? Enfin, la plus frappante image du potentiel ne nous est-elle pas fournie par cette avance de vitesse que prend la matière transparente des cieux sur les corps qu'elle soutient et entraîne en ses mouvements?

(1) Pour simplifier renoncé des lois de la chute d^une pierre in vacuo^ Descartes supposait la constance de cette force et de son accélération, ce qui répugne apertement aux lois de la nature et ne s'appliquerait pas sans erreur à de fortes vitesses acquises (t. II, lettre 68, p. d33).

(2) T. II, lettre 92, p. 413, édit. 1658.

Il sera désormais puéril de reprocher au créateur du langage scientifique français d'avoir au xvii» siècle donné les noms de conservcUion du mouvement, de force et de puissance de se mouvoir, aux mêmes choses que notre xx« siècle appelle conservation de l'énergie, /br^ vive et énergie potentielle. Et pour qu'en ce procès de Descartes le dernier mot des débats appartienne à la défense, écoutons ce qu'il écrivait au P. Mersenne, à propos de boules qui se heurtent et de cordes qui vibrent : c Toutes vos difficultés viennent de ce que vous confondez le mouvement avec la vitesse (1). Considérez le mouvement ou la force de se mouvoir comme une quantité qui ne diminue jamais mais qui se transmet d'un corps à un autre (2).

» Pour la distinction du retour de la corde in prindpiiim^ medmm-el fin&m ou qidetem, l'expérience que vous me mandez de l'aimant suffit pour montrer que mûia talisest quies; car elle montre, comme vous concluez fort bien, que ce n'est pas l'agitation de l'air qui est la cause du mouvement. Il sort de là nécessairement que la puissance de se motivoir est dans la chose même, et par conséquent qu'il est impossible qu'elle se repose pendant que cette puissance dure. Mais si la corde se reposait après le premier tour, elle ne pourrait plus retourner d'elle-même comme elle fait, car il faudrait que la puissance qu'elle a de se mouvoir eût cessé pendant ce repos i (3),

Ainsi donc les corps ont dans le mouvement la force de se mmivovr, ils peuvent conserver, même dans le repos, la puissance de se mouvoir. Mais ce repos simplement apparent renferme alors une agitation. La somme de ces forces et puissances se maintient indestructible et constante en l'Univers.

Descartes connaissait donc et utilisait toutes les notions dont nous faisons nos principes, mais, n'en voyant pas clairement la nécessité distincte, il les proscrivait de ses principe» (4).

(0 Tome II des Lettres de Descartes, lettrA 48, p. 270, édit. 4659.

(2) Lettre B8, p. 30o.

(3) Lettre 61, p. 312.

(4) Descartes refusait à Dieu, daas ses Principes, ie pouvoir de maintenir écartées les parois d'un fase entièrement vide « car en la pensée distincte

Cette réserve se justifie parfaitement dans l'ordre métaphysique, elle est beaucoup plus importante pour le philosophe que pour le physicien dont elle n'a pu un seul instant^, quoi qu'on en ait dit, erttraver les progrès.

* En tous les cas, nous pouvons ne voir en la physique des « principes » qu'un chapitre de la géométrie que nous appellerions la cinématique. Nous avons pu ajouter au patrimoine que nous a légué Descartes géomètre^ des conquêtes nouvelles et des régions inexplorées par lui, nous n'avons eu du moins rien à en retrancher. Sachons aussi quelque gré à Descartes physicien de nous avoir délivré du fatras de l'Ecole et d'avoir rejeté dans son doute méthodique l'existence des notions qui ne sont pas claires et distinctes. Nous pouvons ainsi ne rien retrancher de sa conception et nous . borner à joindre aux notions inneea, nécessaires, indépendantes, de figure et de mouvement dont il a su tirer si merveilleusement parti, les notions expérimentales, contingentes, dépendantes, de masse de force et d'énergie, que nous définissons ainsi qu'il le faisait lui-même par leurs effets, et dont notre entendement ne connaîtra jamais l'origine et l'exacte nature, dont enfin il nous serait impossible de prouver qu'elles ne sont pas des conséquences, des manifestations, des fonctions des premières. Si le tourbillon génial ne suffit plus à porter notre monde, il en reste encore aujourd'hui la vivante et maîtresse colonne.

d'une partie de Tespace, la quantité de 1^ matière qui l'occupe doit être nécessairement comprise, x Mais il ne mettait pas un mot de l'immortalité de l'âm^. « Et vous ne vous en devez pas étonner, écrivait-il au P. Mersenne, car je ne saurais pas démontrer que Dieu ne puisse annihiler rftme, mais seulement qu^elle est d'une nature entièrement distincte de celle du corps, et par conséquent qu'elle n'est pas naturement sujette à mourir avec lui, qui est tout ce qui est requis pour établir la religion. »

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