CHAPITRE I Etat de la science avant et pendant le XYII» siècle
René Descartes, né Français, mort en Suède, ainsi que le Tait Iristemenl observer La Bruyère, raconte plaisamment qu'Aristole fut accusé d'avoir réuni les œuvres des philosophes qui l'avaient précédé. Après avoir utilisé leurs travaux pour la construction de son Organum, il travestit leurs hypothèses, les couvrit de ridicule et, brûlant sa bibliothèque en un immense brasier, demeura le seul fondateur de la science humaine.
Notre grand philosophe français n'a-t-il pas subi quelque semblable injure de la part des savants qui Ton suivi dans la carrière et qui, profitant de son admirable méthode, ont pendant plusieurs siècles ridiculisé les ingénieuses conceptions de sa physique. Qui de nos jeunes étudiants connaît aujourd'hui la théorie des Tourbillons, dont les philosophes ne mentionnent l'existence que comme l'erreur grandiose du génie. Aucune édition n'a vulgarisé les Principes, et cette œuvre capitale, tirée il est vrai de l'oubli par Victor Cousin puis par Aimé Martin, ne figure malheureusement encore que dans les éditions de luxe, reléguée parmi les documents aujourd'hui condamnés de Thi^oire des sciences.
€ Il n'y a rien de nouveau en Descartes que ses erreui*s, affirme, en notre siècle, le savant panégyriste chrétien, Au-
gusle Nicolas. Sa raclhodo cbt tirée de sainl Augustin, ses preuves de l'existence de Dieu de saint Anselme. Il n'a eu par ses raisonnements d'autre but que celui de défendre la religion que ses disciples, les rationalistes, cherchent à détruire par les arguments faussés de leur maître. > C'est peu concéder à la gloire du giand homme.
Un illustre enfant de la ville de Glermont, Thomas, membre de TAcadémie française, a, dès lexvni' siècle, apprécié plus justement le rôle de Descartes.
<L Newton, dit-il, tout grand qu'il était, a été obligé de simplifier l'univers pour le calculer. Il a fait mouvoir tous les astres dans des espaces libres, dès lors plus de fluides, plus de résistances, plus de frottements, les liens qui unissent ensemble toutes les parties du monde ne sont plus que des rapports de gravitation, des êtres purement mathématiques. Il faut en convenir, un tel univers est bien plus aisé à calculer que celui de Descartes où toute action est fondée sur un mécanisme. Le newlonien, tranquille dans son cabinet, calcule la marche des sphères d'après un seul principe qui agit toujours d'une manière uniforme. Que la main du génie qui préside à l'univers saisisse le géomètre et le transporte tout à coup dans le monde de Descaries : Viens, monte, franchis Tintervalle qui te sépare des cieux, approche de Mercure, passe l'orbe de Vénus. Laisse Mars derrière toi, viens te placer entre Jupiter et Saturne. Te voilà à quatre-vingt mille diamètres de ton globe. Regarde maintenant. Vois-tu ces grands corps qui, de loin, te paraissent mus d'une manière uniforme? Vois leurs agitations et leurs balancements, semblables à ceux d'un vaisseau tourmenté par la tempête dans un fluide qui presse et qui bouillonne : vois et calcule si tu peux ces mouvements.
3 Ainsi, quand le système de Descartes n'eût point été aussi défectueux ni celui de Newton si admirable, les géomètres devaient, par préféreffce, embrasser le dernier, et ils Pont fait. Quelle main plus hardie, profitant des nouveaux phénomènes connus et des découvertes nouvelles, osera re-
construire avec plus d'audace et de solidité ces Tourbillons que Descaries lui-même n éleva que d'une main faible ? ou, rapprochant deux empires divisés, entreprendra de réunir l'attraction avec l'impulsion en découvrant la chaîne qui les joint. ))
L'éloquente prophétie de Thomas ne devait pas larder à s'accomplir et, dèsce jour môme, cette loi de nature, capable de réunir l'attraction avec l'impulsion et d'expliquer les phénomènes des cieux et ceux de la terre, apparaissait nettement à la science. J'ai nommé rélectricité.
Le Mercure de novembre 175i) contient l'analyse d'un mémoire sur « le principe physique de la généraiion des êtres vivants, du mouvement, de la gravité de l'attraction, c'est VétecùHdté qui règle le monde. Non pas celle seulement que les expériences même établies pour la connaître, dérangent nécessairement de ses lois naturelles, mais la cause encore inconnue^ la modification, le mouvement du fluide éthérien qui n'a été déterminée expérimentalement et désignée que par certaines de ses propriétés.
ï Ce mécanisme de l'éther qui communique à certains corps seulement les propriétés électriques proprement dites, influence en réalité tous les corps et les soumet aux lois de la gravité, de l'attraction, à toutes les lois naturelles en un mot, et particulièrement aux lois de la vie et de la génération des êtres animés ; aux lois de la cristallisation et des affinités chimiques des corps matériels.
> Le tourbillon éthéré, dont la trombe accompagnée de ces éclairs auxquels M. de Franklin vient d'assigner avec quelque vraisemblance une origine électrique, donne l'image fidèle, est évidemment, pour l'auteur anonyme de ce curieux mémoire, la source féconde des mouvements et des transformations de l'univers entier. j>
Le père de la philosophie moderne n'attachait qu'une importance secondaire au principal monument que ses admirateurs aient laissé debout, le grand traité de la méthode.
(c Je n'ai eu d'autre but, disait-il, que de montrer, au dé-
but de mes éludes métaphysiques, que je suis une méthode et que cetle méthode n'est peut-être pas des plus mauvaises. Quant aux preuves que j'y donne de l'existence de Dieu, je n'en saurais méconnaître le caractère obscur. Mais le libraire me pressait de publier cetle partie la moins <r élabourée i> de mon ouvrage et, d'autre pa^^t, je voulais éviter de mentionner les objections des sceptiques. Enfin j'avais l'ambition de ne pas seulement retenir ratlention des plus subtils^ mais de me mettre à la portée des femmes.
1» Au reste, cetle obscurité vient en partie de ce j'ai supposé que certaines notions, que Thabitude de penser m'a rendues familières et évidentes, le devraient être aussi à un chacun. Ainsi, par exemple, que nos idées, ne pouvant recevoir leurs formes ni leur être que de quelques objets extérieurs ou de nous-mêmes, ne peuvent représenter aucune réalité ou perfection qui ne soit en ces objets ou bien en nous, et semblables. >
René Descartes en mourant, dit l'épilaphe de son premier tombeau de Stockholm, ne laissa dans Tordre scientifique qu'une seule chose incertaine, savoir si sa science avait surpassé sa modestie.
Noverint po8leri
Qualis vixerit ReDatus Descartes
Ut cujus Doctrinam olim suscipieat, Mores ioiitentar
Post instauratam a Tuadainentis pbilosophiam
Apertam ad penetralia naturse mortalibus viam
NoTam, certain, solidam ;
Hoc UQum reliquit iocertum,
Major in eo modestia esset, an scientia.
Qu9e ?era scivit, yerecunde affirmavit.
Falsa non contentionibus, sed yero adtnoto refutavit ;
NuUius antiquorum obtreclalor ; nemioi vÎFentium gravis
Invidorum criminationes purgavit innoeentiâ morum.
Injul-iarum negiigcns ; amicitiae tenax.
Quod summum tandem est,
Ita per creaturam gradus, ad Greatorem est conatus
Ut opportunus Christo, Gratiae Authori, in avitâ religione quiesceret.
I nunc viator et cogita
Quanta fuerit Cbristina, et qualis aula
Gui mores isti placuerunt.
br ce savant modeste, amoureux de la liberté, de la paix de l'esprit, comprenant la recherche de gloire de son ami Balsac, niais se résignant à l'obscurité féconde de cette grande et bruyante ville de La Haye où il réussit à s'isoler comme dans un désert, a dû placer au second rang dans ses préoccupations la méthode géométrique et les grandes découvertes mathématiques aujourd'hui noyées, disparues dans le fleuve du progrès dont elles ont été la source. Il les considérait comme une seconde méthode pour parvenir à la vérité. Se doutait-il seulement que le théorème de Descartes sur les racines des équations ferait pâlir pendant trois siècles les générations de candidats aux écoles? A coup sur, il n'en eût pas tiré vanité.
Différent de Pascal, Descartes ne fut pas un fervent de l'amour. Il ne connaissait, disait-il, de beauté comparable à celle de la vérité. Il eut pourtant une liaison, son unique tendresse, et une fille Francine, sa suprême douleur, car il la perdit en 1690, à l'âge de cinq ans. Il a pris d'ailleurs soin de nous faire connaître fort exactement ses préoccupations favorites.
€ Je crois, dit-il à la princesse palatine Elisabeth, je crois qu'il est très nécessaire d'avoir bien compris une fois en sa vie les principes de la métaphysique, à cause que ce sont eux qui nous donnent la connaissance de Dieu et de notre âme ; je crois aussi qu'il serait très nuisible d'occuper souvent son entendement à les méditer, à cause qu'il ne pourrait si bien vaquer aux fonctions de l'imagination et des sens, mais que le meilleur est de se contenter de retenir en sa mémoire et en sa créance les conclusions qu'on en a une fois tirées, puis employer le reste du temps qu'on a pour l'étude, aux pensées où l'entendement agit avec l'imagination et les sens. Je puis dire avec vérité que la principale règle que j'ai toujours observée en mes études et celle que je crois m'avoir le plus servi pour acquérir quelque connaissance, a été que je n'ai jamais occupé que fort peu d'heures par jour aux pensées qui occupent l'imagination (c'est-à-dire aux sciences
physiques) et fort peu d'heures par an à celles qui occupent Tentenderaent seul (c'est-à-dire aux sciences métaphysiques), et que j'ai donné tout le reste de mon temps au relâche des sens et au repos de l'esprit. Même je compte, entre les exercices de l'imagination, toutes les conversations sérieuses et tout ce à quoi il faut avoir de l'attention. »
En vérité, Descartes comparait volontiers la science universelle à un arbre dont la métaphysique est la racine, la physique le tronc, et dont les trois grandes ramifications sont la mécanique, la médecine et la morale, où s'épanouissent enfin tous les fruits qui font le bonheur des hommes. Son but glorieux était donc de connaître l'univers et ses lois. Et, dans cet univers, au premier rang, figurent Tâme humaine et Dieu lui-même, au second rang, la matière et l'étude de ses mouvements et de ses lois. Rien n'est divisible dans cette œuvre, que nous ne saurions impartialement décrire sans remonter à travers les siècles jusqu'à la naissance de la science orficielle de la scholastique d'Arislote.
P»oger Bacon, le moine admirable, contemporain de saint Thomas d'Aquin, d'Albert le Grand, d'Alexandre de Haies, ses rivaux, attaqua le premier cette philosophie de classification, de catégories, de substances et de qualités visibles ou occultes. Molière nous a fait surtout connaître Causam et raiionem eur opium facit dormirc. Chaque phénomène scientifique était expliqué de façon certes moins burlesque, mais fort souvent tout aussi vague. Roger Bacon a payé de sa liberté, presque de sa vie, l'audace qu'il avait eue de comballro, non pas Aristote qu'il vénérail, mais ses disciples et ses commentateurs, ignorants de la langue grecque et dénaturant l'original qu'ils voulaient accommoder à leurs étranges théories.
<r Les sommes philosophiques de l'école, pesantes et interminables encyclopédies, l'exaspèrent, quel que soit l'ordre religieux qui les a produites, Nullum ordinem excludo.
» L'œuvre du dominicain Albeit le Grand tiendrait, dit-il, en quelques pages, la somme du franciscain Alexandre de
limites raisonoables, et son Opus ne réussit pas a supplanter VOrgamim d'Aristote. Il fut le précurseur de Descartes et le prophète de la science moderne. On a comparé cette science moderne à un édifice, et le moine Roger Bacon à un architecte qui n'aurait pu construire que les échafaudages de cet édifice.
< On fabriquera, disait-il, des instruments pour naviguer sans le secou!^ do:* rameurs, et faire voguer les plus grands vaisseaux avec un seul homme pour les conduii'e plus vite que s'ils étaient pleins de matelots ;* des voitures qui rouleront avec une vitesse inimaginable sans aucun attelage ; des instruments pour voler, au milieu desquels Thomme assis fera mouvoir quelque ressort qui mettra en branle des ailes artificielles battant Tair comme celles des oiseaux; un petit instrument de la longueur de trois doigts et d'une hauteur
Haies ferait la diai^ d'un cheval, mais elle n'est pas de lui ; quant à VAnge de FEcole, saint Thomas, il rappelle Vir erronetis et famosus.
» Pourquoi, dit-il, se référer à Fécole. Ce qui est approuvé du vulgaire est nécessairement faux. D'ailleurs, faut-il respecter en tout les anciens, AfUiqfiitas seculi jut>enius mundi. I>es jeunes savants sont en réalité des vieillards, puisqu'ils profitent des conquêtes antérieures de la science. » lî
Ce grand lutteur devait succomber au combat qu'il avait ^
engagé trop tôt. Astrologue, alchimiste, inventeur des lunettes et de la poudre, vei^ même dans les sciences occultes et le spiritisme, il fut précipité de l'observatoire au cachot, malgré l'amitié d'un pape. Clément IV, son correspondant secret, auquel il proposa pour la première fois la réforme du calendrier, qui ne s'est accomplie que sous Grégoire XIII, en 1582.
C'est seulement à l'âge de quatre-vingts ans, après la mort du pape Nicolas IV, ^o ancien général (d'Ascoli), qu'il obtint la liberté de quitter sa prison de Paris et de mourir sur la terre d'Oxfbrt, sa patrie. ^
Son ardente imagination Tenlraina souvent au delà des l\
égale pouvant servir à élever ou abaisser, sans fatigue, des poids incroyables. On pourra, avec son aide, s'enlever avec ses amis du fond d'un cachot au plus haut des airs, et descendre à terre à son gré. Un autre instrument servira pour traîner tout objet résistant sur un terrain uni, et permettre à un seul homme d'entraîner mille personnes contre leur volonté ; il y aura un appareil pour marcher au fond do la mer et des fleuves sans aucun danger ; des instruments pour nager et rester sous l'eau ; des ponts sur les rivières sans piles ni colonnes, enfin, toutes sortes de mécaniques et d'appareils merveilleux ]^ (1).
Descartes, comme Roger Bacon, s'attaqua à l'école, mais l'heure était venue, la vérité nouvelle devait enfin éclairer le monde.
Et, tout d'abord. Descartes fait table rase de toutes ses connaissances, de toutes ses convictions. Il réserve toutefois la religion catholique à laquelle il accorde, du reste, la conduite provisoire de son être désemparé.
Une première clarté surgit en lui, c'est l'âme* humaine, cogilo, ergo sum, c'est une intuition, une évidence. Je pense, j'existe. Ce n'est pas un syllogisme, puis Dieu lui-même resplendit, être parfait, infini, dont l'idée ne peut provenir ni de nous-mêmes ni des objets du dehors, et qui, par conséséquent, existe bien réellement, car le fait de n'être pas constituerait une imperfection, la plus grande de toutes. Or, Dieu est parfait.
Enscujusex esseniia sequilur existenHa si estpossibilisexistit, avait dit saint Anselme. En vérité, Descaries ouvre les yeux de l'âme à l'évidence, à l'intuition, peutôlre serait-il étonné à la lecture des commentaires de cet acte de foi auquel le prédisposait son ardente religion.
Mais si Dieu existe, s'il a crée cette image de lui-même.
(1) Les traits de ce tableau sont tirés du traité de Mirabili et d'un fragment du Traité des Mathématiques, extrait du Descartes de M. Emile Saisset.
Tâme humaine, il a dû graver en celte âme les vérités éternelles, les évidences. Quel est le souverain qui ne graverait sa loi dans Tâme de ses sujets s'il en avait le pouvoir. Dieu, l'être parfait, n'a pu négliger ce moyen d'être compris, adoré, obéi. Les évidences de l'âme sont donc la loi de Dieu, et cela s'étend aux vérités géométriques que Dieu lui-même ne saurait détruire. Parmi ces idées primordiales il faut placer, en premier lieu, l'idée d'étendue, de volume, et ce point de départ est le fondement de la physique du monde.
Descartes ne saurait séparer l'idée géométrique de volume, d'étendue, de l'idée physique de substance, de matière; le volume, l'étendue, c'est la matière. Voyez ce bâton de cire, tout imprégné du suc et du parfum des abeilles, il est dur, sonore, il devient liquide puis s'évapore à la chaleur, il conserve en toutes ces étapes une propriété commune, il occupe un certain espace. L'esprit ne conçoit pas qu'un espace puisse être occupé à la fois par deux volumes différents, par deux matières, de là ridée d'interchangeabilité entre deux matières, de là l'idée de mouvement, de mouvement relatif on le voit.
Le vide n'existe pas, mon esprit ne le conçoit pas, et Dieu lui-même ne saurait maintenir écartées les parois d'un vase absolument vide de matière. Telle est la réponse adressée par Descartes à Morus, l'illustre professeur anglais de l'Université de Cambridge. Pourquoi, du reste, la puissance de Dieu s'exercerait-elle à créer des absurdités, des faits contraires à la raison? Sur ce point et sur celui du terme de l'indéfini appliqué par lui à la matière. Descartes ne concède rien à son contradicteur. 11 n'admet pas que la matière soit spécifiée simplement par son impénétrabilité, ni que Dieu risque d'épuiser vainement sa puissance à diviser lui-même la matière à l'infini, parce qu'il lui resterait toujours à la fin une partie non divisée quoique divisible.
Ces questions excitaient alors une vive curiosité, d'ardentes controverses auxquelles M. de Chanut, natif de Riom, ambassadeur de Suède, fait allusion dans une lettre au Père Mersenne, ami et condisciple de Descartes (bien que plus âgé
que lui) ; celte lettre inédite m'a été communiquée par notre collègue M. François Boyer, qui la possède.
« A Stockolm, le 21 mars 1648.
> Monsieur mon très révérend Père,
> Vous m'avez beaucoup obligé de vous souvenir de moy en votre lettre du 19 janvier et au soing que vous avez pris de me donner vos observations et les airs du secret du prince d'Orange. Je n'ay encore rien veu de tous ces présents et il n'en faut point accuser M. Glerselier mon beau-frère, mais le défaut des commodités pour nous envoyer des hardes plus pesantes que des lettres. J'espère aveq les premiers vaisseaux recevoir un petit trésor de ces belles curiosités dont je suis merveilleusement affamé. Je vous répète encore que jusques à présent, bien loin de trouver de quoi apprendre quelque chose, je n'ay pas rencontré une personne aveq laquelle conserver ce peu que j'en ouy dire.
3> On ne cherche en cet Estât (la Suède) autre gloire que celle des armes, et je croy que Dieu y fait maintenant régner une fille qui a inclination et intelligence dans les lettres, afin de les introduire, pour ce que cette nation belliqueuse n'aurait pas approuvé qu'un roi fist estime des sciences.
» Je suis extrêmement aise que vous entreteniez correspondance avec M. Descartes pour travailler ensemble aux expériences. A ce que vous m'escrivez de M. Roberval je respons qu'il faut ouïr M. Descartes sub l'objection du vuide entre ces petites parcelles de la nature la plus subtile, et quant à l'accusation sur In géométrie, si M, de Roberval deffié de la mettre par escrit ne l'ose faire, il y a grande présomption qu'il s'est trompé luy même, pour ce qu'il n'est pas croyable qu'il pardonne à M. Descartes par pure charité.
» Je suis ravi de vous scavoir opiniastré à la fameuse question du vuide pour en tirer lumière par la force des expériences. Si nos pores depuis deux mil ans avaient philosophé aveq cette exactitude qu'on y apporte aujourd'hui, j'estime, ou que nous serions sçavànts, ou assurés qu'on ne le peut
eslre. Je croy que M. mon beau frère ne m'enviera pas les pièces de ce grand procès où M. Pascal et le père Noël ne sont pas les principales parties, si nous croyons ceux qui s'y intéressent.
» Je prieray aussi mon beau frère du livre de M. de Vaugelas dont vous me donnez envie, l'autheur est homme de réputation et pour cela je le plains d'avoir donné du temps à des observations sur une langue vivante. C'est bastir sur un torrent. Ce serait un agréable divertissement pour nous de lire aujourd'hui des remarques sur la langue française qui auroient esté faites du temps de Hugues Capet.
ïi Toute notre famille vous salue et de très bon cœur. Nous avons eslé affligés de ce que on nous a mandé par le dernier ordinaire que vous estiez à l'infirmerie. Pourveu que le mal n'ait pas esté grand. Je ne serais pas fasché qu'une incommodité passagère vous ait forcé à passer votre carême moins rudement qu'à l'ordinaire. J'espère que vous aurez fait une petite commémoration do moy aveq M. Mosnicr mon beau frère. Mais je vous en demande sincèrement une autre dans vos prières-, ou s'il est permis d'exposer à Dieu aveq huniililé nos désirs et ceux de nos amis, vous le supplierez pour moy, s'il vous plaist, que je revoye mes parents et mes amis en pleine santé et sans diminution.
» Je suis mon T. R. Père
» vostre très humble et 1res affectueux serviteur
» Chanut. »
(Adresse) a Monsieur le R. Père, le Révérend père Marin Mersenne de l'ordre des religieux Minimes, à Paris.
Cachet cire rouge détérioré par l'enlèvement des soies.
Cette querelle de Pascal avec le père Noël, dont il est sans doute ici question, se rattache directement à l'origine de la physique cartésienne. Au milieu de l'enthousiasme général excité par l'avènement des procédés de la géométrie, dans celle physique des entités obscures, des qualités occultes, des sympathies et des antipathies, des classifications stériles, au
moment où les admirables découvertes contenues dans la Dioptrique et les Météores apportaient aux théories si claires et si ordonnées du maître l'éclatante confirmation de l'expérience, la masse grossissante et trop souvent inéclairée des disciples compromettait étrangement Tédifice qu'elle s'était donné la mission de garder, de consolider, d'achever même. La Fontaine a dit :
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami Mieux vaudrait un sage ennemi,
ejt, parmi ces fabricateurs de tourbillons nouveaux destinés à animer leurs conceptions parfois ridicules, parmi ces zélateurs indiscrets de la nouvelle école de Descartes, plus exclusifs et plus ardents que les fanatiques de l'ancienne école d'Aristote, le Père Noël se faisait remarquer au premier rang (1). Dans son traité sur le « plein du vuide » il définissait la lumière : « Un mouvement luminaire des corps transparents, qui sont mus luminairement par les corps lucides. »
(1) En Térité, si Ton excepte la recherche exagérée du style et Tabus des antilhèsep, le Père Noël mérite d'être lu et étudié ailleurs que dans les pamphlets injustes des adversaires de Descartes. Le plein du vuide ou le corps dont le vuide apparent des expériences nouvelles est rempli^ trouvé par d'autres expériences, confirmé par les mêmes et démontré par raison physique, par le P. Estienne Noël, de la Compagnie de Jésus; ce rarissime opuscule, édité à Paris chez du Bray, rue Sainct Jacques, aux Espics meurs, MDCXLVIII, est indiqué sur le catalogue de Falconet comme un de» livres rares que le Roi n'avait pas. Il fit paraître la même année : Comparatio gravîtatis acfîs cum hydrargyri gravitatcy Paris, 1648, in-8o.
Le Plein du vuide est adressé à Monseigneur le prince de Conty et débute ain!>i :
« Monseigneur. La nature est aujourd'hui accusée de vuide, et j'entreprends de la justifier en la présence de vostre altesse. Elle en avait bien esté auparavant soupçonnée, mais personne n'avait encore eu la hardiesse de mettre ses soupçons en fait. >
Dans l'explication souvent Ingénieuse et parfois obscure des expériences de Pascal, le P. Noël admet que le vide barométrique se remplit d'un fluide qui traverse et pénètre les parois de tous les corps et qu'il nomme éther. Celte affirmation toute cartésienne du milieu matériel animique capable de remplir l'iramensilé du vide des espaces et d'y jouer le rôle d'un intermédiaire de transmission de la force sous toutes ses formes, ne rencontrerait plus aujourd'hui de contradictions sérieuses. Elle était ridicule au moment où allaient naître et grandir les hypothèses de l'émission.
Pascal, malgré rallilude un peu dédaigneuse de Descartes à son égard, rendait quelque justice à renseignement du maître qui lui avait conseillé, dit-on, ses expériences sur la pesanteur atmosphérique, mais il ne se croyait pas tenu à la même déférence pour les disciples. « Il faut dire en gros : cela se fait par figures et mouvement, car cela est vrai ; mais de dire quels et composer la machine, cela est ridicule ; car cela est inutile, et incertain, et pénible. Et quand cela serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine. »
Clerselier, le beau-frère de M. de Chamit, désigné également dans cette lettre si intéressante, fut le disciple et Tintime ami do Descartes. II publia, dès 16S7, la correspondance trouvée à Stockholm parmi les papiers du grand philosophe. J'emprunte à la préface de cet ouvrage le récit fort édifiant des derniers moments de Descartes. Clerselier y fait une allusion fort transparente à ses liens de parenté avec M. de Clianut, et ce document achève de fixer le point d'histoire qui nous a été révélé par la lettre tirée des archives de M. Boyer. Nous voyons clairement par quel concours de dévouements, Clerselier, le P. Mersenne, de Chanut, Descartes put acquérir sur l'esprit de la reine Christine cet ascendant qui devait, en définitive, lui coûter la vie.
« C'est une chose connue de tout le monde, que la reine Christine de Suède, régnante alors, ayant souhaité avec passion d'entendre de vive voix cet homme si rare, qu'elle voyait être l'admiration de tous les savants, elle qui faisait gloire d'appeler et d'avoir auprès de sa personne tous ceux qu'elle savait avoir quelque chose de rccommandable par-dessus les autres, ne cessa point de le solliciter qu'elle ne l'eût fait venir à Stockholm auprès d'elle. Là, cette princesse incomparable, que les soins de son état tenaient tous les jours continuellement occupée, ne pouvant prendre pour divertissement de ses études que le temps qu'elle dérobait à son repos, ordonna à M. Descartes de la venir entretenir tous les jours, à cinq heures du matin, dans sa bibliothèque. Ces con-
férences ayant déjà duré plus d'un mois, M. Descartes, soit que cela vînt du changement de régime ou de la seule apreté du climat et de la saison (car c'était au milieu de l'hiver), se trouva tout à coup surpris d'une grande inflammation de poumon, jointe à une grosse fièvre qui lui attaqua d'abord le cerveau. Quand le cnal le prit, il n'y avait que deux jours qu'il s'était acquitté des devoirs d'un bon chrétien ; et dans l'agitation et l'ardeur de sa fièvre, pour montrer que les saintes pensées qu'il avait eues lors, étaient encore bien profondément gravées en son esprit, il n'avait pas de plus fréquente rêverie que de s'entretenir de la délivrance prochaine de son âme. Çà mon âme, disait-il, il y a longtemps que tu es captive, voici l'heure que tu dois sortir de ta prison, et quitter l'embarras de ce corps ; il faut souffrir celle désunion avec joie et courage. Ceiix qui savent l'étroite affinité que fai avec ceux chez qui il est mort, ne s'étonneront pas du rapport que je fais de ces particularités, et les ayant apprises de ceux qui étaient présents j'ai cru qu'elles pourraient servir, sinon à la justification de M. Descartes, car il n'en a pas besoin, au moins à détromper ceux qui auraient pu être abusés par de faux bruits. Comme la fièvre commença un peu, non pas à se calmer, mais à quitter le cerveau qu'elle avait occupé tout d'abord, on n'eut pas besoin de lui annoncer la mort, il dit lui-même qu'il voyait bien qu'il fallait partir, et ajouta d'un courage assuré qu'il ne lui fallait pas faire un grand effort pour s'y résoudre, et que durant toute la nuit précédente il s'y était préparé. Cependant ni lui ni les assistants ne croyaient pas que le mal pressât si fort, et l'on fut bien étonné que la nuit suivante on le vit tourner entièrement à la mort. On appela promptement l'aumônier de Monsieur l'ambassadeur de France chez qui il demeurait, mais à son arrivée le malade ne parlait déjà plus. Ce religieux aumônier qui l'avait ouï en confession peu de jours auparavant, et qui sait que ce que je dis est véritable, lui faisant les exhortations ordinaires, le pria, s'il l'entendait encore et s'il voulait recevoir de lui la dernière bénédiction, qu'il lui fît
quelque sign<?. Auàsitôl il leva les yeux au ciel d'une façon toute chrétienne et qui montrait une parfaite résignation à la volonté de Dieu. La bénédiction donnée, tout le monde étant à genoux, on lut les prières des agonisants (car pour le sacrement des malades, le défaut des choses nécessaires ne permettait pas qu'on le lui pût administrer), et cependant le malade rendit l'esprit avec une tranquillité digne de l'innocence de sa vie. >
Au musée du Louvre, Franz Halz a peint Descartes sous une physionomie sévère. Tète énergique, front large, sourcils épais, nez proéminent. Les yeux grands ouverts sous de hautes paupières, ont de la douceur, mais la bouche large se relève avec quelqu'ironie et la lèvre inférieure ressort avec une expression de hautaine obstination. La gravité du visage s'éclaire d'un rayon de bonté.
Par sa définition purement géométrique de la matière, Descartes réagit contre les qualités occultes de l'ancienne scholastique. Il n'y a, bien entendu, qu'une seule matière, un seul mouvement qui se conserve indéfiniment avec son intensité initiale. C'est donc avec un certain mépris qu'il parle des chimistes, ces hommes dont la science consiste à employer des mots inconnus du vulgaire.
c Je souscris en tout, écrit-il à un gentilhomme, au jugegement que votre excellence fait des chimistes, et crois qu'il ne font que dire des mots hors de l'usage commun, pour faire semblant de savoir ce qu'ils ignorent. Je crois aussi que ce qu'ils disent de la résurrection des fleurs par leur sel, n'est qu'une imagination sans fondement, et que leurs extraits n'ont d'autres vertus que celles des plantes dont ils sont lires. Ce que l'on expérimente bien clairement, en ce que le vin, le vinaigre et l'eau-de-vie, qui sont trois divers extraits qu'on peut faire des mêmes raisins, ont des goûts et des vertus si diverses. Enfin, selon mon opinion, leur sel, leur soufre et leur mercure ne diffèrent pas plus entre eux que les quatre éléments des philosophes, ni guère plus que l'eau diffère de la glace, de l'écume et de la neige, car J6
pense que tous les corps sont faits d'une même matière, qu'il n'y a rien qui fasse de la diversité entre eux ; sinon que les petites parties de cette matière ont d'autres figures, ou sont autrement arrangées que celles qui composent les autres. »
Pour juger sainement de cet absolutisme de Descartes dont la physique ne dépasse pas les bornes de notre géométrie actuelle, il faut remonter au xvii® siècle, à cette réaction dont il donna le signal et qui fut dirigée contre l'Ecole d'Aris- \ote, depuis longtemps infertile pour la science.
Parmi les catégories où Torganon classait les idées humaines, les substances et les accidents de ces substances formaient les premiers degrés. Les accidents se divisaient eux-mêmes en grandeurs ou quantités et en qualités.
L'arithmétique qui groupe, additionne et combine les quantités, la géométrie qui joint à ces opérations sur les quantités la notion de certaines qualités des figures, des mouvements propres, des dispositions, suffisaient à la physique de Descartes.
Le physicien étend aujourd'hui ses méditations au delà des raisonnements du géomètre, il ne saurait négliger les qualités nombreuses des corps qui ne peuvent, à la vérité, s'additionner comme les quantités, mais qui semblent modifier profondément la matière. Ces qualités, du reste, peuvent être généralement attribuées à des mouvements, à des vibrations bien distinctes du mouvement relatif de Descartes. Telles sont la nature chimique, la chaleur, la lumière, l'électricité, l'actinisme, tous les mouvements, en un mot, auxquels l'état des découvertes scientifiques ne permettait pas encore à Descartes d'attribuer leur importance véritable.
Pas plus qu'au temps de Descartes, ces qualités occtdtes de l'Ecole ne sont encore clairement et distinctement connues de nous, à tout le moins est-il impossible de méconnaître les progrès considérables accomplis dans la recherche et la mesure de leurs effets, sur nos sens et sur les instruments multiples par lesquels nous avons étendu l'action de nos sens et suppléé à leur imperfection.
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Au resie. Descaries ne méconnaît pas la nature de ces qualités qu'il attribue à des mouvements des parties des corps, surtout des parties des corps fluides et liquides. Et par fluides il entendait, aussi bien que les gaz, la matière subtile qui remplit les intervalles des corps. Ne sont-ce pas là ces mouvements moléculaires sur lesquels repose aujourd'hui notre science physique ? L'univers de Descartes est un univers de cristal où tout est diaphane, tout est évident, tout résulte des évidences de la pensée, tout, en vérité, n'est autre chose que la pensée elle-même. Cette transformation hardie de la science des anciens, si obscure dans ses déduc • lions, a-t-elle pu réellement arrêter pendant plus d'un siècle la marche de l'esprit humain, comme l'ont prétendu plusieurs juges sévères*? N'a-t-elle pas, au contraire, donné quelque rapide essor aux investigations précises, systématiques, scientifiques des disciples conscients ou inconscients de Descartes, en leur imposant tout au moins la notion < claire et distincte i> d'un mécanisme dont les rouages invisibles peuvent affecter à la rigueur, et suivant l'ingéniosité de l'artisan, diverses formes pratiquement équivalentes, dont les aiguilles, toutefois, marquent des lois immuables et simples ? Et la méthode expérimentale, créée déjà par Galilée, en même temps que l'emploi des instruments et Tusage de la langue géométrique et de ses déductions, a fourni les termes précis, les lois fondamentales de cette marche des aiguilles, de celte heure du monde. Kepler, Huygens ont réduit à des formes purement géométriques ces grands effets des causes également géométriques de Descartes.
Et c'est alors que le génie de Newton vient simplifier les organes cachés de l'univers et rejeter à l'abîme, au néant, l'immense matière des cieux, ce second élément subtil et transparent où flottent les étoiles, le soleil, les plantes et notre lerre. Le souffle divin n'a pu produire le vide dans un simple ballon de cristal, car Dieu ne peut créer l'erreur et le péché dans le monde pensant, le vide dans le monde matériel ; Dieu ne peut créer le néant. Le souffle de Newton chasse la
matière des espaces et crée le vide de Timmensilé, et cependant la pirouette infime qu'est la terre ne projette pas dans ce gouffre la poussière ténue de ses habitants.
Qu'a-t-il fallu à Newton pour accomplir cette prodigieuse révolution, ajouter à la minuscule fraction par lui conservée de la matière du monde une qualité indépendante de l'extension, la masse ; la soumettre à une force indépendante du mouvement, l'attraction ? Il est vrai que les disciples de Newton insistent sur la prudence de leur maître, sur le qiiasi ut si de ses raisonnements. Tout se passe comme si les corps se mouvant dans le vide, dans une direction et avec une vitesse initiales, étaient attirés par une force proportionnelle au produit de leur masse par le carré de leurs distances. Mais il convient alors, pour rendre pleine justice à son illustre devancier Descartes, de mettre en évidence la première définition que le grand philosophe ait fournie des mouvements célestes. C'est la fronde dont la corde modifie le mouvement naturellement rectiligne de son projectile, et la tension de cette corde est mesurable par leffort de la main. L'entendement de Descartes n'a pu concevoir l'exislence de ce fil invisible qui retiendrait le satellite prisonnier de sa planète ou de son soleil, il a remplacé la tension de ce fil par la compression antagoniste de la matière des cieux. Newton n'hésite pas à donner corps à ce fil invisible, il peut alors supprimer la matière des cieux, mais cette action rectiligne est une fiction, une simple résultante des forces du mécanisme inconnu. Descartes a connu cet artifice, il a refusé de lui concéder une réelle existence, et de recourir d'une façon certaine aux qualités occultes, aux sympathies et aux antipathies de l'Ecole.
Newton se garde d'ailleurs de recourir aux hypothèses, soit physiques, soit métaphysiques, pour expliquer l'action de gravité. Sa philosophie purement expérimentale consiste à relier dans une loi commune d'une interprétation géométrique précise, les causes intimes de chaque phénomène particulier. Il n'hésite pas à proposer les principes du mouvement,
*rv..
tout en laissant de côté la recherche des causes. Mais ce n'est pas ici le moment d'étudier l'œuvre immense du philosophe anglais, de la comparer même à Tœuvre de Descaries, son prédécesseur, et par conséquent son maître. Quels que soient les progrès dus à Newton, on est forcé de reconnaître que Descartes a, le premier, construit un syslème approprié à l'état de la science contemporaine.
Un de ses détracteurs les moins indulgents, d'Alembert, écrivait au xvni** siècle :
« Ces tourbillons, devenus aujourd'hui ridicules, on conviendra, j'ose le dire, qu'on ne pouvait alors imaginer mieux. Les observations astronomiques qui ont servi à les détruire étaient encore imparfaites ou peu constatées; rien n'était plus naturel que de supposer un fluide qui transporte les planètes; il n'y avait qu'une longue suite de phénomènes, de raisonnements et de calculs, et par conséquent une longue suite d'années qui pût faire renoncer à une théorie si séduisante. Elle avait d'ailleurs l'avantage singulier de rendre raison de la gravitation des corps par la force centrifuge du tourbillon même, et je ne crains pas d'avancer que cette explication de la pesanteur est une des plus belles et des plus ingénieuses hypothèses que la philosophie ait jamais imaginées. Aussi, a-t-il fallu^ pour l'abandonner^ que les physiciens aient été entraînés comme malgré eux par la théorie des forces centrales et par des expériences faites longtemps après. Reconnaissons donc que Descartes^ forcé de créer une physique toute nouvelle, n'a pu la créer meilleure, qu'il a fallu pour ainsi dire passer par ces tourbillons pour arriver au vrai système du monde, et que s'il s'est trompé sur les lois du mouvement, il a du moins deviné le premier qu'il devait y en avoir. 7> •
Une réflexion s'impose à mon avis à ceux qui lisent avec attention l'original des œuvres de Descartes, et non les comptes rendus de ces œuvres. Les objections que l'on adresse communément à ses théories portent souvent ou tout au moins portent quelquefois sur des points que Descartes a eu
la prudence de ne pas trancher, ou même sur des affirmations édifiées par ses disciples les plus illustres, mais que le maître avait constamment refusé d'accepter. Pour être plus général, il est admis que la doctrine de Descaries, en matière de physique, est le mécanisme, et c'est ainsi que Ton attribue assez ' gratuitement à Descartes la paternité des syslèmes physiques
i reposant sur l'étude d'un mécanisme. M. P. Duhem, profes-
1 seur à la Faculté des sciences de Bordeaux, dans un opuscule
sur l'évolution des théories physiques dont la lecture m'a inspiré, je dois le reconnaître, plusieurs arguments fort remarquables de cette étude, place sous l'égide de Descartes les théories de Maxwell sur la théorie cinétique des gaz. Cette explication du mouvement thermodynamique des gaz, fondée sur le mouvement et le choc de leurs molécules, ne peut, dit-il, éviter l'intervention des actions moléculaires de Newton, et Maxwell doit les invoquer pour éviter les désaccords de la théorie et de l'expérience. En admettant que cette théorie provienne de l'Ecole cartésienne des Bernouilli, conservée et développée en Suisse, alors que la physique newtonienne triomphait dans toutes les académies d'Europe, il 1 serait fort injuste de lui donner en rien l'autorité de Des-
! cartes, au moment surtout où les critiques si remarquables
I de M. Poincaré d'abord, puis de M. Joseph Bertrand, vien-
} nentde lui enlever le soutien de ses théorèmes fondamentaux,
i de ses formules maîtresses, dont la rigueur a été justement
contestée par ces illustres géomètres.
Cette théorie antique des gaz se rattacherait bien plus justement aux principes de Démocrite que Descartes rejette formellement, non parce qu'ils s'appliquent à des molécules trop petites pour tomber sous nos sens, mais 1° parce qu'ils supposeifl que ces molécules sont indivisibles, 2° parce qu'ils admettent du vide entre ces molécules, 3^ parce qu'ils leur attribuent une qualité propre, la pesanteur, toutes choses que Descartes repousse énprgiquement.
Hirn, que M. Duhem range parmi les newtoniens convaincus, admet à la vérité le principe de la force, mais tout en
regardant les attractions et répulsions mutuelles des molécules comme des propriétés premières, irréductibles et essentielles de ces molécules, il demande pour la propagation de la force un milieu animique continu.
Huyghens, tout en admettant que les principes de Descartes sont les seuls certains, parce qu'ils n'excèdent pas la portée de notre entendement, déclare qu'ils ne permettent pas de justifier les lois de la pesanteur et celles de la lumière. Il va plus loin en acceptant sans difficulté le vide qu'il juge nécessaire au mouvement des petits corpuscules entre eux. A l'étendue, l'essentiel attribut de la matière cartésienne, il joint la dureté parfaite, l'impénétrabilité, l'impossibilité d'être rompue ou écrasée. Huyghens se sépare ainsi de Descartes sur des points absolument essentiels, et l'on ne saurait tirer de ses travaux aucun argument contre le maître. Huyghens a complété le système de la transmission lumineuse de Descartes par l'hypothèse des ondulations qui ont été adoptées par Younget Fresnel, et ont prévalu sur celle de l'émission newtonienne. Descaries n'avait pas précisé les détails de cette transmission de l'agitation lumineuse, et sa prudence a laissé le champ libre à d'autres théories qui supposeraient une agitation hélicoïdale de l'éther, un mouvement tourbillonnaire en un mot.
Certes, il serait impossible de justifier Descartes de l'erreur qu'il eût commise en attribuant une vitesse infinie à la lumière; je laisse à d'autres le soin d'examiner si cette erreur est fondamentale et comporte la destruction du système entier. Elle ne figure pas du moins dans les Principes de la philosophie. '
J'en arrive aux questions de mouvement de masse et de force. La quantité de mouvement est constante en ce monde, et cette loi, dit-on, est insuffisante et inadmissible. Le mouvement de Descartes est un mouvement relatif, et cette qualification n'a pas eu pour but, comme on l'a dit, d'éviter par un subterfuge la condamnation encourue par Galilée pour avoir admis la rotation de la terre. A ceux qui le prétendaient
alors, Descaries répond dédaigneusement qu'ils n'ont rien compris à sa philosophie.
Le nautonier, couché dans son navire, voit défiler les arbres du rivage et cependant il n'éprouve aucun déplacement par rapport au navire, il est véritablement au repos. Ce navire lui-même, s'il parcourt en sens inverse du mouvement terrestre et avec la même vitesse le parallèle où il navigue, est au repos par rapport aux étoiles et cependant il se meut. En vérité, nul point de l'univers n'est en repos, il n'y en a pas plus dans le mouvement que dans le repos, il faut autant d'effort pour arrêter un corps que pour le mouvoir.
Notre mécanique moderne, la thermodynamique, n'admettant pas celte équivalence du mouvement relatif et du mouvement propre, elle veut, dit-on, que le mouvement ait un sens absolu, corresponde à une réalité. Mais Descartes a clairement conçu le mouvement moléculaire, l'agitation, l'énergie. Cette agitation produit le feu, la lumière, et lorsqu'elle se ralentit, la chaleur, orientée, c'est l'électricité, et ici l'on doit admirer Tintuition merveilleuse qui lui a révélé cette matière cannelée spiraloïdo qui participe de la nature du feu et traverse les aimants comme une vis son écrou ; n'est-ce pas l'idée du solénoïde qu'Ampère, le premier, sut construire après la découverte des courants électriques de la pile de Volta?
La masse des corps matériels est encore un mouvement moléculaire, une agilation de la partie fluide de ces corps plus grande dans l'or que dans la pierre, et dans ce sens peut-on véritablement mettre en opposition formelle la conservation du mouvement de Descartes avec notre actuelle conservation de l'énergie? Certes, Descartes ne pouvait ni prévoir ni expliquer les théorèmes de Sadi Carnot, de Robert Mayer, de Joule, de Colding, de Helm Holtz, de Clausius ; peut-on lui reprocher de n'avoir pas fourni d'arguments à cette science dynamique qui naissait à peine avec Galilée? La force pour lui ne réside pas dans le mobile, mais dans le moteur, c'est une transformation du mouvement de ce moteur.
mais répéloDs que Descartes admet le? mourements molecalaires de la matière et, par suite, la f<Nroe iDoléculaife. Bien ne prooTe qu'oo ne parriendra pas à tirer les lois de lënergie de la ooonaiâsaDoe d'ane matière aoifonne, continue, dépouTTue de vide, de la matière cartésienne en un mot.
Les lois de ia chimie tendent de plus en {dus à se relier aux lois de lelectricité, les derniers travaux de M. Beribdot vioinent de donner à TefOuTe électrique toute sa puissance créatrice, et nous aurons à voir si cet efBuTe n*est pas simplement une forme du oKNivement tourbillonnaire. Il n*est pas, en tous les cas, de chimiste aujourd'hui qui ose nier formellement les transformations possibles de la matière des corps simples, témoin les récentes recherches effectuées en An^eterre par TEcok de Crooks sur la mutation des terres rares, yttrium. etc. L'hypothèse d'une matière unique n'a déjà plus rien d'absurde et je dirai même dimprobable.
Descartes reocMinait que Fair atmosphérique est un mélange de pinceurs matières différentes.
Enfin, je citerai comme une caîncidence au moins bizarre, un de ces bonheurs que seul rencontre le génie, cette formation électrique des taches du soleil [jar la matière cannelée. Les trayaux de MM. Zenger, Deslandres, Goldslein, etc., ne démontrent-ils pas que les taches solaires sont pour nous le centre d'émanations cathodiques, électriques, et ces émanations directes de l'énergie électrique solaire prennent une part prépondérante dans la pnxluclion des phénomènes météorologiques terrestres.
Aujourd'hui, la théorie des tourbillons de Descartes et la théorie moléculaire de Newton ne sufGsent plus à expliquer tous les phénomènes de la physique et des sciences. Il n^y a plus lieu dès lors de louer ou de blâmer ces deux savants de leur plus ou moins de prudence ou d^audace. Tous deux ont servi n(ri[>lement la science, et avec les moyens appropriés aux époques si rapprochées cependant de leurs recherches. Mais on peut dire que rien ne vient infirmer cette opinion du plus audacieux, de Descartes, que les vertus et qualités des
t:orps sont dus à des mouvements dont il sera longtemps encore difficile de donner une exacte définition.
Joseph Bertrand a émis' cette opinion bien originale que l'imperfection même des instruments de mesure créés par la science avaient facilité les grandes découvertes. Cette imperfection, en atténuant Tirrégularité des mouvements de la matière, a permis de donner de ces mouvements une définition géométrique simple, une image sommaire. Peu à peu, la formule s'est compliquée^ l'image s'est précisée. Les lois de Kepler et celles de Newton ne suffisent plus à représenter rigoureusement les phénomènes de la nature. Et celle complexité réelle, nous en trouvons une affirmation perpétuelle en toutes les œuvres de Descartes qui la pressentait. La géométrie du monde créé n'a aucune raison d'être simple, et Dieu n'a jamais senti le besoin de la mettre à la portée de notre humble entendement.
Je n'hésite pas à résumer ici fort complètement le livre des Principes de la philosophie ( 1 ) de Descartes. Je ne crois pas que celle œuvre vraiment française ait été tentée jusqu'à ce jour. On s'est contenté d'en citer des extraits que leur isolement détourne trop souvent de leur véritable signification. Je n'ai intercalé dans ce modeste travail aucune réflexion personnelle, afin de ne pas obscurcir un tableau que je voulais éclairer de sa pleine lumière. Je me suis même efforcé de respecter la couleur du style de Deseartes, en un mot, je me suis effacé autant que possible devant le maître. Je serais heureux d'avoir ainsi facilité la lecture, parfois un peu pénible, d'un traité que nos connaissances actuelles nous obligent à mettre en valeur d^une manière bien précise, avec un relief absolument déterminé.
(1) La condamnation de Galilée détermina Descartes, partisan comme lui de la rotation de la terre, à « brûler tous ses papiers ou du moins à ne les montrer à personne ». Nous ne connaissons donc son œuvre maîtresse c Le Traité du monde » que par deux résumés ou fragments : les Principes et las Mondes.