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DEUXIÈME PARTIE Propriétés des eorps

Bien que nous soyons suffisamment persuadés qu'il y a des corps dans le monde en dehors de nous, néanmoins, comme nous avons mis en doute leur existence, il est nécessaire d'établir que la perception de nos sens et aussi la certitude où nous sommes que Dieu n'a pu vouloir nous tromper, nous permet aujourd'hui d'avoir la connaissance certaine, claire et distincte d'une matière étendue, différente de Dieu, différente de notre âme. En outre les sentiments, tels que la douleur, nous démontrent l'union intime de notre âme avec un corps matériel, étendu, capable de se mouvoir par la disposition de ses organes. C'est à cette étroite union que se rapporte la perception de nos sens.

Ces perceptions de nos sens qui sont : la pesanteur, la dureté, la couleur, la chaleur, nous font connaître particulièrement ce en quoi les corps extérieurs nous peuvent profiter ou nuire, mais non pas quelle est leur nature, si ce n'est peutêtre rarement et par hasard. Notre entendement seul nous

perniel d'examiner quelle est la nature essentielle des corps. C'est une substance qui a de l'extension.

Celte vérité est obscurcie par les opinions dont on s'est préoccupé touchant la raréfaction et le vide. On a été jusqu'à vouloir distinguer la substance d'un corps d'avec sa propre grandeur, et la grandeur même d'avec son extension. On a cru également qu'il pouvait y avoir un espace sans corps, un espace vide qu'on se persuade n'être rien.

En vérité la raréfaction et la condensation des corps ne consistent qu'en un changement de figure des corps. Nous devons penser qu'il existe entre les parlies des corps des intervalles remplis de quelqu'autre corps. Telle une éponge pleine d'eau change de volume et de figure quand on la dilate ou la comprime sans que l'étendue des parties de cette éponge varie bien réellement. Les pores seuls ou intervalles de cette éponge humide sont plus grands que lorsqu'elle est sèche et plus serrée. Ce corps inconnu qui remplit les pores des corps n'est pas visible pour nous mais il existe; car nous ne saurions admettre qu'on puisse augmenter la grandeur et l'étendue d'une chose par un autre moyen qu'en y ajoutant une chose grande et étendue. Au reste la grandeur ne diffère de ce qui est grand ni le nombre des choses nombrées que par notre pensée.

L'extension des corps n'est donc pas un simple accident mais c'est la véritable idée de la substance corporelle, l'espace ou le lieu intérieur et le corps qui est compris dans cet espace, ne diffèrent que dans notre pensée, ils ne diflërent entre eux que comme la nature du genre ou de l'espèce diffère, de la nature de l'individu. Nous pouvons enlever à une pierre sa dureté puisqu'elle peut être pulvérisée, sa couleur, puisqu'elle peut être entièrement transparente, sa pesanteur, puisque le feu qui est un corps est très léger, sa température et toutes les qualités de ce genre. Elle sera toujours une substance étendue, or cela est compris dans l'idée que nous avons de Tespace, non seulement de celui qui est plein de corps, mais encore de celui qu'on appelle vide.

Cependant on peut enlever une pierre de l'espace qu'elle occupe, y substituer d'autres substances, l'eau, l'air et mênne le vide s'il y en a, pourvu que ces choses aient mêrae grandeur et même figure qu'auparavant, occupent la mêrae situation à l'égard des corps du dehors qui déterminent cet espace.

Le lieu extérieur n'est autre que l'espace environnant le corps. Pour déterminer la position d'un corps, il faut le repérer surdes points supposés immobiles de ce lieu extérieur, tel le na/igateur, assis à la poupe du navire, voit s'éloigner de lui les terres voisines. Mais si la terre, animée d'une rotation sur son axe, parcourt un chemin égal à celui du navire et en sens contraire, le même navigateur sera immobile par rapport aux étoiles immobiles du ciel. Mais si nous pensons qu'on ne saurait rencontrer en l'univers un seul point immobile, ce qui peut se démontrer, nous conclurons qu'il n'y a de lieu d'aucune chose au monde qui soit ferme et arrêté, sinon en tant que nous l'arrêtons dans notre pensée.

Le liefit dqit s'entendre de la situation d'un corps, et l'espace de sa grandeur ; la superficie qui environne un corps peut être prise pour son lieu extérieur. Enfin, il ne peut exister de vide; deux corps s'entretouchent lorsqu'il n'y a rien entre eux, et s'il plaisait à Dieu de retirer toute la matière renfermée dans un vase sans la remplacer par d'autre matière, les parois de ce vase se rapprocheraient immédiatement. La matière est donc caractérisée par son étendue, et il n'y a pas plus de matière dans un vase, qu'il soit plein d'or, de plomb ou d'air, la grandeur des parties dont un corps est composé ne dépend ni de la pesanteur, ni de la dureté, mais seulement de l'étendue, qui est toujours égale dans un même vase.

Il ne peut y avoir aucuns atomes ou petits corps indivisibles ; car si Dieu avait rendu cette partie si petite qu'aucune créature ne la puisse diviser, il n'a pu se priver soimême du pouvoir de la diviser, ce qui diminuerait sa toutepuissance.

L'étendue du monde n'a point de borne, elle est indéfinie, et la terre et les cieux sont faits d'une même matière. Il ne

peut y avoir plusieurs mondes. Les variétés qui sont en la matière dépendent du mouvement de ses parties qui leur donne des dispositions différentes.

Le mouvement est l'action par laquelle un corps passe d'un lieu à un autre, telle est la définition commune. Elle ne ^

définit pas si un objet se meut ou ne se meut pas. L'homme assis à la poupe du navire se meut par rapport au rivage, en réalité il est immobile par rapport au vaisseau, il n'existe en lui aucune action motrice, il est au repos. La véritable nature bien déterminée du mouvement, c'est qu'il est le transport d'une partie de la matière ou d'un corps du voisinage de ceux qui le touchent immédiatement, et que nous considérons comme en repos dans le voisinage de quelques autres. Ce mouvement, qu'il faut bien distinguer de la force qui le produit, est toujours dans le mobile et non pas en celui qui meut ; c'est une propriété du mobile et non pas une substance, de même que la figure est une propriété de la chose figurée, le repos une propriété de la chose au repos.

Il n'est pas requis plus d'action pour le mouvement que pour le repos, et il faut tout autant de force pour mettre un bateau en mouvement que pour l'arrêter. Le repos et le mouvement ne sont rien que deux façons diverses dans le corps où ils se trouvent. Le mouvement propre d'un corps est uni- (|

que, il se rapporte aux corps qui touchent le mobile, et seulement à ceux que nous considérons comme étant au repos. 'jii^ Le mouvement qui sépare deux corps ne saurait, d'ailleurs, î être plutôt attribué à l'un qu'à l'autre, et cependant on dit \;: que les objets qui se déplacent à la surface de la terre sont .(^ en mouvement, parce que l'on ne saurait admettre aisément % que la terre se meuve en sens inverse de ces corps supposés ;>! immobiles. >,*

Il peut y avoir d'autres mouvements que le mouvement f^

propre. La montre d'un marinier se meut avec lui, avec le ^:

navire, avec la mer, avec le cours de la terre qui tourne sur -'7I

son essieu. Tous ces mouvements sont dans les roues de la Û

montre et, cependant, il nous suffira de considérer le mouve- i^i

ment propre unique dont nous pouvons avoir une connaissance certaine. On peut décomposer ce mouvement unique en plusieurs autres qui le composent : c'est ainsi que dans les roues d'un carosse nous distinguons un mouvement circiUaire autour de leur essieu, l'autre d^^oit qui laisse une trace au long du chemin.

En chaque mouvement, d'ailleurs, il doit y avoir tout un cercle ou anneau de corps qui se meuvent ensemble ; e^t cela résulte de ce que chaque partie de la matière est tellement proportionnée à la grandeur du lieu qu'elle occupe, qu'il n'est pas possible qu'elle en remplisse un plus grand, ni qu'elle se resserre en un moindre. De là résulte la divisibilité en des parties indéfinies et innombrables, de la matière qui doit remplir successivement les intervalles si petits soient-ils, des matières déformées en ces mouvements circulaires. Cette division est évidente, malgré la difficulté que noire pensée met parfois à la concevoir.

Dieu est la première cause du mouvement, et il en conserve toujours une égale quantité dans l'univers (1). La première loi de la nature est que chaque chose demeure en l'état de repos ou de mouvement où elle est, pendant que rien ne change cet état. Les .corps poussés de la main continuent à se mouvoir après qu'elle les a quittés. Enfin, le mouvement se continue suivant une ligne droite. Cependant, la rencontre d'autres matières modifie ce mouvement ; c'est ainsi que lorsqu'un corps se meut, c'est suivant un cercle ou anneau, et cela par une action analogue à celle de la fronde, qui se meut circulairement par suite de la tension de la corde, alors qu'abandonnée à elle-même sa pierre décrit la tangente. Tout corps mu en rond a donc une tendance à s'écarter du centre du cercle qu'il décrit, et cette tendance peut être aisément constatée par l'effort de la main qui tient la corde.

(1) Rien ne nous autorise à dire ici que Descart^s, comme oq liii eu a fait le reproche, ait entealu par quantité de mouvement notre expression géométrique m v produit de la masse par la vitesse.

Si un corps qui se meut en rencontre un autre plus fort que soi, il rejaillit et ne perd rien de son mouvement ; s'il en rencontre un plus faible qu'il puisse mouvoir, il en perd autant qu'il lui en donne. Les causes particulières des changements qui arrivent aux corps sont toutes comprises en cette règle, au moins les corporelles. Descartes réserve pour le moment la question de savoir si les anges et les pensées des hommes ont la force de mouvoir les corps.

Suit la théorie du choc des corps parfaitement élastiques ou parfaitement motis^ mais l'explication de ces règles est difficile parce que chaque corps est touché par plusieurs autres en même temps.

Nos sens nous indiquent que les parties des corps fluides cèdent facilement leur place aux objets qu'elles rencontrent, c'est qu'elles sont animées de divers mouvements qui leur permettent de se séparer aisément. Les parties des corps durs s'entretouchent, au contraire, sans être en action pour s'éloigner l'une de l'autre, et ne se laissent pas pénétrer ; elles n'ont au reste d'autre ciment entre elles que leur propre repos. Nous ne voyons pas, en vérité, ces mouvements de l'air et de l'eau, mais ils sont nécessaires pour expliquer les actions corporelles telle que la corruption.

Ces mouvements des corps fluides tendent également de tous côtés, et la moindre force suffit pour mouvoir les corps durs qu'elles environnent. Un corps ne saurait d'ailleurs êtreconsidéré comme entièrement fluide, au regard d'un corps dur qu'il environne, quand quelques-unes de ses parties se meuvent moins vite que ce corps dur. Dans ces conditions, un corps dur, poussé par un autre, ne reçoit pas de lui seul tout le mouvement qu'il acquiert, il en emprunte une partie au corps fluide qui l'environne». Il ne peut, toutefois, se mouvoir plus vite qu'il n'est poussé par la force extérieure, et si le fluide qui l'environne a plus d'agitation, cette agitation se dissipe en plusieurs autres façons. Il ne faut jamais, en effet, en philosophant, attribuer à une cause aucun effet qui dépasse son pouvoir.

Un corps fluide qui se meut tout entier vers quelque côté, emporte néanmoins avec lui tous les corps durs qu'il contient ou environne, et, dans ce cas, il serait impropre de dire que ces corps durs se meuvent réellement.

En résumé, Descartes ne saurait admettre, en physique, d'autres vérités que les vérités mathématiques. Il ne reconnaît d'autre matière des choses corporelles que celle qui peut être divisée, figurée et mue en toutes sortes de façons, c'està-dire celle que les géomètres nomment la quantité et qu'ils prennent pour objet de leurs démonstrations. Il ne considère en cette matière que ses divisions, ses figures et ses mouvements. Enfin, touchant cela, il ne veut rien recevoir pour vrai, sinon ce qui en sera déduit avec tant d'évidence qu'il pourra tenir lieu d'une démonstration mathématique. Ces moyens suffisent pour démontrer tous les phénomènes de la nature, et il ne pense pas qu'on doive recevoir et même souhaiter d'autres principes en physique.

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