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LA PAIX FINALE

Dans le temps qui précéda l'entrevue de Montereau, Jean sans Peur menait, parallèlement aux pourparlers avec le dauphin, des négociations avec le roi d'Angleterre, qui achevait la conquête de la Normandie et faisait trembler Paris. Soit fourberie, soit indécision, il se tournait tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre, et ce n'est pas sans raison qu'Henri V se plaignit d'avoir été " mené, par longue traite de temps, la teste au vent î' (1). Après le meurtre, il n'y eut plus pour les bourguignons de pires ennemis que Charles et les armagnacs, tandis que l'Anglais leur parut un allié souhaitable. Ce n'est point de Gand, où le duc Philippe s'abandonnait à sa douleur, que partit l'initiative de cette politique inouïe ; mais de Paris, où l'on réclamait à grands cris l'alliance anglaise dès le lendemain de

(1) Chustellain, édit. Kervyn, t. i p. 72.

Montereau; mais de la cour de Charles VI, où Isabeau signait, le 20 septembre, une lettre qui contient les prémices du traité de Troyes (1). Le président de Morvilliers laissa échapper la pensée dominante de son parti, dans le discours qu'il adressa aux Tournaisiens le 2 octobre : " Le roi d'Angleterre voit raison que le dauphin se rend indigne de la seigneurie ?' (2). Quelques jours après, à Lille, c'est au même Morvilliers, chargé de lui transmettre les vœux des Parisiens, que l'héritier de Jean sans Peur promettait de demander trêve au roi d'Angleterre pour ceux de son parti et de celui du roi (3).

Des ambassadeurs de Philippe passèrent le mois d'octobre auprès d'Henri V, qui, bien décidé à profiter de ce coup de fortune, exigea d'emblée la main de Catherine de France, fille du roi, la succession au trône et l'administration du royaume pendant la vie de Charles VI. Le 27 novembre, dans une délibération solennelle, à laquelle prirent part notamment l'évêque de Tournai, Hugues de Lannoy, et le seigneur d'Antoing, les conseillers du duc de Bourgogne souscrivirent à ces conditions, sacrifiant l'honneur de leur prince aux suggestions de l'égoïsme et de la peur. Enfin, le 2 décembre, Philippe s'engageait à faire tous ses efforts pour que le roi et la reine de France donnassent leur sanction au marché conclu. On sait ce qu'il restait de volonté à Charles VI et de scrupules à Isabeau de Bavière.

Si les Tournaisiens suivirent, avec une attention scandalisée, les progrès de cette trahison, il n'en faut point douter, bien que, à défaut d'un compte détaillé

(1) De Beaucourt, i, 186.

(2)Ext. I 185.

(3) Chastellain, p. 69.

pour l'année 1419, l'on ne puisse noter leurs voyages d'information.

Le traité définitif, — la " paix finale « , — qui réalisait les ambitions d'Henri d'Angleterre et les promesses du duc de Bourgogne, qui vengeait la mort et couronnait l'œuvre de Jean sans Peur, qui ôtait le trône de France à la famille de saint Louis, fut signé à Troyes le 21 mai 1420. Jamais la France ne connut honte pareille ; le peuple gémit, et plus d'un auteur de ce temps a traduit sa plainte ; les gentilshommes du parti bourguignon ne purent se défendre d'un haut-le-cœur, et le duc lui-même sentit l'opprobre.

Il parut prudent d'associer immédiatement la nation à un acte qu'elle devait être si tentée de répudier. C'est pourquoi l'on inséra dans le traité la clause suivante. " Afin que notre dit fils (le roi d'Angleterre) puisse' faire et accomplir les choses dessus dites plus profitablement, sûrement et franchement, il est accordé que les grands seigneurs, barons et notables, et les Etats dudit royaume, tant spirituels que temporels, et aussi les cités et notables communautés, les citoyens et bourgeois des villes dudit royaume, à nous obéissants pour le temps, feront les serments qui s'ensuivent : premièrement que, à notre dit fils le roi Henri.... en toutes choses concernant l'exercice du gouvernement dudit royaume, ils obéiront et entendront humblement et

obéissamment ; que continuellement dès notre trépas

et après icelui, ils seront féaux hommes liges à notre dit fils et de ses hoirs, et icelui notre fils pour leur seigneur lige et souverain et vrai roi de France recevront et comme à tel obéiront « (1). Le gouver-

(1) Ordonnances, t. xi p. 86.

nement de Charles VI, talonné par l'Anglais, mit à l'exécution de cet article un singulier empressement.

Les Tournaisiens n'ignoraient déjà plus le texte de la « paix finale ^ — ils le tenaient de quelque émissaire ou de quelque voyageur, et l'avaient fait copier " en hâte et de nuit " (1) — lorsque, le 31 mai, le bailli Gossuin de Lannoy communiqua un mandement du roi ordonnant que le traité fut observé et publié, et que l'on punit ceux qui y mettraient empêchement. Lannoy requit obéissance, mais toutefois demanda conseil aux autorités locales avant que de passer à l'exécution de ses ordres. Les Consaux, le clergé, les notables bourgeois et marchands appelés à donner leur avis, le prièrent d'attendre quinze jours, ou le plus longtemps possible, afin que l'on pût s'informer dans les villes voisines ; autrement il faudrait soumettre le cas à la communauté (2).

Ceci dit, l'on courut aux nouvelles. Lotard de Willeries fit une enquête à Amiens, à Abbeville, à Montreuil et à Saint-Omer, pour savoir si l'on y avait publié la paix et quelles étaient les intentions des municipalités. Un autre clerc, Jacques de Buis, se rendit à Saint-Quentin, où il apprit que le mandement du roi avait été publié dans cette ville ainsi qu'aux bailliages d'Amiens et de Vermandois ; il alla encore à Amiens, dans le courant de juin, s'informer si Luxembourg et d'autres, qu'on disait chargés par le roi d'aller en Picardie recevoir les serments promis au roi d'Angleterre, y étaient venus, et « quelle chose en

(1) « A Jehan Legris pour avoir coppié, en haste et de nuyt, le Iraittié et accort de le paix final faite à Troyes d'entre le roy nostre seigneur et le roy d'Engleterre, des deux royaumes ». (Comptes d'entremise, 1420. Causes, procès, etc.)

(2) Ext. I 200.

serait faite (1) ". Mais la contagion de tant d'exemples ne se répandit pas ici. Le bailli revint à la charge le 8 juin sans succès (2). Ensuite il se tint coi, et les Tournaisiens aussi. Ceux-ci tâchaient de se faire oublier, fuyant Paris, évitant tous rapports avec le gouvernement (3) . Quelques semaines s'écoulèrent sans qu'un éclair jaillit du nuage qui menaçait.

Le 23 juillet, devant Melun, qu'il assiégeait en compagnie des Anglais, Charles VI donna une commission collective au comte de Saint- Pol, à Févêque de Thérouanne, à Jean de Luxembourg, à l'évêque d'Arras, au vidame d'Amiens, au seigneur de la Vieuville, aux gouverneurs d'Arras et de Lille (Bonnières et Lannoy), à Pierre de Marigny et à Georges d'Ostende, secrétaire du duc, à l'effet de se transporter en toutes les cités, bonnes villes, forteresses et lieux notables des bailliages d'Amiens, Tournai, Lille, Douai, Arras, et en le comté de Ponthieu, y publier la paix finale et faire prêter le serment convenu. Si parmi les sujets du roi, il en était qui se refusaient à jurer, ils seraient réputés rebelles et désobéissants. L'ambassade, en esquivant les aguets des dauphinois, vint à Amiens, où elle fut joyeusement reçue et obéie sans difficulté. Elle se rendit ensuite à Abbeville, à Saint-Riquier, à Montreuil, à Boulogne et à Saint-Omer, sans rencontrer aucun obstacle dans l'accomplissement de sa triste besogne, et débarqua finalement à Lille (4).

Toujours sur le qui-vive, les Tournaisiens avaient envoyé Jacques de Buis à Amiens, à Abbeville et à

(1) Comptes d'enti'emise, 1420. Voyages.

(2) Consaux : « De M. le bailli, pour avoir grâce de publier le mandement de la paix ». Pas de réponse.

(3) Ext. I 202.

(4) Chastellain i p. 167.

Saint-Riqiiier « savoir et enquerre pour quelle cause messire de Saint-Pol, messire le gouverneur de Lille et autres seigneursy avaient été, et quelles requêtes ils avaient faites aux bonnes gens des dites villes (1) «. Aux nouvelles qu'il rapj3orta, certains de voir arriver prochainement les ambassadeurs, les chefs convoquèrent les plus notables habitants {28 août), auxquels furent soumis " les points et articles des dits serments ? ^ Que ferait-on si les ambassadeurs venaient ici et requéraient le serment de ceux de cette ville? Les notables, ayant délibéré, Jacques Cottrel répondit en leur nom « quils ont fait serment au roi notre seigneur, et jamais ne feront serment, tant qu'ils vivront, à autre quà lui; et que, si on pouvait finer et tant faire par devers lesdits ambassadeurs qu'ils ne vinssent point ici, ce serait bon; et que, si on les peut empêcher, qu'on le fasse ?'. Sans se prononcer formellement en en faveur du dauphin, il allégua les règles de la succession au trône de France : " Il pourrait être que le roi aurait encore des enfants et autres hoirs mâles. « Mais comme les notables n'avaient pas qualité pour parler au nom du peuple, ils ajoutèrent que leur intention était qu'on assemblât la communauté ; et les Consaux se rangèrent à cet avis. Le lendemain 29 août la communauté « en très grand nombre de peuple assemblée » répondit par ces nobles paroles : Tant que le roi vivra, ils ne veulent avoir ni n'auront, au plaisir de Dieu, autre seigneur; ni ne feront serment quà lui ; et à requête quon fasse au contraire, ils ne s inclineront ; plutôt la mort ! « (2) .

Les ambassadeurs ne se montrèrent. pas. Il y eut

(1) Comptes d'entremise, 1420. Voyages.

(2) Consaux, 28 et 29 août. Ext. 1 206 et 207.

quelques allées et venues entre Lille et Tournai ; on reçut la visite de Bonnières et de Marigny; mais, sachant à quoi s'en tenir, ils n'insistèrent pas (1).

En ce temps-là, des bruits alarmants se répandirent. Il parait qu'Henri V, irrité de voir une ville assez hardie pour contester son héritage, pensa la réduire ])ar la force. Boutade de conquérant habitué à briser les résistances, ou projet réellement formé, il serait difficile de le dire, mais la rumeur s'en accrédita, comme le prouvent d'importants témoignages. La chronique tournaisienne est formelle. « Ledit roi d'Angleterre se foisait tenir et nom.mer vrai héritier dudit royaume de France et constraindait les villes d'icelui d'obéir à lui, comme droit roi, les uns par amour, les autres par force. Mais la ville de Tournai lui refusa obéissance et serment, dont il fut si mal content qu'il délibéra y venir mettre le siège et la conquester. Mais rien n'en fît par adventure. Dieu préservant et gardant la ville de ce péril et danger « ;. et plus loin à propos de la mort d'Henri V : " .... dont ceux de Tournai furent moult joyeux, à cause qu'il les avait menacés assiéger, comme dessus est dit ^ (2). Allusion est faite à ce bruit dans une lettre de Charles VII qu'on lira plus loin.

Il y a lieu de croire que les velléités agressives d'Henri V naquirent et furent colportées par la rumeur ])ubrique au mois de septembre 1420, pendant le siège de Melun, c'est-à-dire au moment même oii l'ambas-

(1) Descamps et Bosquet, procureur et avocat du roi au bailliage, conférèrent à Lille avec l'ambassade dans les premiers jours de septembre. Bonnières et Marigny furent à Tournai le 7 (Consaux, 5 septembre. Comptes d'entremise. Voyages et présents de vin).

(2) De Sraet, pp. 372 et 376.

sade chargée de recevoir les serments venait d'éprouver l'échec que l'on sait. Lorsque, le 28 et le 29 août, Jacques Cottrel au nom des notables, Jean Coppet et les autres orateurs des assemblées paroissiales au nom du peuple, faisaient leurs déclarations, ils n'ignoraient pas que cette patriotique fierté pouvait coûter cher à la ville ; c'est ce que donnent à entendre deux ordonnances communales publiées le 28 et le 30 août. La première ordonnait de saisir, pour l'approvisionnement de la ville, la dixième partie des blés passant en transit, moyennant indemnité compétente et raisonnable. La seconde contenait toutes les dispositions qu'il était coutume de prendre pour prévenir, soit une attaque du dehors, soit des troubles intérieurs : ordre à tous d'accomplir en personne le service du guet, tant de jour que de nuit — défense d'aller sur les remparts si l'on n'y est de service — défense de circuler en ville depuis le dernier wigneron sonné et le guet assis — chaînes tendues dans les rues hors des vieux murs pendant la nuit — l'Escaut barré par des trappes ou ventailles — ordre aux hôteliers d'avertir les prévôts s'ils reçoivent des gens armés ou inconnus — défense de porter un masque — défense aux taverniers de recevoir des clients depuis le dernier wigneron sonné; si des gens armés entrent chez eux, ils doivent en prévenir le guet du Marché ou l'un des prévôts — défense aux arbalétriers, archers, canonniers et autres préposés à la défense de la ville de s'absenter sans la permission des jurés (1).

L'effervescence qui régnait parmi le peuple est révélée par l'ordonnance suivante, du 11 septembre :

(1) Publications. Quant à l'ordonnance relative aux vivres, notons qu'elle ne fut pas exécutée contre les Gantois (Consaux, 8 octobre).

" Qu'il ne soit personne aucune qui parle des personnes, états ou maintien de nosseigneurs du sang de France ni d'autres seigneurs quelconques, ni rappelle ou reproche les choses faites ou avenues d'un côté ni d'autre, en leur donnant charge aucune, à peine d'être mis es prisons de la ville et grièvement puni à la discrétion de messeigneurs prévôts et jurés, si que ce sera exemple à tous autres ^ (1).

N'est-ce pas un avertissement qu'il faut voir dans la nouvelle, communiquée par le bourguignon Pierre de Hauteville retour de Paris le 19 septembre, que " dedans quinze jours ceux de Melun se rendraient »? Au même moment Jean de Proisy, gouverneur de Guise, disait aux Tournaisiens des offres dont ceux-ci le remercièrent par écrit, offres d'un secours militaire peut-être (2). Mais Melun, défendu par les meilleurs capitaines du dauphin, tint jusqu'au 18 novembre ; et alors Henri V, en eut-il envie, ne put songer à se transporter devant Tournai.

Le premier décembre 1420, le roi de France, le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne faisaient leur entrée à Paris, où devaient se tenir les Etats- Généraux, appelés à donner une nouvelle et plus solennelle adhésion aux conventions de Troyes.

Les Tournaisiens reçurent la convocation le 31 octobre (3). Il n'y était question que de l'organisation de la justice, des monnaies et de « Testât du roi notre seigneur soutenir « , mais on ne pouvait douter que la

(1) ibid.

(2) Consaux, 19 et 24 septembre.

(3) Comptes d'entremise, 1420. Messagers, chevaucheurs, etc.

grosse ai!aire serait de consacrer la fameuse paix finale. Aussi les vingt ou trente notables appelés d'abord discrètement à l'hôtel-de-ville furent-ils d'avis qu'il ne fallait rien faire sans consulter le peuple, et que le mieux serait de trouver une bonne excuse. Dans ce but, les Consaux firent venir de Lille Pierre de Marigny ; trop mince personnage pour traiter une si grosse affaire, celui-ci passa la main à Hugues de Lannoy (1).

D'abord pourrait-on s'en tirer à prix d'argent? « Tant pour aider le roi que pour acquérir l'amour de Mgr de Bourgogne, et qu'il pût excuser la ville et la soutenir en franchise, et aussi pour salarier les bons moyens ^ , Lannoy n'exigea pas moins de trente mille couronnes (2). C'était trop cher; quittant ce terrain, les négociateurs conclurent que la ville enverrait des députés aux Etats; mais Lannoy devait obtenir la promesse écrite qu'on ne leur demanderait pas le serment. Cette combinaison fut approuvée par les Consaux, et le gouverneur de Lille traité en bienfaiteur (3).

Sur ce, un chevaucheur du duc fut expédié à Paris avec mission de rapporter des lettres " à ce que les députés ne fussent contraints de jurer et de faire serment de tenir et garder la paix finale « (4) . Pendant ce temps Saint-Quentin, Amiens et d'autres villes acquises à la coalition anglo-bourguignonne, pressaient Tournai de se joindre à elles (5).

(1) Consaux, 31 octobre, 2, 3, 9 novembre. Ext. i 208-210. Marigny, pensionné à cette époque en qualité d'avocat de la ville au Parlement, vint de Lille le 4 novembre pour élaborer un arrangement. Lannoy, invité par la Ville et le chapitre, descendit le 8 au Cerf et resta le 9. (Comptes d'entremise, 1420. Voyages et présents de vin).

(2^ Soit, selon le cours normal, 30.750 livres tournois, équivalant à plus de 900.000 fr. de notre monnaie.

(3) Consaux, 9 novembre.

(4) Comptes d'entremise, 1420. Voyages. Article reproduit dans Ext. i 209.

(5) Consaux, 12 novembre.

Le peuple n'avait pas encore été consulté. Sur un avis de Lannoy insistant pour que les députés fussent élus et prêts à partir (16 novembre), une centaine de notables furent convoqués. Jacques Cottrel, en leur nom, conseilla que les députés ne fissent " aucune réponse, lien ou serment «, ajoutant qu'il importait d'assembler la communauté. Enfin le 18 novembre, les paroisses votèrent à l'unanimité l'envoi d'une députation. Ceux de Saint-Quentin suggérèrent que, ^ pour éviter les requêtes du roi d'Angleterre du serment à lui faire, on y envoyât gens qui ne fussent ni eussent été de la Loi de la ville, et non point en si grand nombre que le roi mande, afin qu'ils ignorassent les dites requêtes ^ . Ils pourraient ainsi arguer de l'insuffisance de leurs pouvoirs (1).

C'est peut-être dans cette pensée que, la veille, les consaux avaient élu quatre députés au lieu de huit que demandait le roi. Honneur peu envié que cette ambassade! Un de ceux auxquels il échut, Roger de Clermès, se sauva (2). Un autre fit son testament la veille du départ (3). Le procureur- général Cathine vint dire ses raisons de décliner : il en avait une excellente du chef de ses fonctions ; peut-être aussi se sentait-il dès lors trop engagé envers le parti bourguignon (4) ; Les autres députés furent Jean Wettin, chef de l'ambassade, Simon de Saint-Génois et Caron Destray elles. Le 26 novembre tout fut réglé pour le voyage et un messager alla retenir un hôtel à Paris. Enfin

(1) Ext. I 211.

(2) Elu le 17, Clermès était « absent » le 21. On le remplaça par Destrayelles (Consaux).

(3) Jean Wettin testa le 30 novembre 1420.

(4) Consaux, 18 et 25 novembre. Les relations de Cathine avec le parti bourguignon seront établies plus loin. Notons que les esvi^ardeurs ne voulaient pas qu'il fut député.

le 28 arrive une missive de Lannoy et la copie des lettres que le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne lui avaient écrites comme il était convenu. Pour amener un tel retard il y avait eu quelque tirage sans doute : le chevaucheur dont s'était servi Lannoy creva sa monture dans la précipitation du retour (1).

Notre ambassade se mit en route le premier décembre se dirigeant vers Amiens, rendez-vous des députés de la région. Elle formait un cortège de seize chevaux grossi d'une escorte de gens d'armes ; car on s'attendait à quelque mauvais tour des partis dauphinois répandus sur la route.

Les historiens des Etats-Généraux racontent que cette mémorable session s'ouvrit le 6 décembre à l'hôtel de Saint-Paul et que, dès la première séance, il fut donné lecture du traité de Troyes. Ajournés pour en délibérer, les députés revinrent le 10. Après avoir juré d'observer les stipulations de la paix finale, ils entendirent proclamer que quiconque les violerait serait déclaré traître et coupable de lèse-majesté. Quant aux Tournaisiens, dès qu'ils eurent exposé le mandat dont ils étaient chargés, ils se séparèrent des Etats et vaquèrent de leur côté aux affaires de la ville, sous

(1) Sur ces derniers préparatifs, cf. Consaux, 26 novembre : Les députés écriront leurs dépenses ; ils prendront un sommier; Wettin aura quatre chevaux, les autres chacun trois ; ils prendront « gardes et compagnons » s'il en est besoin. — Quant aux lettres du roi et du duc, comptes d'entremise 1420, voyages (Ext. i 212) et comptes de 1421 : « A Gallehaut de Binch, chevaucheur dudit monseigneur de Bourgogne... en rémunération de le perte d'un cheval qui lui estoit mort en ung volage que il avoit fait hastivement à Paris, à aller quérir et apporter lettrez que messire le gouverneur de Lille avoit fait avoir à ladite ville de Tournay, adfin d'être excusés de non faire serment au roy d'Engleterre, et que les ambasseurs que ladite ville avait envoie devers le roi notre seigneur au conchiile et assemblée des trois estas, ne fassent constrens de faire ledit serment, m couronnez d'or w.

la conduite de l'évèque, du sire de Roubaix et de Hugues de Lannoy.

Dès la première entrevue, le duc de Bourgogne leur fit remontrer par Thoisy « que, en cette ville, avait gens qui tenaient maisons mauvaises et avaient parlé sur feu Mgr son père et lui, dont il lui déplaisait » . S 'étant excusés tant bien que mal, ils passèrent à la solution des affaires pendantes : celle de la monnaie et celle du serment. Laissons de côté la première pour le moment. Quant à la seconde, déjà en partie réglée par les pourparlers antérieurs, il fut admis que les députés de Tournai ne devraient pas jurer la paix finale. Ce ne fut d'ailleurs qu'un règlement provisoire : .. Quant aux serments, on en est épargné pour le prêseyit ; et demeurent (les Tournaisiens) francs et entiers, et en la bonne obéissance du roi, de Monseigneur de Bourgogne et autres seigneurs «, diront les députés dans leur rapport.

Comme le roi d'Angleterre, rappelé par les affaires de son pays, allait quitter Paris, les pilotes de notre ambassade jugèrent que celle-ci ne pouvait se dispenser d'aller faire la révérence et recommander la ville à l'héritier du trône de France. Revêtus des riches habits qu'ils avaient eu soin d'emporter « pour l'honneur de la ville ^y les députés allèrent donc à la Tournelle, chez l'Anglais.

L'histoire offre peu de figures aussi royales que celle de Henri de Lancastre. Hautain, cruel, impatient, il avait, dit Chastellain, la « contenance d'un fier roi « et ses paroles " tranchaient comme rasoirs « . Mais quand il le jugeait utile, il savait user de douceur et triompher par la grâce de son attitude et le charme de ses discours. Lui qui s'était courroucé naguère contre les Tournaisiens, qui avait pensé leur rendre

visite les armes à la main, il entreprit de les conquérir d'autre façoi}. Prenant lui-même la parole — au contraire de la plupart des princes, qui faisaient lire leurs discours — il se montra " le plus doux, le plus aimable, le plus bel parlier et le plus sage prince qu'oncques on eut vu ni ouï parler ; et bénignement et amoureusement les traita disant que, sur ceux de Tournai ne voulait, ni ne contendait avoir aucun serment, ni quelque nouvelleté faire ; car il tenait tant de bien et d'honneur de ceux de la dite ville que, quand temps serait, ils ne voudraient faire chose qui ne serait de droit et de raison ^^ . Cependant la griffe du lion se montra quelque peu : il dit ensuite qu'il aiderait son beau-père le roi de France à réduire ses sujets à son obéissance, et aussi « qu'en cette ville avait gens séditieux qui parlaient contre le roi et Monseigneur de Bourgogne, et qu'ils y pourvussent w . Les députés répondirent qu'ils en feraient tant qu'on s'en tiendrait content.

Avec une incontestable habileté, Henri V s'était chargé des compliments, laissant le soin des reproches au roi de France et au duc de Bourgogne. Ceux-ci, ayant mandé les députés, manifestèrent leur mécontentement.

Philippe fit exposer par Lannoy qu'il « s'émerveillait moult des paroles séditieuses que plusieurs de cette ville disaient sur feu Monseigneur son père et lui, et qu'ils y pourvussent. A quoi il fut répondu notablement et la ville excusée, et dit que telle rancune il voulût mettre hors de son cœur, et que s'ils en savaient aucun ils le puniraient ; qu'ils n'en connaissaient qu'un, qui avait appelé, et ses gardiens l'avaient délivré : c'était Jean Dauchi w. Le duc finit par de bonnes paroles, disant qu'il était prêt à soutenir les Tournaisiens comme ses propres sujets.

Enliii les députés se rendirent auprès du malheureux Charles VI. Là, le chancelier de France leur avait préparé une admonestation en règle. « Le roi, dit-il, leur commandait de dire aux gouverneurs de cette ville qu'ils tinssent justice. Il voulait que la ville l'aidât : puisqu'elle était restée entière et dans ses franchises, on y était plus tenu qu'ailleurs. Au surplus l'on enverrait par deçà des commissaires pour faire les serments w. Le duc de Bourgogne intervint disant " qu'il savait de certain qu'il y avait en cette ville des gens qui favorisaient M. le dauphin, et qu'on recevait de ses lettres ; qu'il entendait y pourvoir ^ . Et pour comble, le monarque dément, ^ en sa personne, de son mouvement, demanda quelle chose les ambassadeurs diraient des séditieux de cette ville ; et que si on n'y pourvoyait, considéré le péril, inconvénient en adviendrait ^. Nos députés répondirent « que nous étions bonnes gens ?' et sortirent. Avant de quitter Paris, ils reçurent des lettres closes du roi ordonnant entre autres choses de jurer et tenir la paix finale (I).

Rentrés le 10 janvier 1421, le lendemain ils firent rapport aux Consaux, en commençant par déclarer qu'ils étaient « retournés sans lien ^. Deux jours après, devant le peuple, Guillaume Cathine raconta l'ambassade. Acquis dès lors au gouvernement anglobourguignon, il fit du roi d'Angleterre le portrait

(1) Pour cette mémorable ambassaHe, cf. De Smet, p. 374, et Ext. i 214- 216. Les députés écrivirent plusieurs fois : Delerue, qui les avait accompagnés d'Amiens à Paris, après être allé leur retenir un hôtel, apporta leur lettres le 22 décembre ; un autre, leur portant des lettres de la ville, les trouva de retour à Pontoise, Les comptes d'entremise (1420-1421, voyages) contiennent de nombreux détails à ce sujet.

flatteur qu'on a vu tantôt, répétant les paroles de Henri V au sujet du serment : " dont plusieurs du dit commun, simples, qui n'entendaient point à quoi le dit Cathine contendait, furent moult liés et joyeux de ce qu'on ne les requérait point de faire un nouvel serment ni autre qu'ils avaient faits eux et leurs prédécesseurs du temps passé ^ (1). Il ne paraît pas que la délibération qui suivit ait porté sur l'adhésion au traité de Troyes; cependant les paroisses ordonnèrent que chacu.n se pourvût de blé, ce qui décèle quelque inquiétude (2).

Les quatre députés furent largement indemnisés, reçurent le vin d'honneur et obtinrent chacun cinquante moutons d'or de gratification. Hugues de Lannoy, pour ses services, toucha deux cents couronnes, et Roubaix cent. A l'évêque, la Ville offrit deux queues de vin de Beaune (3). Le 20 février, Wettin et Saint-Génois furent élus prévôts et Destrayelles eut un des premiers sièges de juré. Cathine, dès le lendemain de son retour, avait été réintégré dans les fonctions de procureurgénéral. Autant de témoignages non équivoques de la satisfaction qui régnait à l'hôtel-de-ville et parmi la bourgeoisie influente.

Mais il n'en était pas de même dans tous les milieux. Au récit des députés, certaines gens, s'appuyant sur des renseignements qu'il est impossible de contrôler, en substituèrent un autre suivant lequel nos ambassadeurs auraient juré d'obéir au roi d'Angleterre et lui auraient livré le sceau de la ville. Seul,

(1) De Smet, p. 374.

(2) Consaux, 13 janvier : les paroisses décident de vendre des rentes sur la ville (pour régler la question monétaire) et ce que cescum se pourvoye de bled2! ».

(3; Comptes d'entremise, 1420-1421. Dépens, dons et courtoisies.

Caron Destravelles aurait refusé son consentement et, pour sa fermeté, essuyé « plusieurs grosses paroles d'aucuns '' (1). L'autorité sévit contre ces racontars (2). Qu'en était-il au fond? Les députés avaient-ils trahi leur mandat? Non certes. Mais, qu'ils fussent restés insensibles au triomphe de la coalition anglobourguignonne, aux manœuvres employées pour les ébranler, au prestige du roi d'Angleterre, à la chute profonde du dauphin déclaré, pendant la session même des Etats, criminel de lèse-majesté et banni du royaume; qu'ils n'eussent point laissé à Paris des gages de bonne volonté, c'est peu probable. Pour en avoir le cœur net, il faudrait connaître les intrigues qui se nouèrent ici durant les premiers mois de 1421 ; mais tous les documents se taisent sur ce point. Un seul parle et accuse : c'est la chronique, dont l'auteur a tout l'air d'un témoin. Il faut lire son récit tout entier.

« Environ un mois après ces choses ainsi faites et passées, envoya le roi Charles de France un mandement à Tournai, par lequel il commandait aux habitans d'icelle d'obéir au roi Henri, son beau-fils, régent et héritier de France, comme à lui-même (3). Lequel

(1) De Smet, p. 374.

(2) Le 17 mars 1421 Jehan le Grumelier, dit Defontaine, fut banni à tous jours « pour paroles menchonnières, séditieuses et mal sonnantes qu'il a dites contre vérité et raison... C'est assavoir que la dite ville estoit mal gouvernée, et que, combien qu'elle fut boisne et bielle, si ne valoient riens les gens qui estoient dedens ; et que la ville de Rome estoit mieulx gouvernée qu'elle n'estoit ; et que les commis de ceste ville estoient allés vendre la ville au roy d'Engleterre et faire serment à lui, et n'avoit-on point attendu que on fust venu en le ville pour faire les seremens, mais estoit-on allé pardevers ledit roy d'Engleterre... » (Reg. de la Loi, 1413-1424. Bans de tousjours).

(3) L'auteur de ce passage (De Smet, p. 374), qui n'a pris la plume qu'en 1423, sinon plus tard, place l'ambassade relatée ci-dessus à la date de Pâques (23 mars) 1422, ce qui est tout à fait erroné. Il est à présumer que le mandement en question arriva environ un mois après le retour des ambassadeurs,

mandement les Seigneurs de la Loi n'osèrent montrer au commun, mais particulièrement à aucuns bourgeois et marchands par plusieurs journées, iceux mandés en la halle les uns après les autres, pour savoir leur volonté et intention.

Et environ huit jours après ledit mandement venu, les Seigneurs de la Loi assemblèrent les trois cents hommes qui pour lors étaient ordonnés de par le commun (devant lesquels, selon la coutume, on mettait les grandes affaires de la ville), pour en dire leur opinion et assens (1). Apres lesquels, ou la plupart, assemblés en la halle du conseil. M® Gilles de Grigny, conseiller de la ville, tenant ledit mandement, leur remontra comment le roi de France leur mandait, et expressément commandait, qu'ils obéissent au roi Henri, régent et héritier de France, comme à lui-même; et que, pour cette cause, les Seigneurs de la Loi, nonobstant qu assez en fussent tVaccord, les avaient mandés, pour avoir leur bon avis et consentement; concluant qu'ils se missent ensemble, selon la coutume, pour eux aviser et conseiller.

Lesquels Trois-Cents se retirèrent en six places, comme ils avaient accoutumé faire.

Et eux conseillés et avisés rapportèrent qu'ils n'oseraient consentir sans le su et consentement du commun.

c'estrà-dire en février ou en mars 1421. Delerue, messager de la ville, fit à cette époque, un voyage de 27 jours-à Paris (Comptes d'entremise. Voyages) et rapporta des lettres du roi touchant la monnaie. Ces lettres ayant été communiquées aux Consaux le 20 mars, qui fut le .Jeudi-saint c'est peut-être pourquoi le chroniqueur ramène ces incidents à la date de Pâques.

(1) La seule assemblée des Trois-Cents dont la délibération soit relatée dans les procès-verbaux eut lieu le dimanche 20 avril, et traita de la question monétaire. On peut avoir passé sous silence d'autres points débattus sans résultat. Notons que, le lendemain de cette assemblée, Philippe le Bon vint à Tournai (v. Consaux et comptes d'entremise, présents de vin).

Et adorit M'' Gilles, reprenant le mandement, leur dit : Et comment dia! Vous avez renom d'être les plus obéissants du royaume de France; voulez-vous maintenant désobéir? Retirez-vous encore, et bien vous conseillez ; et montrez que vous êtes bons, loyaux et obéissants.

Adont se retirèrent lesdits Trois-Cents de rechef, et conseillèrent en moult pesant la matière. Et eux bien avisés et conseillés répondirent comme premièrement avaient fait.

Et ledit M*" Gilles, reprenant le mandement, leur dit de rechef, assez fiellement : Guidez-vous que, si ce ne fût le profit de la ville et du commun, MM. de la Loi s'y consentissent? Et tant fit, par belles paroles, qu'encore se retirèrent ensemble pour eux aviser et conseiller.

Et, ce fait, ils répondirent comme la première et seconde fois, ajoutant que plus ne se retireraient pour cette matière.

Et adont se levèrent sire Jehan Wettin et sire Simon de Saint-Génois, prévôts, ledit sire Jehan Wettin disant : Je vois bien que vous n'en ferez "qu'à votre manière ; nous en récrirons par delà, et nous en excuserons, et vous en chargerons.

Auquel, l'un des Trois-Cents répondit : *S'ir^, nous tous boh-'&ns à un hanap, car^ rien ne ferons sans le su et volonté du commun.

Et ainsi demeura la chose sans plus en i>\ire nouvelle (1) ..

En efiet, il ne fut plus question du serment. Seulement, à partir de ce moment, la politique de l'hôtel-

(Ij Wettin et Saint-Génois ayant éié élus le 20 février 1421, l'assemblée eut lieu certainement après cette date. — Le messager Delerue se rendit à Paris en avril-mai. (Comptes d'entremise, 1420-1421. Voyages).

de- Ville obliqua de telle sorte, la conduite de certains magistrats devint si louche, que plusieurs « doutaient que, par aucun subtil moyen, ils ne fussent surpris et mis en la sujétion et obéissance des Anglais (1) ^^ ; et ils se mirent en garde.

L'essentiel, c'est que la honte du traité de Trojes ne souilla point Tournai. S'il ne s'en suivit pas de changement politique immédiat, si la commune obéit à Charles VI sous la régence de Henri de Lancastre, comme elle avait fait sous le gouvernement de Jean sans Peur et sous celui du connétable d'Armagnac, il n'en est pas moins vrai que le refus de prêter serment à l'Anglais, comme régent et héritier de France, contenait en germe la reconnaissance de Charles VII.

(1) De Smet, p. 373 et ss.

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