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LA. QUESTION MONETAIRE

Une des plaies les plus vives de ces temps maudits, c'était l'avilissement de la monnaie. La guerre civile mettant les princes en quête de ressources extraordinaires, en était-il une meilleure que le seigneuriage, c'est-à-dire le profit qu'ils tiraient du privilège de battre monnaie?

L'art consistait à l'exploiter. Premièrement, afin d'amener le métal dans le creuset du monnayeur, on l'attirait par l'appât d'un prix avantageux en livres et sous tournois. C'est ce que firent à l'envi, à partir de 1418, le gouvernement de Charles VI et la régence du dauphin, se disputant l'or et l'argent à coups de hausse; si bien que le marc d'or, qui valait 72 livres tournois en 14 15, fut payé 250 en 1420, et que le marc d'argent monta de 7 à 16 et finalement à 26 livres (I). De là un affaiblissement de la monnaie de compte qu'aucune puissance n'était capable d'enrayer. Les anciens écus à la couronne de France, comptés normalement pour 22 sous G deniers tournois, valurent à Tournai jusqu'à 7 livres ; au lieu de 34 gros de Flandres que l'on donnait normalement par livre tournois, il vint un temps que l'on n'en paya plus que 6.

En second lieu les gouvernements s'attaquèrent au

(1) Sur toute cette question, cf. Ordonnances, t. x et xi.

titre des monnaies. Si celui des espèces d'or fut à peu près respecté, la monnaie blanche subit des altérations telles que les gros deniers d'argent, dit gros de France, valant £0 deniers, qui contenaient \l deniers 16 grains de métal fin, furent réduits à 4 deniers en 1419, et tombèrent jusqu'à 2 deniers 12 grains. P]ncore les monnayeurs fraudaient-ils sur le titre légal.

Les conséquences de la faible monnaie sont connues. Mais, à une époque où les échanges ne s'opéraient pas à toutes distances avec la même facilité que de nos jours, elles ne se faisaient pas sentir partout en même temps ni avec une égale acuité. Tournai offrait, à ce point de vue, un champ d'expérience singulièrement démonstratif. L'on y importait des Flandres et du Hainaut la plupart des choses nécessaires à la vie, c'est-à-dire de contrées où les monnaies françaises ne circulaient pas au cours officiel, mais bien à la valeur réelle. Par conséquent, dès l'instant que la monnaie s'affaiblit, le bourgeois de Tournai vit s'amoindrir son pouvoir d'achat.

Tout le monde n'y perdait pas, il est vrai. " Dont les bourgeois et rentiers appauvrissaient •' , dit la chronique, « mais les marchands gagnaient et enrichissaient (1) •'. En effet, les premières victimes furent les anciens capitalistes, bourgeois et rentiers, dont les revenus se trouvèrent réduits dans la même mesure que la monnaie de compte. La Ville elle-même, qui percevait les impôts en livres et sous tournois, et devait payer ses rentiers en écus d'or (2), vit ses finances

(1) De Smet, p. 370.

(2) Publication du 6 juin 1421, pour la réforme des monnaies. La ville devant servir ses rentes en florins d'or, y est-il dit, elle n'aurait pas de quoi réparer la forteresse et les édifices qui y appartiennent, ni de quoi la pourvoir et garnir, ainsi que nécessité en est vu la disposition du temps.

compromises. Autre chose du commerce. Il haussa ses prix; ceux qui vendaient des denrées officiellement taxées se tirèrent d'affaire, dit encore la chronique, en traitant en monnaie flamande ; les marchands de métaux firent fortune ; l'on pécha en eau trouble.

Plus complexe était la situation des gens de métier. Ils souffrirent de la mauvaise monnaie; car on eut beau élever les salaires (1), il fut impossible de suivre l'allure désordonnée des prix. Mais ils devaient souffrir aussi du retour à la circulation saine pour le paiement de leurs loyers et de leurs dettes, de sorte que le remède, comme le mal, produira une crise.

L'affaiblissement de la monnaie débuta en France par les ordonnances du 10 mai 1417 et du 7 mars 1418, qui firent passer le cours du marc d'or, de 72 à 82 et à 103 livres tournois, et celui du marc d'argent de 7 a 8 livres, tout en réduisant' le titre de certaines espèces. Mais elles ne furent pas appliquées à la Monnaie de Tournai, les ministres de Charles VI en ayant redouté les effets sur l'esprit public d'une ville si exposée à l'influence bourguignonne. Jean sans Peur, parvenu au pouvoir, n'avait pas à garder les mêmes ménagements; moins d'un mois après son entrée à Pnris, les généraux des finances annoncèrent qu'on allait forger à Tournai la même monnaie que dans le reste de la France. Le public, à ce qu'il parait, n'aperçut pas le danger de prime abord; les Trois- Cents et les notables répondirent qu'ils obéiraient au roi, consentaient à ce qu'il ordonnait, et recevraient la

(1) Cf. Publications, 19 mars 1420 : Les maçons et charpentiers, tenus pour maîtres et bons ouviners, pourront, pour leur salaire de chaque jour, avoir seize petits blancs du roi. Quant aux autres, il en sera brièvement ordonné ».

monnaie qu'il lui plairait de Mre forger. Mais les cliefs et conseil, plus avisés, envoyèrent Willeries à Paris avec mission d'exposer le préjudice que la nouvelle monnaie pourrait faire à la ville. Ce délégué revint le 12 septembre porteur de lettres qui concédaient quelques avantages (1).

Mais, une fois la mesure appliquée, le peuple sut à quoi s'en tenir et se récria. C'est ainsi que en avril 1419, les délégués des Consaux répondaient à une ambassade du duc de Bourgogne que, « vu le temps présent et le cours des 7nonnaies, il n'est faisable ni bon (V assembler la communauté r> (2).

L'on murmura si haut que les récriminations parvinrent aux oreilles de Charles VI. " Le roi se plaint, dit une ordonnance communale du 3 juin, que, depuis peu de temps ença, plusieurs populaires et autres d'icelle ville ont parlé vilainement et outrageusement sur le fait et cours de ses monnaies, qui est le plus spécial et principal membre de son domaine; en injuriant les membres de son grand conseil et autres ses officiers qui s'entremettent du fait desdites monnaies; en les diffamant, chargeant leur honneur et menaçant. . . Attendu que, en la monnaie de Tournai Von forge de meilleur aloi qiCen tout le demeurant du royaume^ défense (entre autres choses) de donner aux monnaies autres noms qu'elles ont... ^ (3) Bientôt d'ailleurs la Monnaie de Tournai fut soumise aux règles établies par tout le royaume (4). Aussi, voyons-nous le cours

(1) Consaux, 7, 8 et 9 août 1418. Voyage de Willeries, du 11 août au 11 septembre (Ext. i 169-171). On ignore le contenu des lettres des généraux des finances qu'il déposa le 12 (Consaux) ; mais il résulte d'autres textes que la Monnaie de Tournai jouit de certains avantages.

(2) Ext. I 177. '

(3) Publications, 3 juin 1419.

(4) Consaux, 23 juillet 1419. (Ext. i 180).

du froment monter de 15 à 21 sous 8 deniers la rasière (1).

Au congrès d'Arras en octobre, le doyen du chapitre de Tournai, Guillaume Arnault, exposa au nom des communes : " les monnaies du temps passé ; et comment, par leur bonté, toutes gens venaient marchander, et le royaume était enrichi. Mais, par les monnaies du présent, tout allait à déclin et ne se pouvaient les bonnes villes ni le peuple chevir (2) ; et s'il n'y était remédié, il en pourrait venir plus grand scandale. Au pays du duc de Bourgogne, on ne recevait point ladite monnaie ; de même ceux de Hainaut et de Brabant la prenaient en dessous du cours. Et supposé que les profits des monnaies montent à deux millions quatre cent mille livres, le roi n'en a point trois cent mille, mais l'ont les maîtres ouvriers monnayeurs et changeurs.... Et s'il n'y était pourvu dedans la Noël, grand scandale s'en pourrait ensuivre, tellement que le roi ne pourrait venir à temps « (3).

Ces graves paroles firent impression. Les députés de Tournai furent invités à revenir à Arras le 28 pour traiter spécialement cette affaire. Arnault ayant réitéré ses doléances, Pierre de Hauteville, au nom du duc.

(1) Publications, assai du pain, juillet et août 1419. Chaque fois que le blé hausse de 2 s. 10 d. la rasière, on devra diminuer d'une once le poids du pain de denni-blanc; et d'une demie once le poids du pain de maille (Publications, même reg. fo 311). Une publication du 5 août 1419 a pour objet d'empêcher l'exode des petits blancs (pièces de 5 d. t. de frabrication ancienne), lesquels disparaissaient au fur et à mesure qu'on émettait des gros selon la nouvelle ordonnance.

(2) Tirer d'affaire.

(3) Séance du 21. Cf. ext. i 192. A ce propos l'on peut remarquer que les familles attachées à la Monnaie de Tournai, les Hauteville, les Le Muisis, les Bernard, les D'Aubermont, firent fortune. Cf. les diverses notices sur Pierre de Hauteville et les généalogies du comte P. -A. du Chastel.

en reconnut le bien fondé, et promit que le roi y aviserait. Pour l'heure, il prit l'engagement de ne plus forger à Tournai de camaïeux, c'est-à-dire de gros de France du dernier modèle, qui étaient pires que tout le reste ( 1 ) .

Mais il n'en alla pas mieux : l'année 1420 vit l'avilissement des monnaies porté au comble ; à Tournai, le froment monta à 28 sous en juillet, et à 60 en décembre (2).

Sur la complainte du peuple, qui ne pouvait payer en cette monnaie les vivres achetés en Flandres et en Hainaut, les consaux projetèrent des mesures (26 juin); mais ils n'avaient aucun pouvoir en cette matière. Les gens de la Monnaie, devant aller à Paris, proposèrent à la ville de leur adjoindre des députés pour demander un remède à la situation. Mais c'était au lendemain du traité de Troyes. " On ne savait si la ville était en grâce ou non, entendu qu'elle était enviée de plusieurs, pour ce qu'elle était entière et la moins dommagée des autres bonnes villes du royaume ; et ceux qui iraient par delà pourraient être interrogés et requis de plusieurs choses.... et qu'on leur mettrait sus d'avoir plus grand pouvoir qu'ils n'auraient, et contraindrait à faire serment comme ceux de Paris '^.L'on s'abstint donc (3).

Cependant les Consaux cherchaient un expédient. Une assemblée de notables émit le vœu que " la blanche monnaie suivit l'or « c'est-à-dire que le rapport normal fut rétabli entre les deux métaux. Si l'on n'obtenait rien du roi, y fut-il dit, l'on pourrait coter

(1) Ext. I 193, 194.

(2) Publications, assui du pain.

(3) Consaux, 26 juin et 12 juillet. Ext. i 201-203.

les gros de France à 24 pour 20 sous, soit à la moitié du cours officiel (1). Mais c'était chose grave que de donner à la monnaie un cours illégal ; quand il fallut se prononcer sur le projet élaboré par une commission, les avis furent très partagés, tant au sein des Consaux que parmi le peuple. N'y avait-il pas « péril d'abus -, danger de perdre la loi? (2).

Sur ces entrefaites, Charles VI renonçait à forger à Tournai de la monnaie blanche et noire telle qu'en ses autres Monnaies, puisque le commerce n'en voulait pas. Mais afin de ne pas laisser échapper le billon d'argent répandu dans la contrée, il créa une Monnaie à Arras (3). Il n'appert point toutefois que l'on ait cessé complètement ici la frappe du métal blanc.

La question monétaire fut portée à l'ordre du jour des Etats-Généraux. Une ordonnance du 19 décembre rétablit le cours normal des écus d'or, soit vingt-deux sous six deniers, et décréta l'émission de bonnes pièces d'argent (4). Pour activer le monnayage du métal blanc, dont le prix était réduit à 7 livres le marc, elle imposa au pays une aide en marcs d'argent. Les députés de Tournai discutèrent la part de leur ville dans cette contribution, et, de quatre mille marcs, somme à

(1) Ibid. 24 juillet.

(2) Consaux, 28, 29 août, 3, 5 septembre (Eit. i 207).

(3) Ordonnance donnée à Corbeil le 10 août 1420 (Ordonnances, t. xi p. 95). La décision semble avoir été prise lors du voyage des délégués de la monnaie à Paris. Le 19 septembre Hauteville proposa aux Consaux d'abaisser le cours des gros à deux blancs (au lieu de quatre), moyennant de faire une aide au roi ; il les entretint aussi « touchant forger monnaie à Tournai ou l'aller forger à Arras ».

(4) Ordonnances, XI 107.

laquelle on l'avait fixée d'abord, la firent réduire à deux mille ; encore le métal fourni devait-il être monnayé à Tournai même (1).

Mais la réforme resta sur le papier, bien que la Ville eut consenti à donner trois mille marcs afin de pouvoir forger tout de suite une bonne monnaie (2) . Alors on se tourna vers Philippe de Bourgogne, qui gouvernait tout dans ce pays, lui demandant « une monnaie corollaire et semblable à celle du pays de Flandres y> ; car l'avilissement de la monnaie française se manifestait tout particulièrement ici par son rapport à la monnaie flamande. La démarche de Wettin et de Cathine auprès du duc aboutit à un projet de règlement, destiné à régir Tournai jusqu'à ce que l'ordonnance générale fut appliquée.

Ce projet fixait le cours officiel des pièces d'or — restées à peu près saines, comme on sait — au taux pratiqué en Flandres, soit 30 sous pour la couronne et 20 pour le mouton. Quant aux pièces d'argent — pour lesquelles il fallait tenir compte, non seulement de la valeur factice du métal, mais encore de la falsification du titre — les gros de France de 20 deniers furent évalués à 5 deniers. Comme cela ne devait pas faire l'affaire de tout le monde, le projet stipulait que les dettes contractées depuis un an pourraient être remboursées en faible monnaie dans un délai à déterminer (3).

Philippe, se faisant fort de l'approbation du roi proposa de donner immédiatement force exécutoire au règlement susdit. Mais les Trois-Cents, réunis le 20 avril, ne furent pas unanimes ; certains ne voulaient

(1) Ext. I 214, 217.

(2) Ibid. 220, 223 in fine.

(3) Consaux, 14 et 19 avril (Ext. i 222-224).

|)as agir sans une assemblée de la communauté (1); si bien que, le duc étant passé par Tournai le lendemain, il fut convenu qu'on attendrait les ordres de Paris. En mai les écus à la couronne valurent plus de sept livres.

Cependant le retour à la forte monnaie se préparait dans le royaume. Le 12 avril, Henri V fît publier à Rouen une ordonnance semblable à notre projet ; d'où grand émoi à Paris, et hausse vertigineuse des prix, en prévision de la dépréciation des espèces courantes. Pour les petites gens c'était une calamité : par avance les vivres enchérissaient; puis tout à coup, pour payer l'impôt, les loyers, les fermages, les cens et rentes, il allait falloir quatre fois plus de monnaie (2). De tous les bruits alarmants qui coururent alors, quel est celui qui parvint à Tournai le 9 mai, l'on ne sait : toujours est-il que, durant la nuit, " s'assemblèrent aucuns au marché pour aucunes nouvelles qu'ils avaient ouïes V . Ce fut une émeute, durant laquelle les foulons, toujours au premier rang en pareille occasion, forcèrent le beffroi et mirent en liberté les prisonniers, non sans injurier et battre copieusement les gardes. Mais le pouvoir communal était en mains puissantes; l'ordre

(1) Ibid. dimanche, 20 avril. Le duc ce à lendemain serait en cette ville ; et si les bonnes gens d'icelle lui veulent faire aucune requête, ledit seigneur s'y inclinera et se fera fort de faire passer par le roi ladite provision ». La présence de Philippe à Tournai le 21 est établie par les. présents de vin. Il convoqua les Tournaisiens pour le 27 à Arras, où il insista encore sur le serment de la paix finale et prépara une campagne contre les partisans du dauphin. C'est pourquoi j'incline à croire que l'assemblée du 20, dans laquelle furent réunis « plusieurs des Trois-Cents et autres des plus notables » délibérant par paroisses, est celle qui trancha la question du serment de la manière indiquée par la chronique.

(2) Tuetey, op. cit., p. 153

fut bientôt rétabli (1). Et, le 6 juin, l'ordonnance de Philippe, approuvée par le roi fut publiée, ainsi qu'une nouvelle taxe des denrées alimentaires, laquelle fixait, par exemple, le prix de la cervoise à six deniers le lot au lieu de quinze (2) .

Une telle réforme soulevait quantité de questions. Ainsi, les droits de la ville étant affermés, à partir de quelle date les fermiers devraient-ils s'exécuter en forte monnaie? La commission spéciale constituée pour l'application de l'ordonnance fit une distinction entre les fermiers des g7xmdes censés — pain, poisson, vin, bière, bois de Breuze — à qui l'ordonnance fut appliquée dès sa publication, et ceux des innombrables menues censés, qui, payant par trimestre, purent acquitter en faible monnaie le trimestre commencé. MM. des Consaux et leurs employés n'eurent garde de s'oublier : jusqu'au 20 août, terme du premier semestre, ils laissèrent leurs gages à l'ancien taux, malgré l'amélioration de la monnaie, en considération « des grandes peines et travaux qu'ils ont eus... et du petit salaire qu'ils ont longtemps eu par la faible monnaie qui a couru « (3).

Ce n'est pas tout. Le gouvernement mettant le même

(1) Ext. I 227. Publications du 10 mai : Jehan Letailleur, Hennequin de Hemlewez, Jehan Lecomte sont cités devant les prévôts et jurés, « à cause de ce que eux, par leur mauvaise malisse, ont violentement eflforchié le belfroy, séduit, batu et injurié les gardes d'icelui, si que ceulx qui y estoient prisonniers en eschappèrent et issirent ». — « Que tout tisserand, foulon et autres gens de mestier qui œuvres ont, voisent, du jourd'hui en avant, ouvrer chacun du mestier qu'il scet, sur x livres et estre mis es prisons de la ville. Et que tous tainteniers et taintenières assoent leurs œuvres, et tous drappiers et drapières, et envoient leurs drappées pour les y faire taindre, sur ledite paine », — Un messager alla trouver l'évêque « afin qu'il excusast la ville de certain effroy advenu en icelle le jour de le dedicasse Notre-Dame au soir, et pour le fait des monnaies ».

(2) Publications.

(3) Consaux, 10 et 17 juin (Ext. i 228-230).

empressement à décrier la mauvaise monnaie que naguère à l'émettre, une ordonnance donnée à Lagny le 12 octobre abaissa le cours des anciens gros à deux deniers maille tournois, soit une réduction de moitié. Quand, le 3 novembre, le bailli de Tournai voulut publier ce nouvel édit, l'on jeta les hauts cris. Comment opérer, de jour à autre, une pareille révolution? Il fallait des mesures transitoires pour le paiement des dettes, pour le prix des boissons et des vivres, pour les salaires, pour le change ; il fallait soustraire à l'ordonnance l'échéance de Noël prochain, d'autant plus que les nouvelles pièces d'argent faisaient défaut à Tournai. Le bailli n'entendant aucune raison, l'on s'adressa encore au duc. Après une visite de l'évêque et de Jean de Pressy, trésorier de France, le cours des anciens gros fut fixé à trois deniers. Mais comme il eut été injuste d'imposer cette évaluation pour le règlemet des dettes antérieures à la Saint-Remy, la Ville permit à ses débiteurs de s'acquitter en monnaie de Flandres au cours du change pratiqué avant l'ordonnance (1). Enfin, à partir de janvier 1422, les ordonnances royales qui avaient rétabli la forte moimaie furent appliquées intégralement (2) .

(1) Consaux, 3, 5, 6, 7 novembre, 2 décembre.

(2) Comptes d'entremise, 1421-1422 : Dépenses faites à partir du 23 janvier 1422, « que le cours de la monnaie commença à 34 gros de Flandres et 2 deniers tournois pour une livre tournois w. Celle-ci ne valait que six gros de Flandres en 1421!

T.E gouvp:rnement anglo-bourguignon,

« Nous sommes gouvernés en ces tribulations et douleurs, qui ont couru en ce royaume, par le moyen et conseil de notre redouté seigneur Mgr le duc de Bourgogne ?' (1). En effet, la politique anglaise, s'appuyant sur l'alliance bourguignonne, rendit Philippe tout-puissant dans le nord de la France, et particulièrement à Tournai. Cette ville parut se confondre, sous ce régime, avec les communes des états bourguignons ou inféodées de longue date au parti bourguignon, prenant part à leurs assemblées, et sans cesse tournée, non plus vers Paris, mais vers la Cour du duc. On l'a vu à propos de la monnaie.

Or Philippe ne songeait qu'à guerroyer contre les dauphinois, dont les partis, éparpillés le long de ses frontières, lui laissaient peu de repos. C'est pourquoi il tint à Arras, en avril 1421, un congrès, auquel se rendirent, de la part des Tournaisiens, Simon de Saint-Génois et Guillaume Cathine, mandataires habituels de la ville auprès de lui. Ces députés refusèrent, une fois de plus, de se lier à la coalition anglobourguignonne par un serment (2). En juin, nouvelle

(1) Ext. I 251. Le duc fit sa « joyeuse entrée et première venue » à Tournai le 12 février 1421, accompagné du comte de Saint-Pol, de mesdames de Hainaut et de Brabant, de Jean de Luxembourg, de l'évêque de Thérouanne, etc., et y passa la journée du 13. (Comptes d'entremise, 1420-1421).

(2; Ext. I 22.5.

conférence, qui précisa la demande du duc : il fallait que Tournai lui envoyât des tentes et 60 arbalétriers, lui versât les trois mille marcs d'argent votés pour l'amélioration de la monnaie ( 1 ) .

L'argent, on voulut bien le lui donner, à condition d'avoir une bonne monnaie; autre chose des soldats. L'évêque, s'étant entremis, obtint que, moyennant un prêt de trois mille couronnes, cette ville serait exemptée d'envoyer à l'armée et demeurerait en la grâce et bienveillance du duc, qui se ferait fort de lui assurer la paix. (16 juin) (2). L'on fit d'abord la sourde oreille bien que la demande eut été réduite d'un tiers. Enfin le duc avant réclamé une seconde fois des soldats, force fut de financer (3).

Les lettres patentes données par Philippe, devant Saint-Riquier, le 19 août 1421, forment le premier anneau d'une longue chaîne de traités. Moyennant l'engagement de deux mille écus d'or, il promit d'avoir les habitants de Tournai en sa bonne grâce et leur accorda trois articles :

I. Tous les habitants de la ville et de la banlieue tenant de lui fief ou arrière-fief seront exemptés du service militaire durant la prochaine campagne.

II. Les Tournaisiens pourront aller et venir et résider dans ses états.

III. La ville sera dispensée d'envoyer à son service soixante arbalétriers (4).

Mais tout cela fut remis en question ; et, qui plus est, des exécutions furent commencées contre les vassaux réfractaires. Que se passait-il?

(1) Ibid. 228.

{2) Ibid. 229. Thoisy était, depuis 1420, chancelier du duc de Bourgogne.

(3) Ibid. 230.

(4) Chartrier.

Devant Saint-Riquier, les forces dauphinoises grossissaient à vue d'œil. Philippe, s'étant fait octroyer par le roi l'autorisation de lever les trois mille marcs d'argent et de les consacrer aux frais de ses armements, haussa ses prétentions. C'est quatre mille couronnes que l'évêqae, se fondant sur les ordres et sur les intérêts du roi lui-même, invita la ville à débourser (1). Le 31 août, une assemblée de cent soixante notables, à l'unanimité moins treize voix, décida de s'exécuter, sous une réserve : si la monnaie n'était pas améliorée, et que par conséquent, les trois mille marcs d'argent n'étaient pas dûs, la somme de quatre mille couronnes versée au duc ne le serait qu'à titre de p7^êt. Mais Thoisy hésita, n'osa point s'engager, finalement offrit deux mois de répit moyennant un prêt de deux mille couronnes. Quinze jours après, la combinaison votée le 31 août fut acceptée par les mandataires du duc et mise à exécution (£).

La campagne terminée par la victoire des bourguignons à Mons-en-Vimeu, il fallut parer à d'autres inconvénients. Car les gens d'armes, en revenant, ravageaient le pays et détroussaient les voyageurs ; d'autre part les Tournaisiens qui avaient des biens dans les états du duc éprouvaient quelque peine à faire rentrer leurs fermages. Sollicité par Saint-Génois et Cathine, Philippe exigea une nouvelle avance de deux mille couronnes (3), au reçu de laquelle il délivra, le 12 décembre à Bruges, des lettres qui prorogèrent celles du 19 août jusqu'à la Toussaint 1422, en y ajoutant trois nouveaux articles.

(1) Ext. I 233.

(2) Ibid. 234-236.

(3)Ibicl. 241.

I. Les habitants de Tournai et de la banlieue pourront avoir leurs cens et rentes, tant de grains et d'argent qu'en autre manière, paisiblement portés et menés à Tournai, sans leur souffrir donner empêchement ou destourbier. Si leurs dits cens et rentes étaient arrêtés, le duc les ferait mettre, sans dépens, à pure et pleine délivrance.

II. En la banlieue de Tournai, ni au bailliage de Tournaisis, ne pourront venir pour séjourner, aucunes gens d'armes ou de trait ou autres qui y prennent vivres ni autres choses quelconques. Si d'aucuns y venaient qui fissent dommage, le duc les ferait incontinent chasser par ses gens et officiers, et ferait tenir les habitants de la banlieue et du ])a illiage quittes et paisibles de toutes oppressions.

III. Le duc ne réclamera pas les trois mille marcs d'argent avant la Toussaint (1).

Au mois de janvier 1422 Philippe partit pour Paris, et de là pour la Bourgogne, où il devait s'attarder jusqu'en août, tandis que le roi d'Angleterre assiégeait Meaux. Or, dans les premiers jours de mars, Hugues de Lannoy — récemment créé maître des arbalétriers de France et lieutenant de Jean de Luxembourg, qui commandait les anglo-bourguignons en Picardie — réclama, de la part du roi, les deux mille marcs d'argent restant dus pour l'amélioration de la monnaie (2). Si les lettres du 12 décembre en avaient éloigné le terme de paiement, il est vrai de dire que, dans l'entretemps, la question monétaire avait été réglée. Les Tournaisiens ne contestèrent donc pas leur dette, mais invoquant les promesses de Philippe, pro-

(1) Pièces justificatives, 4.

(2) Ext. I 250. Saint-Genois, Pierre Le Muisis et Cathine conférèrent avec Lannoy à Lille les 11 et 12 mars (Comptes d'entremise, 1422. Voyages).

posèrent d'attendre son retour. En mai, nouvelles lettres du roi. Meaux ayant capitulé le 2, la reddition de quantité de places s'en étant suivie, Henri V se préparait à balayer tout le Nord ; c'est pourquoi il fit demander par son beau-père aux Tournaisiens de l'argent et des arbalétriers. Lannoy, consulté, opina qu'il n'y avait qu'à payer (1). Les notables se firent bien tirer l'oreille; mais, comme il y allait du maintien de la paix, ils finirent par céder. C'est au duc de Bourgogne que la somme, équivalant à 10.400 écus d'or, fut versée dans le courant de septembre (2).

Cependant des événements imprévus allaient changer la face des choses. Le 1 1 juin, Henri V était parti pour Compiègne, emmenant le roi et la reine de France, dans le dessein de prendre possession de cette ville, qui lui avait été rendue par traité, et d'aller ensuite réduire le Crotoy. Mais, atteint par la maladie, il dût bientôt revenir à Vincennes, et y mourut le 31 août. Le chroniqueur tournaisien a écrit son oraison funèbre de la manière que l'on sait. Revenu en Flandres après les funérailles de son allié, le duc de Bourgogne y apprit bientôt la mort de Charles VI, survenue le 21 octobre.

Durant la période que terminent ces événements, la situation politique des Tournaisiens fut équivoque et provisoire, grosse de difficultés. Sans être de l'obéissance du dauphin, ils refusaient de porter les armes

(1) Consaux, 20 28 mai. Cf. ext. i 253. 254.

(2) Ext. I 257. Des lettres de Charles VI, du 5 et du 17 juin 1422, autorisèrent à cet effet l'émission de deux mille couronnes de rentes viagères sur la ville (Chartrier). Durant les années 1421 et 1422, les Tournaisiens versèrent donc à Philippe 16.400 couronnes, soit environ 550.000 fr., valeur relative. (Cf. Liasse n^ 2841).

contre lui ; quoique soumis officiellement au gouvernement anglo-bourguignon, ils devaient acheter la paix au duc de Bourgogne; sujets de Charles VI, « ils avaient l'œil au dauphin comme à leur futur seigneur " (1). Lors de son passage à Paris, en septembre, Philippe avait prorogé jusqu'à la Toussaint 1423 le modus Vivendi établi l'année précédente (2) ; mais cet arrangement su1)sistera-t-il dans le nouvel état de choses ?

(1) C'est l'expression employée dans plusieurs chartes.

(2) Chartrier. Lettres du 21 septembre 1422.

§ IV

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