‹ Les tournaisiens et le roi de BourgesChapitre 12 sur 50 · LE DAUPHIN · texte numérisé non relu

LE DAUPHIN

" Voix couroit le dauphin estre mort, aucuns certifiant l'avoir vu enterrer. Mais rien n'en estoit; car, pour ce temps, se tenoit à Bourges en Berry, secrètement et à petit estât. Et disoient aucuns que, pour plus de sûreté, on l'avoit feint mort, et enterré quelque corps en son nom ^ (1). Non seulement les états du duc de Bourgogne, mais la Picardie, la Champagne, Paris, la Seine et la Loire, séparaient les Tournaisiens du vrai héritier de France. Et l'on avait beau jeu de répandre à son sujet toutes sortes de faux bruits*

Pourtant, sa correspondance ne fut jamais interrompue longtemps. Il écrivit après Montereau, il écrivit en février 1420; de Poitiers, où il préparait la campagne contrôles Anglais, il adressa des lettres closes à Tournai (2). Mais les magistrats fermaient l'oreille à ses appels. Bien plus, un corps de trois cents dauphinois de Guise avant menacé Mortagne, la Ville envoya quatre dizaines d'arbalétriers, deux d'archers et

(1) De Smet, p. 370. Il y est fait allusion dans les patentes du 9 septembre

(2j Ext. I 181. Enguerrand Payen apporta, le 26 février 1420, des lettres du dauphin et d'autres seigneurs (Comptes d'entremise, 1420. Dons, grâces et courtoisies). — Consaux, 9 juillet 1420 « Des let res closes envoyées par monseigneur le Daulphin : les Consaulx les ont oyes; se laisse-t-on cette besogne en ce point ».

des canons au secours du Bègue de Lannoy, le capitaine bourguignon de cette place (1).

C'est alors que, stimulés par la honte du traité de Troyes, les armagnacs de Tournai se réveillèrent. A leur tête s'était placé, depuis la fuite de Jacques Coure, l'un des hommes qu'on a vus se compromettre avec lui en février 1418 : Jean Martin — fils de l'escrinier Etienne Martin, qui travaillait à Saint- Jacques en 1373 (2) — bourgeois de condition modeste, tantôt eswardeur ou l'un des VI, mais écarté de la Loi après son algarade. En juillet 1420, on le dénonçait au bailli, nous ne savons au juste pourquoi; dès lors, sans doute, il se remuait (3).

Martin vit la pression qui s'exerça pour arracher aux Tournaisiens le serment de la paix finale ; il entendit gronder les menaces de Henri V; c'est alors, dans les plus mauvais jours, tandis que Melun succombait, qu'il tenta la démarche relatée parce très curieux document :

De par le Roy.

Très cliiers et bien amez. Jà piècà, permy qu'il estoit nouvelles que notre adversaire d'Angleterre, derrainement trespassé, vouloit tirer vers notre ville de Tournay pour la mettre en son obéissance; notre amé eschançon Jehan Martin, et autres noz bons bourgois de ladite ville eussent envoie par devers nous, en notre chastel de Mehun, un nommé Arnoul de la Roë, pour avoir notre provision de faire et mettre sus, en ladite ville, baniêres des armes de feu notre très cher seigneur et père, que

(1) Consaux, 8 juillet. Ext. i 202. La tentative sur Mortagne fut opérée par • plusieurs gens d'armes de la garnison de Guise, qui étaient à Lahire et autres capitaines » (Comptes d'entremise, 1420. Dons, grâces et courtoisies).

(2) Mémoires, xx 242.

(3) Consaux, 3 juillet. « Messire Fr. Alacris, chirurgien, après les paroles qu'il a dites à messire le bailli, présents le Prince (Pierre de Hauteville) et le Bègue (Baudouin de Lannoy), touchant Jeh. Martin, à lui récitées, répondit, sur ce requis, qu'il ne déniait point les dites paroles, ni ce que lesdits messire le bailli et le Prince en avaient dit et déposé, mais s'y rapportait )\ Martin fut e.xclu de la Loi le 17 février 1419 (Consaux).

Dieux absoille, et des nôtres. Auquel Jehan Martin, nous eussions envoie certaine cédule signée de notre main, contenant créance audit de la Roë sur le fait des dittes banières.

Si doubte ledit Jehan Martin que, à l'ocasion des dites bannières, qui lors, soubz la dite créance, furent faites et mises sus, il ne soit, de par vous ou autrement, travaillié ou empeschié, comme il nous a fait remonstrer. Pour laquelle chose, nous vous signifions et faisons savoir que les dites bannières sont venues de notre voulenté et consentement, et de ladite créance. Si vous mandons que, pour occasion de ce, vous ne le travaillez ne faites travaillier ni empeschicr en quelque manière.

Donné en notre ville de Bourges le xx^ jour de juillet (1).

Charles. Budé.

Installé à Mehun-sur-Yèvre au mois de septembre, pour n'en plus sortir avant le 8 janvier, c'est en octobre que le dauphin reçut la visite de Delaroë. L'on était alors au plus fort de la crise monétaire : la Monnaie de Tournai périclitant, le gouvernement avait décidé de la supprimer. Informé par Delaroë, Charles crut de bonne politique d'intervenir comme régent dans cette affaire, en proposant une solution conforme aux intérêts de la ville et aux siens propres. C'est l'objet de ses lettres patentes du 31 octobre. Fort habilement, elles furent adressées personnellement aux sommités de la bourgeoisie : aux prévôts Marc Villain et Jean Coppet ; aux majeurs des deux échevinages Ernoul de Waudripont et Simon de Saint-Génois ; à Roger de Clermès mayeur des eswardeurs, à Jean Wettin et au receveur

(1) Original au chartrier, layette spéciale des lettres closes de Charles VII. En considérant l'itinéraire de Charles VII, les voyages de J. Martin et l'enchaînement des faits, l'on ne peut dater cette lettre que de 1423. Quant à la démarche de Martin, il n'y a guère de doute : l'itinéraire de Charles et les patentes du 31 octobre 1420 en précisent l'époque. De plus, je lis dans les Consaux le texte suivant à la date du 8 novembre 1420 : « Les despens requis et demandés par Jeh. Martin, qui montaient à 37 1. 8 s. 10 d. t. sont taxés e t modérés à 27 1. 8 s. 6 d. t. » Ne serait-ce pas le prix du voyage de Delaroë ? Au reste, aucun compte ne relate la dépense.

Philippe de Bourgh elles. S'y référant à des lettres antérieures, — dont on n'a pas d'autre mention — le régent ordonnait de forger à Tournai des pièces d'or et d'argent semblables à celles qu'on y fabriquait en 1415 et 1416, c'est-à-dire irréprochables. Et comme, à raison des circonstances, le personnel de la Monnaie s'égrenait : " comme aucuns de ceux qui y sont de présent pourraient être non profitables : par quoi icelle Monnaie pourrait être en voie de chômage « , il autorisait les susnommés à désigner les fonctionnaires et ouvriers nécessaires. Quant au seigneuriage, " attendu l'empêchement et détention de Monseigneur par ses ennemis « , il défendait expressément d'en rien délivrer à personne sans lettres spéciales passées en son grandconseil (1). Mais à quoi bon tout cela, puisque Tournai ne reconnaissait pas la régence?

Delaroë revint en novembre, et le parti s'organisa. Jean Martin et ses amis firent confectionner une bannière de drap pers aux armes du roi et du dauphin « afin, si aucune chose advenait, qu'ils se recueillissent et missent ensemble dessous icelle ^ (2) . Dès lors commencèrent des conciliabules secrets chez les principaux d'entre eux, chez Martin lui-même, chez Jean Canet, chez Sohier Groul, chez Jean Autoupet, chez Colart de Lille et plusieurs autres (3). Notons que les trois derniers nommés appartenaient à la puissante corporation des bouchers. Cela fut rapporté à Paris, et voilà pourquoi Charles VI, Henri V et le duc de Bourgogne

(1) Original. Pièces justificatives, 3.

(2) De Smet, p. 377. Il y est question d'une seule bannière aux armes du dauphin. Le mémoire des bourgeois (Archives du Nord. Collection Errembault, no 98 ancien T 34 pièce 83) attribue à Martin et à Canet la confection de deux bannières aux armes du dauphin. De celle de Canet, l'on fit plus tard une courtine à la grande boucherie (Cf. Ext. ii 195j.

(3) De Smet, ibid.

se plaignirent des « séditieux ^ de Tournai, pourquoi l'évêque parla de " gens qui tenaient maisons mauvaises ", pourquoi Philippe prétendit savoir " qu'il j avait en cette ville gens qui favorisaient M. le dauphin, et que nous recevions souvent de ses lettres ?'.

Des lettres du dauphin, il en vint encore au moment même que l'on discutait à Tournai la députation aux Etats-Généraux, apportées celles-ci par Jacques Bouteiller, dont le frère servait le sire de Moy (1).

Mais c'est surtout la victoire de Baugé (22 mars) qui donna de l'audace au parti. Après ce début, le printemps de 1421 parut promettre à Charles de Valois la conquête de la France : organisant à Tours la prochaine campagne, recevant de partout des renforts, allié avec le duc de Bretagne, le jeune prince allait jouer une partie décisive. Il jeta un appel à toute la nation. Le 24 avril, de Mouzon — qui devait être le dernier refuge des armes françaises dans le Nord, — furent ici apportées des lettres écrites par " aucuns des gens de M. le dauphin (2) ^ ; ces gens, c'étaient des émissaires à qui Charles avait donné mission d'aller jusqu'à Tournai, si périlleuse que fut l'entreprise, et d'y parler en son nom.

Les Consaux ne répondirent pas. Mais voilà que le 5 mai l'un de ces envoyés, Jean Cauquerel, eut l'audace de se présenter devant eux sans avis préalable, et

(1) Consaux, 10 décembre. Le compte d'entremise de 1421-1422 (Voyages et autres) donne le détail ci-dessus, lequel n'est pas sans intérêt eu égard aux nombreuses missions de Bouteiller,

(2) cf A Jaquemin, fil Bertran le Merchier de Mouson, le 24® jour dudit mois (avril 1421), qu'il apporta à mesdis seigneurs lettres closes qu'il disoit à lui avoir esté bailliez par aucuns des gens de monseigneur le Dalphin audit lieu de Mouson " (Comptes d'entremise, 1421. Dons, grâces et courtoisies). Le lendemain les Consaux en prirent connaissance.

déposa des lettres du dauphin et de ses ambassadeurs. Démarche des plus intempestives au gré de nos magistrats. Ceux-ci pourtant se décidèrent à ouvrir les lettres, et lurent que les mandataires du dauphin demandaient une garantie de sûreté pour venir à Tournai. Cela, c'était impossible : « Vu la situation de cette ville environnée des villes et pays de Monseigneur de Bourgogne, ce serait la désolation d'encourir son indignation ^. Prière donc aux ambassadeurs de renoncer à leur projet, dont un autre inconvénient serait de '• mettre murmure entre le peuple ^. Cauquerel, nonobstant, fut reçu avec honneur et gratifié de deux lots de vin vermeil (1).

L'indignation prévue ne tarda pas. Le lendemain accouraient Roland d'Uitkerke, l'un des familiers du duc, et Jean Raimel, l'un de ses secrétaires, jetant feu et flamme contre ce Cauquerel, qui avait entrepris, - sous feintes couleurs de faire sédition en la ville et de perturber icelle ^ et qui, de plus, était complice du meurtre de Montereau; et réclamant, au nom du roi, son arrestation. Mais, en dépit de cette injonction, la Ville, fidèle à sa politique, ne prit aucune mesure. [2] Cauquerel, mis « en secrète et sûre muche w en la maison de Gérard d'Esne (3), l'un des rares chevaliers dauphinois qu'on pût trouver à Tournai, y resta longtemps, échappant aux perquisitions

(1) Ext. I 225. Comptes d'entremise, 1421. « A maistre Jehan Cauquerel, le Séjour de may, deux lots de vermeil ».

(2) Ext. 1 226. Les noms de tous les membres des Consaux présents à la réception de Roland d'Uitkerke sont inscrits au procès-verbal, comme si l'envoyé de Philippe les avait rendus personnellement responsables. Cet envoyé fut gratifié de 8 lots de vin vermeil et d'autant de vin blanc (Comptes d'entremise, 1421).

(3) Située rue Saint-Brice, entre la rue Haisme et la rue Fleurie (chirographes de 1416 et de 1425).

que fit le bailli aidé de bourgeois bourguignons (1).

Après cet éclair, l'ombre enveloppe de nouveau, pour de longs mois, le dauphin et son parti. En juillet sa retraite devant les Anglais, en août la victoire des bourguignons à Mons-en-Vimeu firent évanouir les espérances néesàBaugé. La guerre sévissant en Picardie, en Champagne, dans l'Ile-de-France, en Bourgogne, jamais les communications avec Charles ne furent plus difficiles et plus rares. Il faut arriver au 26 mai 1422 pour trouver mention de lettres de lui, patentes et closes, que Pierart de Willeries apporta (2). Les patentes, si ce sont bien celles qu'il avait données à Bourges le 30 mars et que l'on a conservées, traduisent son inquiétude au sujet de la ville de Tournai, " fort enviée de ses ennemis à cause du serment ^^ , et permettent d'affecter à des travaux de défense les six mille livres et le seigneuriage de la monnaie — cadeau qui ne coûtait rien à son auteur et ne profita jamais à ses bénéficiaires, comme nous verrons.

Mais bientôt après, les événements se précipitèrent. En mai, c'est Meaux rendu aux Anglais ; en juin c'est Compiègne; c'est Henri V s'avançant vers le nord. Puis tout à coup, c'est la maladie et la mort du conquérant, suivie, moins de deux mois après, de celle de Charles VI. Désormais il n'y aura plus de parti du dauphin, ce sera le parti du roi.

(1) De Smet, p. 378. « En ceste meisme saison, Gossuin de Lannoi, alors bailli de Tournesis, accompagné de Rogier de Clermès et aultres, alèrent de nuit en la maison de Casteler l'escuier, y cuidans trouver le dessusdit secrétaire (Cauquerel) ; et eulx querrans par toute la maison, boutèrent espées et dagues parmi sacs de laine, le y cuidant estre muchié... » Quant à la chronologie, le chroniqueur confond cette première visite de Cauquerel avec une autre qu'il fit en avril-mai 1423 en compagnie de Jean de Troissy. — Cauquerel avait demandé une réponse écrite pour les ambassadeurs du dauphin. Après avoir plusieurs fois agité la question de savoir si l'on satisferait à cette requête (Consaux, 6 mai, 17 juin, 17 juillet), l'on décida de s'abstenir.

(2) Ext. I 254. Cf. Pièces justificatives, 5.

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