‹ Les tournaisiens et le roi de BourgesChapitre 15 sur 50 · L ELEVATION DES BANNIERES · texte numérisé non relu

L ELEVATION DES BANNIERES

Nous avons résumé l'histoire des mouvements démocratiques qui agitèrent Tournai avant le XV siècle; c'est celle delà défaite constante des métiers. Dépouillés dès 1280 de leur arme la plus redoutable, l'association professionnelle, refoulés en 1307 et en 1367, à peine s'associèrent-ils au soulèvement général de 1382. Cependant ils ne se décourageaient pas. Pénétrés des idées dont l'atmosphère communale était imprégnée depuis un siècle, sans cesse ils préparaient la revanche, et ne supportaient qu'avec impatience la constitution surannée qui mettait Tournai, en quelque sorte, au dernier rang des villes. D'autant plus que, en ce premier quart du XV^ siècle, le courant démocratique prenait partout une vigueur nouvelle. Sans parler des Flandres, ou les corporations dominaient de longue date, Liège en 1419 et Bruxelles en 1421 assistèrent au triomphe du parti populaire; Paris surtout, par la grande insurrection cabochienne, donna le branle aux factions démagogiques. Les Tournaisiens brûlaient d'imiter ces exemples, et la flamme révolutionnaire couvait chez eux, jetant deci delà des étincelles : placards ou chansons contre les magistrats, mouvements de la rue, grèves. Ils n'oubliaient pas que, dans une cave sous la Halle, reposaient captives les bannières des métiers, en attendant qu'une émeute les en fit sortir avec les franchises qu'elles

symbolisaient (1). Rendre aux métiers leurs bannières, c'est la synthèse des revendications populaires.

En ce temps-là encore, les disciples de Jean Huss soulevaient la Bohême et propageaient au loin des doctrines, non seulement hérétiques, mais socialement et politiquement subversives, qui aboutissaient à la démocratie et au communisme. Nous en trouvons ici un écho. Gilles Meursault ou de Meursault, fils d'un chaussetier, doué d'une certaine instruction et quelque peu juriste, avait travaillé trois à quatre ans dans les bureaux " comme clerc d'aucuns officiers de la ville » ; puis, un beau jour, en 1420 ou 1421, s'en était allé vers une destination inconnue (2) . Or voici que, tout juste au moment que notre horizon politique se chargeait de nuages, le 9 mars 1428, un messager de l'official de Verdun vint signaler aux autorités que le chef d'une secte d'hérétiques allait, selon le bruit public, se rendre à Tournai. C'était notre Meursault, qui, au cours de ses voyages, s'était fait hussite, et rentrait dans sa ville natale animé d'un zèle d'apôtre. Le lendemain même, l'on ramassait en plus de quatrevingts endroits des cahiers et rouleaux contenant la doctrine de Prague, que l'auteur se faisait fort d'appuyer sur certains chapitres de la bible, si on le laissait parler au peuple (3).

Pendant quatre jours le procureur-général perquisi-

(1) De Smet, p. 240.

(2) Fils de Liénart de Meursault, acquit la bourgeoisie le 8 février 1415, était des Trois-Cents pour Saint-Brice en 1416 (Consaux, 27 février) et demandait à être •» reçu à procureur » en 1417 (Ibid. 14 juillet 1417). En 1416, il était détailleur de draps (Comptes d'entremise). Le 30 octobre 1420, il vendit une maison rue Saint-Jacques (Chir. de la cité). Il était absent à la date du testament de sa mère (1421). Cf. aussi Mém. xvii 304 et P. Frédéricq, Corpus Inquisitionis.

(3) Ext. II 21.

tionna. Arrêté chez son ami Jaquemart de Bléharies, Meursault subit, à quelque temps de là, le supplice des hérétiques. Mais déjà il avait fait des adeptes et jeté quelques idées troublantes par-dessus tant d'autres qui hantaient les cerveaux ( 1 ) . D'aucuns prétendirent lier sa cause à celle de la démocratie (2) ; et, plus tard, l'on verra les métiers entamer une lutte contre l'Eglise. Les ferments révolutionnaires avaient leur foyer le plus actif dans le quartier de Saint-Rrice, où dominait le bas peuple. Sur ce territoire, constitué à une époque relativement récente par l'acquisition du Bruille et des Chauxfours, les patriciens étaient rares. Dans les rues étroites qui débouchaient sur l'Escaut, à travers le réseau de ruelles et d'impasses qui s'étendait jusqu'au mur d'enceinte et le dépassait par places (3) , c'était la vie ouvrière qui s'agitait. En 1353, l'on y avait compté plus de neuf cents métiers à tisser le drap (4) . Tisserands, foulons, fèvres et teinturiers formaient le gros de la population de Saint-Brice. Et c'est dans ce milieu qu'opéraient les démagogues, les « esmouveurs de commun •' ; c'est là que se tramaient les complots,

(1) Jacques de Bléharies fut exécuté le 21 décembre 1429 sans avoir consenti à se convertir. Un autre fut banni à tous jours le 7 février 1427, pour avoir dit, entr'autres choses, « en exhortant plusieurs à ce propos, que ceulx de Praghe estoient aussi bon chrestiens que nous estions » (Reg. de la loi). — Monstrelet, i, 258, rapporte qu'un groupe de Hussites se réunissait à Sin-lez-Douai en 1422-1428. On en brûla quelques-uns à Arras, à Douai et à Valenciennes. — Il ne faut pas oublier que l'empereur Sigismond, qui fut l'adversaire des Hussites, était aussi celui de Charles VII.

(2) Mém. XVII 304-305.

(3) Monstrelet, ii 7, désigne les bourgeois en ces termes : « ceux du marché et de la vieille fermeté » et appelle le commun : « ceux d'entre deux murs ». En effet, le peuple était répandu surtout dans les anciens faubourgs englobés par la dernière enceinte. Une liste des notables de Saint Brice dressée en 1421, ne porte que trois noms patriciens : Saint-Génois, Hurtebise et Tiébegot (Ech. de Saint-Brice, 14 sept. 1421). Mais la noblesse féodale était assez nombreuse dans ce quartier.

(4) De Smet, p. 184.

c'est de là que partiront les émeutes. La place du Becquerel, seul endroit du quartier où la foule pût se déployer à l'aise, deviendra le Forwn démocratique et donnera son nom aux événements de cette période, que l'on a résumés sous le titre " de guerre des Becquereaux " (1).

Entre le parti populaire, force latente toujours disponible, et les armagnacs devenus le parti du roi, une alliance devait se nouer logiquement. D'abord c'étaient, contre les seigneurs de la Loi, deux éléments d'opposition ; ensuite si l'on considère leurs aspirations, elles s'harmonisaient admirablement. Car, ce qui avait toujours manqué aux métiers, c'était l'appui de la Couronne : les grands bourgeois, alliés de tout temps avec elle, sachant intriguer à la Cour et manier l'argent, avaient l'avantage chaque fois que leurs démêlés avec le peuple étaient portés au pied du trône. Or, voici qu'une occasion s'offrait de rompre cet accord traditionnel et de solidariser les intérêts du roi avec ceux de la démocratie. Il fallait la saisir, accabler les bourgeois sous l'épithète de « traîtres bourguignons ^ et colorer de patriotisme les desseins révolutionnaires. L'idée jaillit d'autant plus naturellement que le dévouement à la monarchie, né jadis dans le cerveau calculateur des bourgeois du XIIP siècle, s'était peu à peu implanté dans l'âme populaire jusqu'à en faire partie essentielle.

D'autre part, si l'on se place au point de vue des agents du dauphin, qui voyaient le patriciat subir l'influence bourguignonne, était-il une meilleure politique que d'aller au peuple, d'épouser sa vieille querelle et, par un changement de régime, d'assurer une direction nettement française?

(1) Bozière, Tournai ancien et moderne, p. 257.

Les deux courants coiiliuèrent si spontanément et si tôt qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, de les considérer séparément : à chaque appel des armagnacs l'on voit des groupes d'ouvriers s'ameuter; presque tous les militants de ce parti étaient des " populaires •' , et de beaucoup l'on ne saurait dire s'ils devinrent armagnacs en haine des grands, ou si le patriotisme les fit révolutionnaires. Depuis le traité de Troyes, comme nous savons, les patriotes tournaisiens constituaient une faction organisée. Ils avaient un signe de ralliement — la bannière autorisée par le dauphin lui-même — des chefs, notamment les bouchers, des lieux de rendez-vous, une correspondance suivie avec Bourges et une action continue sur l'opinion publique. Soulevés d'enthousiasme à chaque victoire du dauphin, abattus et effacés aux heures sombres de la domination anglo-bourguignonne, ils veillaient en attendant l'heure propice.

Ce fut celle de la mort de Charles VI et de l'avènement de Charles VIL Par le fait même, ces " armagnacs •', que l'on traitait auparavant de séditieux, devenaient les meilleurs sujets du roi; et quant aux gens d'opinion moyenne, qui avaient subi malgré eux les hontes du dernier règne, ils se rallièrent sincèrement à l'héritier légitime. Les rangs grossirent donc tout de suite, de ceux qui tenaient le parti du roi de Bourges, et l'influence bourguignonne en reçut un coup mortel. De son côté, Charles VII eut l'adresse d'attacher à sa fortune un certain nombre de personnalités influentes, en distribuant des offices et des grâces. Tandis que les patriotes gagnaient du terrain, la politique équivoque de l' hôtel-de-ville en perdait dans l'esprit public. Il se forma donc, contre l'oligarchie patricienne, une coalition d'éléments très divers. Tout

le commun en était, et tout ce que la ville comptait d'orateurs de taverne, de braillards et d'aventuriers; la jeunesse lettrée — ces petits clercs qui philosophaient dans les bureaux de la Halle des Consaux — en était aussi, avec enthousiasme; et même une partie de la bourgeoise se séparait du groupe dirigeant.

C'est sans doute durant le séjour du bailli de Sentis que fut ourdi le complot qui devait mettre en œuvre ces dispositions ; et la main que l'on aperçoit, dirigeant la trame, est celle d'un personnage bien connu des historiens de ce temps : le sire de Moy.

Gui, dit Goulard, sire de Moj et de Chin, chevalier, sénéchal de Vermandois, conseiller et chambellan du roi, et plus tard grand maître de l'hôtel de la reine, était fils de Gui IV, tué à Azincourt, et d'Isabeau de Chin. Sa famille maternelle s'étant éteinte dans la ligne légitime en la personne de Gilles de Chin, époux d'Anne de Coucy, mort aussi à Azincourt, le sire de Moy hérita de la seigneurie de Chin et d'un hôtel à Tournai, rue de la Fontaine au Bruille (1). Cette circonstance influa considérablement sur les destinées de notre commune.

Car Moy dirigeait, en qualité de « lieutenant général du roi delà la Seine ", les affaires tant politiques que militaires de Charles VII dans les provinces du nord. On le rencontre ici au mois de septembre 1422, c'est-àdire à l'époque où les partisans du dauphin commencèrent à s'agiter; et quant mourut Charles VI, il écrivit aux Tournaisiens une lettre pour les retenir dans l'obéissance de l'héritier légitime. Mais c'est

(1) Ce Gilles de Chin eut un frère et un fils bâtards : le premier épousa Agnès de Clermès et fut chevalier ; le second, au service de Jean de Luxembourg, fit la guerre aux Tournaisiens.

pendant la période décisive d'avril à juin 1423 qu'on le vit se donner tout entier à cette grosse affaire. Il parut en halle avec le bailli de Senlis, dont il appuya les réclamations. Il eut maille à partir avec les autorités pour l'appareil militaire qu'il déployait dans les rues. Mieux que cela, lui qui connaissait le milieu tournaisien, qui habitait dans un quartier populaire, à deux pas du Becquerel, il saisit tout de suite le nœud de la situation. 11 alla au peuple, au plus bas peuple, aux foulons et se fit des leurs. On racontait qu'il avait « foulé en un vaisseau comme foulon " ( 1 ) . Bref, il devint populaire et lança contre les ennemis et les mauvais serviteurs de son maître tous les éléments révolutionnaires. Sans doute, Moy trouva des collaborateurs dans les anciens partisans du dauphin et dans les chefs du parti démocratique, Martin, Canet et les bouchers ; mais c'est à lui que revient le mérite, pour autant que nous en puissions juger, d'avoir uni définitivement la cause du roi et celle du peuple, tracé le programme, préparé l'exécution, instigué l'action.

Nous avons vu partir l'ambassadeur du roi après l'échec de sa mission. Jean Martin l'avait accompagné pour aller, dit-on, exposer au roi lui-même la nécessité de s'appuyer sur les métiers [2). Cependant le traité

(1) Consaux, 15 juin 1423 : « Ledit jour M. de Moy vint en halle, et dit qu'on lui avoit rapporté que il estoit cause des assemblées, et de ce qui estoit advenu, et que il communiquoit avec tisserands et foulons, et avoit foulé en un vaissiel comme foulon; en lui donnant quierque. Requiert que on ne volsist mie croire ce que on en disoit sans lui oir. Aussi dit qu'il amoit ceste ville sur toutes autres, et se volroit emploier au bien d'icelle en toutes manières ». On sait que le foulage du drap s'opérait dans un récipient plein d'eau et de terre.

(2) De Smet, 384.

que les Consaux négociaient avec le duc de Bourgogne préoccupait Topinion, et nous avons interrompu le récit des événements à la date du 4 juin 1423, quand le peuple, averti par les paroissiens de Saint-Brice, refusa de sanctionner les pourparlers de Bruges. Mais, à ce moment déjà, l'orage grondait.

Dès le retour des députés qui avaient négocié à Bruges, parurent des symptômes d'effervescence; les ouvriers quittaient le travail (1). Dans la soirée du £ juin, veille de la Fête-Dieu, tandis que les assemblées paroissiales se succédaient en la halle du conseil, des réunions mystérieuses furent tenues dans le quartier Saint-Brice (2). En l'hôtel de Simon de Saint-Génois, vinrent clandestinement Roger de Clermès, Quentin et Jérôme du Mortier, avec leurs gens armés. L'ayant appris, des patriotes, notamment les bouchers, se réunirent de leur côté, et veillèrent. Voilà pourquoi les gens importants de ce quartier ne se montrèrent point à l'hôtel-de-ville.

La demeure de Saint- Génois était située près de la vieille porte Morel, tenant au mur de l'ancienne enceinte, et comprenait dans ses dépendances une partie du fossé (3). La nuit venue, les patriciens et leurs gens sortirent par derrière, traversèrent le cimetière de Saint-Brice, et s'en allèrent par la ville, « ne sais où ni à quelle intention « dit le chroniqueur. Cependant le boucher Jean Autoupet, qui avait alors en sa garde l'une des clés de la porte Morel, Tayant confiée la veille à un ami, s'inquiéta, et prit quelques

(1) Consaux, 26 mai 1423 : « Ordonner que chacun voist ouvrer de son mestier ».

(2) Le récit qui va suivre est emprunté, pour la plus grande partie à la chronique tournaisienne, textes De Smet et de la Grange.

(3) Echevinage de Saint-Brice. Chirographe du 10 janvier 1442 (v. st.).

hommes pour aller voir si la porte était bien fermée. Comme il s'en revenait, il rencontra l'autre bande.

" D'où venez-vous à cette heure? y^ interrogea sire Simon.

" De mes besognes, r> répondit Jean. « Mais vous, pourquoi allez- vous à si grande compagnie par la ville, quand point n'y êtes commis? « En eifet, Saint-Génois n'était plus rien depuis le nouveau règne.

Il dit encore plusieurs « grosses paroles ^ . Mais les patriciens ayant fait mine de répondre par voie de fait, les autres battirent en retraite et se barricadèrent dans une maison de la rue des Bouchers.

Saint-Génois, continuant sa ronde, parvint, vers le point du jour, au coin de la rue dite aujourd'hui des Trois-Coquelets et de la rue de Pont. Là, trouvant quelques compagnons qui déjeunaient, pour ensuite orner la rue de '• certaines histoires « en 1 honneur de la procession, il les fit mettre en prison. Emoi, murmures dans le quartier. Une députa tion conduite par le teinturier Louis de la Wastine, alla chez les prévôts et se fit remettre les prisonniers.

Cette histoire, dont il n'est pas possible de savoir le fin mot, cette « très périlleuse nuité », accrédita une fois de plus, dans l'esprit du peuple, l'opinion que les grands voulaient livrer la ville au duc de Bourgogne.

Les partis firent trêve le jour de la Fête-Dieu. Entre l'émeute delà veille et celle du lendemain, passa le cortège de prêtres et d enfants, avec ses naïfs symboles. L'aprèsmidi, des mystères, des jeux de parure, des « esbattemens ^ firent diversion aux besognes sinistres (1).

(1) Dans la paroisse de Saint-Brice l'on célébrait la Fête-Dieu avec plus de solennité que partout ailleurs (Ext. i 68 et les comptes de l'église, dans les archives paroissiales).

Mais on se retrouva le vendredi. Le matin, en halle, Saint-Génois et Autoupet s'interpellèrent violemment ; le prévôt Marc Villain vida l'incident, en disant qu'il avait donné ordre à Saint-Génois de faire un sombre guet. Le soir eut lieu la seconde assemblée des paroisses réfractaires au traité. Au sortir de celle-ci, les paroissiens de Saint-Brice, avec d'autres groupes, résolurent d'aller le mardi suivant en halle, « avec grand peuple, demander aux trois Consaux leurs bannières des métiers, comme autrefois ils les avaient eues, pour la fortification et la sûreté de la ville et du commun ^ , en d'autres termes, décidèrent l'insurrection.

Au point où l'on en était, la moindre étincelle suffisait pour allumer l'incendie; avant l'heure dite il éclata. Ce fut, s'il faut en croire la chronique, une querelle entre un habitant du bailliage et l'un des gardes de la porte Cocquerel, qui provoqua le premier attroupement (1). Quoiqu'il en soit, dans la soirée du lundi l'émeute battait son plein sur la rive gauche, et le magistrat faisait faire « très grand guet ^ . Une bande s'était formée, sous la conduite de Guillaume Honoré et du barbier Mottois, — naguère poursuivis pour outrages au duc de Bourgogne (2), — qui allait de rue en rue, et pénétrait dans les maisons, prétendant y trouver des gens d'armes cachés. Le second prévôt Caron Destray elles la suivit. Ils perquisitionnèrent à la Monnaie ainsi qu'à l'hôtel de Lannoy, où un portrait de Jean sans Peur fut mis en pièces (3) ; mais

(1) Le chroniqueur place cet incident dans l'après-midi du dimanche. Mais, si ce fut là le début de l'émeute, il faut le dater du lundi. Au surplus, ainsi embarqué, le chroniqueur est en retard d'un jour pour tout son récit.

(2) Ext. II 8.

(3) Ibid. 217. Il n'est pas bien certain que le pillage de l'hôtel de Lannoy eût lieu alors. Le fait est antérieur à 1425, et c'est en 1423 que le roi de France et d'Angleterre donna à Gossuin de Lannoy un hôtel à Compiègne

ils ne trouvèrent personne. Vers deux heures du matin, ils étaient sur le Marché près de la bretèque, ne sachant que faire et se querellant. Honoré proposa d'aller chez certains chanoines ; Mottois lui répondit qu'il n'y voulait aller que pour piller et voler. L'on s'attardait à de menus incidents; et le jour qui commençait à poindre semblait devoir hâter la dispersion de ces braillards, quand l'arrivée des gens de Saint- Brice fît prendre à l'affaire une tournure plus sérieuse.

Ceux de Saint-Brice, qui avaient préparé leur démonstration pour ce jour même, se mirent en branle durant la nuit, et débouchèrent sur le Marché vers trois heures du matin « en grande compagnie et en armes « . A leur tête Jean Canet portait la bannière aux armes du dauphin ( 1 ) .

Le peuple se rangea en ordonnance de bataille au rang des changes, c'est-à-dire du côté de la grandplace opposé à la halle-aux-draps. Devant celle-ci avait pris position le guet, « très fort et bien arrangé et ordonné ?•, sous les ordres de Philippe de Bourghelles, quartenier de service. L'on demeura ainsi un certain temps.

Et puis, quelques-uns, se détachant des lignes, traversèrent le Marché, et s'abordant : Pourquoi vous armez-vous ainsi, et faites ce que vous faites? demandèrent ceux du guet. " Et nous vous le dirons ^ répondirent ceux du commun. « C'est pour garder l'honneur du roi, le profit de la ville et du commun. -^ Toutes les réponses concordaient. Mais quoi, s'il ne s'agissait

et des terres valant 200 livres de revenus en rémunération de ses services, peut-être à titre de dédommagement (Paris, Trésor des Chartes, Carta 367 (sic), dont copie aux archives de Tournai : Chartrier).

(i) Cela résulte du préambule de la charte du 9 septembre 1423 et du Mémoire des bourgeois. (Pièces justificatives, 25.)

que de cela, ce n'était pas matière à discorde, ni cause de bataille! « Et adont se mirent les deux parties ensemble ». L'émeute et la garde fraternisèrent.

Pour ceux qui avaient leur plan, c'était l'heure. " Eux ainsi assemblés, un appelé Blaries — lequel estoit parmentier, et non natif de la ville, mais tenoit un grand ouvroir en Tournay, — leur dit : quune chose leur estoit moult nécessaire, cest assavoir quils reussent les bannières des mestiers comme autrefois; et que s ils les vouloient ravoir, it les demanderoit pour eux; mais, s'il les demandoit, et ils ne Vadvouaient, de sa vie n estoit rien w .

" Auquel ledit commun respondit : que hardiment les demandât ; et quils demoureroient avec lui, fût pour viv7^e ou "tnourir,

A l'instant Blaries, suivi d'un groupe, se rendit en la Halle des Consaux, où se tenaient les seigneurs de la Loi avec beaucoup de bourgeois. Il demanda les bannières. On n'osa pas les lui refuser.

Près de Saint-Quentin, dominant le Marché, se dressait un vieil hôtel, qui, avec sa haute façade, ses fenêtres romanes, son pignon, ses tours et ses créneaux, ressemblait plutôt à un château-fort qu'à une demeure bourgeoise. C'était l'hôtel du Porc, occupé alors par Jacques Cottrel, sergent d'armes du roi et ancien lieutenant au bailliage (1). C'est là que les magistrats iront s'installer pour traiter avec le peuple (2). Déployant les bannières du roi et de la ville, accom-

(1) Soil de Moriamé. L'habitation tournaisienne, 55 et ss. Cf. entr'autres, chirographe du 28 mars 1426 (v st.), échevinage de la cité. Cottrel fut lieutenant de messire de Bains (Consaux, 13 juin 1418); mais il ne paraît pas l'avoir été de Gossuin de Lannoy.

(2) Ext. II 44.

pagnes du cortège des bourgeois, ils traversèrent le Marché en grande force. Cependant Jean Coppet, deuxième juré et garde des clés de l'artillerie, était allé quérir les bannières. Il les fit déposer sur les degrés de l'hôtel du Porc, un peu avant cinq heures.

On les éleva devant le peuple ; on en fit '^ monstre ^ , et aussi de celle aux armes du dauphin ( 1 ) . Et tous jurèrent de vivre et de mourir en l'obéissance du roi Charles.

La révolution était faite. Car les bannières, c'était le symbole de la puissance populaire. Mais les vainqueurs eussent été bien peu avisés, ils eussent bien mal connu la force de résistance de leurs adversaires, s'ils se fussent contentés de ces trophées. Ils tirèrent donc, séance tenante, les conséquences de leur victoire. La matinée se passa en pourparlers, tant sur le Marché qu'à l'hôtel du Porc. Moy intervint '• pour y mettre le bien ^ . Finalement il fut convenu que, le lendemain, deux délégués de chaque métier iraient en halle '• pour aviser et ordonner sur leurs franchises et requêtes. " On le cria à la bretèque. Il était midi : tout le monde s'en alla " bien doucement » .

Il s'agissait de créer de toutes pièces un gouvernement démocratique, tâche assurément longue et malaisée, si l'on n'eût point possédé les précédents de 1365. Mais les chartes de Renty devaient exister quelque part, et le plus simple était de les copier. Le premier acte des délégués, le mercredi matin, fut de les réclamer. On ne les trouva point. Malgré cette déconvenue les principaux articles de la nouvelle constitution furent arrêtés, à commencer par la division

(1) Charte du 9 septembre 1423. Préambule.

en trente-six bannières et l'institntion des doyens et sous-doyens (1). Cela prit du temps; et, vers midi, la foule qui stationnait devant la halle s'alarma {2). On cria aux bannières. Bientôt tout le peuple fut au Marché, sous les armes. Les seigneurs de la Loi y apportèrent encore une fois les bannières du roi et de la ville. Puis l'on se calma; l'on rentra chez soi paisiblement, comptant revenir le lendemain pour entendre publier les franchises des métiers.

Le jeudi matin, les doyens et sous-doyens, élus « par un commun consentement et accord ^ (3), prêtèrent serment en séance publique des Consaux. C'étaient les

(1) Charte du 16 mars 1424. Préambule.

(2) Ce détail et d'autres relatés ci- dessus sont fournis par une note du bourgeois Coppart de Velaine (Paris, bibl. nat., ms. fr. nouv. acq. 10.058 fo 12) que M. d'Herbomez a bien voulu me communiquer. En voici le texte : Memore. L'an mil iiii^ et xxiii, le viii^ jour de juing, le lundy par nuit, fist-on très grant wet ou marchié et aval le ville de Tournay. Et, à m heures apriès minuit, se commença à asambler le quemun sur ledit marquiet. Et là requist ledit quemun à mess, de le loy qu'il reuisent leurs banièrez; qui leur fu acordé. Et leur furent incontinent baillés sur ledit marquiet. Et fu criet présentement à le bretesque que l'endemain il venroit de cescun mestier ii hommes en le halle, que pour aviser et ordenner sur leur franquises et requestes. Et fu le mardy, environ le diner. Et incontinent on reporta la banière dou roy et de le ville. Et toutes les banières et le quemun se parti bien doucement. Et estoit provost sire Marcq Vilain, sire Caron d'Estraielles ; sire Jehan Wettin, mère des eschevins. Et y furent les segneurs de le loy et les bourgeois à grant forche sur ledit marquiet, et monseigneur de Moy pour y mettre le bien ». (Visiblement, Coppart était parmi les bourgeois qui entouraient le magistrat).

« Item le merquedy au matin, les esleus desdits mestiers vienrent en le halle, que pour aviser avoec mes segneurs as hordonnanches desdits mestiers, et que pour trover les registres en le halle. Dont il s'asambla grant quantité de quemun devant ladite halle. Et environ le diner, pour ce que mess, et les esleus demoroient trop, si qu'il leur serabloit, ledit quemun se resmeut et criièrent à banières Et incontinent vienrent sur ledit marquiet à toutes leurs banières. Et mess, y apportèrent le banière du roy et de le ville »>.

(3) Charte du 16 mars 1424. Préambule. D'après ce texte, c'est le mercredi que furent faites la division en trente-six bannières et l'élection des doyens. Ceux-ci furent probablement les délégués choisis la veille, car il résulte d'un texte des Comptes généraux de 1423-24 qu'ils fonctionnèrent dès le 8.

principaux meneurs : Groul et Autoupet, doyens des bouchers; Blaries, doyen des parmentiers ; Louis delà Wastine, doyen des teinturiers. C'étaient, en plus grand nombre, de notables marchands ou des chefs d'ateliers : le fondeur Michel deGand, le mercier Eustache Savary, le tisserand André Deleprée, Jean de Quarmont, Ernoul de Helscamp et d'autres, dont les noms vont revenir désormais bien souvent.

Le serment des doyens, dans sa formule solennelle, trace les devoirs de la nouvelle magistrature :

« Vous jurez que vous porterez foi et loyauté au roi Charles, " notre souverain et naturel seigneur, et à la bonne ville et cité " de Tournai.

" Aiderez à garder justice, et soutiendrez les droits, noblesses, " franchises, privilèges, paix, union et tranquillité de ladite ville.

" Conseillerez les Consaux bien et loyalement, et viendrez en » halle toutes et quantes fois que vous serez mandés pour le bien " de la ville.

" Cèlerez les secrets, et aussi garderez et soutiendrez les " droits, franchises et libertés des métiers et les ordonnances » d'iceux ; et ferez au surplus comme bon, vrai et loyal doyen " peut et doit faire » (1).

Sohier Groul, le vétéran du parti populaire, fut élu souverain-doyen.

Cette journée ne se passa point sans émeute. A midi, comme on devait publier les ordonnances des métiers (2), Blaries souleva le commun. On cria aux bannières. Bientôt tous se trouvèrent sur le Marché sous les bannières et en armes, « et furent nombres environ vingt mille " (3). L'action du parti français se révèle encore

(1) Ext. II 42.

(2) Willeries et ses « compagnons clercs » en avaient fait trente-six copies durant la nuit (Ext. ii 44).

(3) De Smet, p. 381. Mém. xvii 304. Les portes de la ville furent fermées, ce jour-là, de dix à quatre heures. Elles le furent aussi le mardi et le mercredi, par crainte d'une surprise.

ici; car ce que réclama la foule, ce fut les chartes apportées de Bourges ^ dont le dit commun rien ne savoit ". Elles furent lues à la bretèque, — « de laquelle chose plusieurs furent moult joyeux, pour ce qu'ils avaient oui certaines nouvelles du roi Charles ^ — et transcrites sur le registre des doyens (1).

Telles furent les trois journées qui réalisèrent le projet, conçu par quelques audacieux, d'arracher Tournai du même coup à l'influence bourguignonne et à l'oligarchie patricienne, de faire triompher la cause de Charles VII avec la démocratie. L'élévation des bannières est le feit capital qui divise cette histoire. Désormais Tournai appartiendra au roi sans équivoque et sans réserve. Un autre changement consistera en ce que les événements extérieurs occuperont moins notre attention que le conflit des factions locales.

A lire le journal des Consaux, l'on ne se douterait pas de l'importance des faits accomplis. - Le mardi, mercredi et jeudi ensuivant, viii'', ix^ et x"" jour dudit mois, fut le peuple de ladite ville en armes assemblé sur le marchié, jour et nuigt ^ (2). C'est le bulletin de la défaite. Voici celui de la victoire, écrit par le jeune clerc Thézan Bochet, patriote et démocrate, sur le feuillet de garde d'un cartulaire (3) :

Plebs vexilla refert Tornaci luce Medardi.

Du côté bourguignon, Monstrelet et la chronique anonyme ont raconté l'élévation des bannières en insistant sur le rôle du sire de Moy (4). C'est, en eflet, ce que l'on y discerna le plus clairement en

(1) Ext. II 44.

(2) Ib. 42.

(3) Reg. no 30, dit de cuir blanc.

(4) Monstrelet, ii 7. Bibl. nat. Ms. franc. 23.018 fol. 438.

Flandres. Et quand on voit ce grand personnage recevoir solennellement la bourgeoisie de Tournai peu de temps après l'événement, il semble que nos voisins ne s'y soient point trompés (1).

(1) Reg. de la Loi, bourgeoisies : « Hault et noble monseigneur Guy dit Goulart, chevalier, seigneur de Moy et de Chin, a huy esté receus pardevant les Consauix, doyens et sourdoyens des mestiers de la ditte ville, et par leur acort et consentement, à se regueste, bourgois de le dite ville, par grâce et sans finance payer ; et en fit le serement en tel cas introduit. Fait le merquedi xxv« jour d'aoust l'an mil cccc xxiii dessusdit ».

§ IV

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