‹ Les tournaisiens et le roi de BourgesChapitre 17 sur 50 · PROGRES DE LA DÉMAGOGIE · texte numérisé non relu

PROGRES DE LA DÉMAGOGIE

Le courant qui emporta la vieille oligarchie patricienne résultait, comme on l'a vu, d'une coalition d'éléments très divers. Après l'élévation des bannières, cette diversité, fondue pendant quelques heures d'enthousiasme, reparut aussitôt, et deux tendances s'accusèrent parmi les vainqueurs. Les uns, satisfaits des résultats obtenus, ne songeaient qu'à en jouir paisiblement; les autres, mis en appétit, n'entendaient pas s'arrêter de sitôt, et les bas-fonds remués n'étaient pas près de se calmer. C'est l'histoire des petites révolutions comme des grandes, ce sera celle de Tournai pendant cinq ans.

Pour plus de précision, et pour voir clair dans la mêlée qui va s'engager au second acte de notre drame, il convient de définir chacun des partis politiques.

Le parti patricien d'abord. Une émeute victorieuse ne suffisait pas pour l'abattre, l'expérience l'avait prouvé. Dans la nouvelle organisation, il gardait ses anciennes positions c'est-à-dire les trois collèges des Oonsaux. C'était assez pour résister à la démocratie; car, s'il est vrai que les grandes affaires dussent être traitées désormais par le peuple, cela n'empêche pas que la justice et l'administration journalière restaient aux mains des prévôts, jurés et échevins. Ceux-ci, faibles dans la rue et forcés de céder à l'émeute, regagneront promptement le terrain perdu par leur influence

à l'hôtel-de- ville. D'ailleurs, doués d'un sens politique qui fut le secret de leur puissance, ils sauront s'adapter aux circonstances nouvelles, faire mine d'accepter la révolution et sacrifier les personnalités trop compromises. L'on vit s'éclipser alors les hommes en qui s'était incarné le régime déchu : Marc Villain, Jean Wettin, Simon de Saint-Génois, le conseiller Gilles de Grigny (1).

A la tête d'un second parti vont se trouver les doyens et sous-doyens des métiers. C'est le parti de la démocratie légale, celui qui a emporté le butin des journées de juin. Son programme tient en deux mots : le roi et les bannières. Si les grands bourgeois se conforment à ce programme, ils pourront s'entendre avec ce parti, qui comprend presque toute la classe moyenne. Et il arrivera que Consaux et doyens feront cause commune contre la démagogie. Mais plus souvent les modérés seront la proie des violents.

Il faut considérer de plus près le troisième parti, formé, en dehors de tous cadres, de quelques personnalités redoutables, et soutenu par les passions populaires. C'est la faction démagogique, la " secte ^ (2). C'est à ce parti, somme toute, qu'était dû le succès de l'insurrection de juin. Il avait formé les bataillons de l'émeute, et ses chefs avaient parlé pour le peuple. A présent, il n'entendait pas laisser la besogne à moitié

(1) Le 30 juin, il est question de commettre un lieutenant de prévôté, et l'on propose Ernoul de Waudripont (Consaux). Cependant Villain exerça encore une partie des fonctions prévôtales. L'année suivante il se retira de la vie publique. — Wettin mourut en décembre 1423. — Saint-Génois était installé à Gand en septembre (Comptes d'entremise, 1422-1423. Voyages). — Grigny vit son traitement réduit de 2.50 à 50 Ib. t. (Ext. ii 45). Il resta conseiller, mais sans influence, jusqu'à sa mort arrivée en août 1425.

(2) De Smet, p. 405 «... bannissant tous ceux qu'ils savaient de cette secte ».

faite, mais voulait organiser un gouvernement vraiment populaire, faire table rase des vieilles institutions et du vieux personnel, abaisser les grands. Pour cela, les démagogues se serviront du moyen qui leur a réussi le 8 juin : ils feront profession du plus pur patriotisme, dénonceront les bourgeois comme traîtres et bourguignons, seront plus français que le roi (1). On les appellera " doubles français « . Leur procédé ordinaire sera naturellement l'émeute : du Becquerel où ils rassemblent leurs bandes, recrutées surtout parmi les ouvriers du drap et du fer, ils les lanceront sur le Grand-Marché.

Ce qu'il faudrait faire ici, c'est le portrait des chefs de la faction, de ces hommes qui, cinq années durant, enchaînèrent le peuple tournaisien à leur dictature, firent trembler la bourgeoisie, et avec qui durent compter le roi de France, le duc de Bourgogne et quiconque eut à faire à notre commune. Mais la tâche est malaisée, la plupart étant sortis de l'ombre tout à coup, à l'heure trouble, et n'ayant point de passé connu.

De tous, le plus influent fut Jean de Bléharies, appelé communément Blarie. L'histoire n'en fait pas mention avant le 8 juin 1423. Natif, probablement, du village dont il portait le nom (2), reçu bourgeois le 12 janvier 1420 en qualité d'archer du grand serment, il tenait un important atelier de passementerie. Les troubles de 1423 le jetèrent dans la politique. C'est le

(1) L'expression se lit notamment dans un jugement du 27 août 1428 (Reg. de la Loi. Bans de tous jours).

(2) Il n'est pas prouvé qu'il fût de la même famille que Jacquemart de Bléharies, l'ami de Meursaut; mais on peut le présumer à voir comment Jacquemart tenta d'obtenir son appui au profit de l'hérétique. (Cf. Chronique de Tournai, éd. de la Grange, pp. 304-5). Des documents recueillis par le comte P. du Chastel dans les archives de Saint-Amand (FF. 55, 57, 60, 63) donnent lieu de croire que cette famille posséda, dans le haut moyen-âge, la mairie de Bléharies.

démagogue par excellence, Vesmouveiir de commun, le tribun ; sa parole puissante, enflée d'exagérations, d'imprécations, de menaces, soulevait les passions delà foule et fomentait les haines sociales ( 1 ) . Au beau temps du gouvernement populaire, Blarie, sans autre qualité que celle de grand émeutier, sera le maître delà ville. Banni en 1424, sa présence dans le voisinage suffira pour mettre Tournai en émoi. « A tous les temps de sa vie, mauvais homme et de mauvaise vie ?', dira de lui un jugement que la passion politique ne parait pas avoir complètement faussé (2). Elu doyen des parmentiers le 8 juin, et connétable des archers, il échangera bientôt ces fonctions contre l'office important et lucratif de tourier du beffroi. Jean Canet, le bras droit de Blarie, était l'un de ces armagnacs chez qui l'on avait tenu des conciliabules patriotiques à l'époque du traité de Troyes. Issu de bonne bourgeoisie, apparenté au patriciat, et non sans quelque avoir, il fut un temps sergent au bailliage. Son naturel violent, qui lui avait valu plus d'une condamnation, le destinait, tout âgé qu'il fut, à jouer un rôle dans les troubles (3). C'est à lui que Jean Martin, en

(1) On l'accusa d'avoir dit « qu'on ne serait point tout un jusques à tant qu'ils en auraient allé querre deux ou trois cents et les tués ou fait couper les hatriaux et remarié leurs femmes » et une autre fois « que jamais ne ferait sa barbe jusques à ce qu'on aurait coupé hatriaux eu ladite ville». (Registre de la Loi. Jugement de Blarie, 27 septembre 1428).

(2) Blarie se servit, dit-on, de sa situation politique et de la terreur qu'il inspirait pour commettre des « tenses » ou escroqueries au détriment de beaucoup de gens (cf. même jugement et le mémoire des bqurgeois).

(3) Cf. : Testament de damoiselle Isabelle du Bruille, veuve de Jehan Canet, approuvé le 16 septembre 1400, dans lequel est cité Jean Canet, fils de la testatrice. — Consaux, 4 novembre 1402 : comparaissent Gilles, Jean et Gérard de Hurtebise, oncles de Jean Canet ; Henri et Tristan Caron, ses cousins. — Registre de la Loi : Canet fut condamné à 10 Ib. le 8 février 1415 pour avoir tiré son épée sur Rogelet de Buillemont, le 18 juillet 1418 pour avoir tiré sa dague sur Roch Théry et le 18 décembre 1422 pour avoir blessé Coppin de Paris. — Les comptes le montrent affermant certains droits de la ville.

partant pour Bourges au mois de mai 1423, confia la bannière aux armes du dauphin, et nous savons qu'il la déploya sur le Marché le 8 juin. C'est lui qui, de sa maison du Becquerel (1), sonnait le ralliement des foulons. La démocratie le fit gardien de la Halle des Consaux.

Jean Martin, l'âme de l'ancien parti armagnac, et toujours du côté des séditieux, eut un rôle à part dans la faction •: il en fut le diplomate. On ne le voit pas se démener dans la rue; mais, toujours sur la route de Bourges, il plaidait devant le roi la cause de ses amis. Constamment protégé par Charles Vil, qui lui conféra le titre d'échanson, il échappera plus tard aux représailles de la bourgeoisie.

Blarie, Canet, Martin, furent les coryphées de la démagogie à ses débuts. Mais chaque nouvelle phase mettra en relief de nouvelles figures.

Autour des chefs, un état-major de gens à poigne et forts en gueule : le barbier Motois qui sera tourier du beffroi après Blarie; Guillaume Honoré, déjà cité; Robert du Ponchiel, dit le Harpeur (2) ; Jean Evrard ; Jean Piétard (3), Rasse et Jean Mambour (4), les bâtards Simon de Willeries (5) et Jean de Bruyelles

(1) Un chirographe de l'échevinage de Saint-Brice, 1418, établit que Canet possédait une maison en la grande rue du Becquerel, tenant à la ruelle du Jardin, et deux maisons au Sannehart tenant par derrière à la première.

(2) Envoyé à Paris en octobre 1422 pour s'assurer de la mort de Charles VI. En octobre 1423, avec J. Evrard, il accompagna les ambassadeurs de la ville à Gand, « pour la sûreté de leurs personnes » (Comptes d'entremise. Voyages).

(3) Piétard fut au nombre de ceux qui dénoncèrent Cathine. Sur sa famille, cf. Les Denneiières avant leur anoblissement, par le comte P. du Chastel (Bull. XXIV 368).

(4) Monnayeurs, prirent une part active aux émeutes de 1423.

(5) Simon de Willeries fut condamné le 23 juin 1423 au pèlerinage de Saint-Nicolas du Bar, pour avoir suscité des troubles ; et, le 18 février 1424 à un an de séjour à Chypre pour escroquerie et infraction au traité conclu avec les pays voisins (Reg. de la Loi).

dit sans-terre (1). Ceux-ci répandaient dans les milieux populaires ces paroles " séditieuses et mal sonnantes » qui soulevaient les tempêtes; ils seront de toutes les bagarres, de toutes les aventures, et avec eux la ville n'aura plus de repos.

Entre ces diverses tendances, nous verrons la masse du peuple hésiter, se partager. Certains métiers plutôt bourgeois — brasseurs, tanneurs, merciers, bouchers même — préféreront le parti de l'ordre. La classe ouvrière — tisserands, foulons, fèvres, etc. — suivra Canet et Blarie. D'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, iront tantôt à droite, tantôt à gauche, et, selon le courant qui les entraînera, porteront la majorité d'un côté à l'autre.

En relatant ces faits, à plusieurs siècles de distance, l'on se prend à hésiter aussi. Sans doute, c'étaient des gens de « petit état ^, de conduite détestable, et vraiment dangereux que ces Canet et ces Blarie, fauteurs de division et d'anarchie, qui, sous couvert de servir le roi et le peuple, soulevaient les plus mauvaises passions. Mais, sans eux, aurait-on fait l'élévation des bannières, « qui fut le salut de la ville « (2) ? Le pouvoir ne serait-il pas resté aux magistrats qui avaient conseillé le serment au roi d'Angleterre, qui n'accordaient à Charles VII qu'une reconnaissance de principe, qui cédaient de plus en plus à Philippe de Bourgogne? Le patriotisme intransigeant et farouche des chefs populaires, ne convenait-il pas aux circonstances? Et celui de la bourgeoisie — sincère mais si prudent — n'est-ce

(1) Complice de l'enlèvement de Lamy, prit part à toutes les émeutes, et fut exécuté en 1428.

(2) « A l'entretènement de leurs bannières, qui, à leur advis, es -affaires, troubles et assemblées naguères faites et advenues en icelle ville, a esté le sauvation de le ville et de nous tous ensemble... » (Ext. u 86).

pas le sentiment pusillanime contre lequel luttera Jeanne d'Arc?

La démocratie s'offrit d'abord un don de joyeux avènement. Le 12 juin, « à la requête et volonté des bonnes gens et peuple de la ville, il fût ôté, à la décharge et allégement dudit peuple, une maille de l'assis de la cervoise, qui est la moitié d'icelui ^ (1).

Le 15, premier mardi qui suivit l'élévation des bannières, les doyens prirent «éance, et d'abord exigèrent que tous les magistrats prêtassent le serment d'entretenir les franchises des métiers et d'en poursuivre la confirmation par le roi (2) . Sage précaution que les souvenirs de 1365 avaient inspirée. On voit ensuite ces mêmes doyens se livrer à toutes sortes de réformes : destitutions, nominations — au mépris du droit qui appartenait aux échevins de nommer aux offices (3) ; — réductions de traitements, vérifications de comptes, enquêtes, saisies de papiers (4), économies — car il en fallait pour faire face aux charges de la dette (5) . Ils voulurent partager avec les Consaux la garde des clés des portes (6) ; firent dégager les portes Morel et Cocquerel des constructions et plantations qui en facilitaient l'abord (7) ; inspectèrent l'artil-

(1) Comptes généraux, avril-septembre 1423. Cela équivaut à un dégrèvement d'un centime et demi par pinte, le lot valant quatre pintes et la valeur relative d'une maille étant de six centimes environ.

(2) Ext. II 44 et 45.

(3) Ibid. 45, 47, 51.

(4) Ibid. 47, 49, 53 et le procès contre Philippe de Bourghelles, ancie» receveur général.

(5) Ibid. 64. Séance du 25 août.

(6) Ibid. 46. Consaux, 21 juin.

(7) Consaux, 29 juin. Ibid. p. 48.

lerie (1), réorganisèrent les corps des arbalétriers et des archers (2). Naturellement l'esprit nouveau se traduisit en mesures à l'avantage des petites gens. Outre la réduction de l'impôt sur la bière, une ordonnance du 13 juillet fit revivre l'ancienne coutume suivant laquelle l'usage des prairies, après la première dépouille, appartenait à la communauté (3). On mit les scellés sur les biens des usuriers publics (4). Le droit de bourgeoisie, qui coûtait auparavant cinquante sous parisis et plus, s'obtint — non pas gratuitement comme d'aucuns le demandaient — mais pour vingt sous tournois (5) . L'on favorisa l'importation de la bière, de la viande, du pain, du cuir (6). Cette activité réformatrice remplit les premiers temps du nouveau régime.

Mais ce qu'il y a de remarquable dans la nouvelle orientation, ce n'est pas tant la nature et la tendance des mesures prises que les procédés mis en œuvre pour en imposer l'adoption. Le vrai gouvernement était dans la rue. Tout devenait prétexte à des attroupements, qui menaçaient de tourner en insurrection générale. Les magistrats voyaient arriver à leur auditoire des groupes armés d'épées, de haches et de bâtons, dont les requêtes étaient des ordres. Blarie s'instituait dictateur. Il se campait sur le Marché à l'heure des publications, approuvait ceci, blâmait cela.

(1) Consaux, 8 juillet. Ibid. 51.

(2) Consaux, 8, 13 et 15 juillet. Ibid. 50, 52.

(3) Publications. Les gens de la communauté pourront y envoyer des bestiaux, à moins que les propriétaires ou viagers y opposent un droit établi par titres.

(4) Consaux, 15 septembre 1423. Ext. il 66.

(5) Consaux, 15 octobre 1423. Proposition « de estre bourgois de la ville qui le voira estre ». Ext. ii 68.

(6) Publications, 30 octobre 1423.

Si quelque chose lui déplaisait, il déclarait que cela ne se ferait point (1). On en était là quand les passions populaires furent portées au paroxysme par une grande et heureuse nouvelle.

Le 17 août, Ton apprit que le roi Charles avait depuis six semaines un fils, « qui était appelé Lois et avait apporté sur terre certaines enseignes de fils de roi " (2). Pour se rendre compte de l'efiet de cet événement, il faut se rappeler que l'on avait fait courir naguère le bruit de la mort de Charles VII et mis en doute la légitimité de sa naissance. La joie déborda. Les cloches de toutes les églises sonnèrent nuit et jour. Il y eut, à la Cathédrale, Te Deum, prédication, messe du Saint-Esprit, procession avec les châsses de Saint Eleuthère et des Damoiseaux. Parmi le peuple, ce fut un délire : pendant trois jours des feux, des festins, de « grands esbatemens w. Le commun criait Noël à haute voix, « menant grande joie et liesse ^. Et les échos de cette explosion furent recueillis au loin dans les pays voisins. Mais c'était une joie mêlée de fureur : aux Noëls succédaient des injures et des menaces à l'adresse des « bourguignons ?' et des bourgeois. Tout ce qu'il y avait de ferments révolutionnaires parut à la surface ; l'on en fut efi'rayé.

(1) Mémoire du bourgeois. Pièces justificatives. Cf. aussi publications du 4 avril et du 29 juillet 1424.

(2j De Smet, p. 382. Monstrelet, iv 173. Ext. ii 62. Le futur Louis XI naquit à Bourges le 3 juillet 1423. Il est probable que la nouvelle fut connue par une lettre de Xaintrailles, que le messager Gilles Chembaut apporta de Guise (Comptes d'entremise, 1422-1423. Voyages et ambassades). A Saint- Piat, l'on paya huit gros à Jean Pié, a pour son salaire d'avoir sonné et battu, par deux jours, de nuit et de jour, les cloques de la dite église ». Les comptes de Saint-Brice relatent le paiement de 4 s. 8 d. « à un religieux pour avoir fait le collation le jour que on fist le feste pour monseigneur le Dauffin » (Archives paroissiales).

Alors, pour la première fois, les seigneurs de la Loi cherchèrent dans la démocratie légale un appui contre l'émeute, et une scission se produisit dans le parti populaire. Le 19 août, Nicolas Bosquet, procureur de la ville, s'adressant aux doyens de la part des Consaux, " remontra qu'il était indispensable de pourvoir au fait de justice, pour le bien et honneur du roi et la sauvegarde de la ville; qu'il y avait des gens mal parlants, portant armures, périlleux et désobéissant h justice, w II demanda que les doyens et les Consaux fussent tout un, et comme frères: que, par eux ensemble, remède et bonne provision fut mise, et que justice pût régner. Il pria les doyens d'aviser et de faire là-dessus bonnes ordonnances et exécution (I).

Ceux à qui s'adressait ce discours commencèrent par acquiescer en principe, laissant aux Consaux l'initiative des mesures à prendre. Mais, dans la séance du 21, ils dénoncèrent eux-mêmes Blarie. « Ils étaient dûment informés, ils savaient par témoins que Jehan Blarie était homme séditieux, turbateur de paix, et qui avait dit plusieurs paroles très malsonnantes pour émouvoir et troubler le peuple. Mêmement il avait dit que, quand il voudrait, il en aurait des gens du commun trois mille de son accord ; et que dedans trois jours on verrait que ce serait. Il avait dit encore, qu'il ne lui fallait que trois bannières de son accord, pour faire ce qu'il voudrait ^ (2). Les jurés n'attendaient que cela pour faire le procès de l'agi-

(1) Consaux, 19 août 1423. Cf. ext. ii 63. Le 8 juillet, les Consaux avaient institué « pour aviser aux requêtes qu'on aura à faire aux doyens « une commission composée de Caron Destrayelles, Jean Copet, Roger de Clermès, Jean Wettin, Gérard de Hurtebise, Pierre le Muisis, Watier Wettin, Jacques Cottrel, Ph. de Bourghelles, Jean Gargate, Pierre de Blandain et Jean d'Ere.

(2) Consaux, 21 août. Cf. ext. ii 63.

tateur. Sur l'heure on prononça son bannissement.

A cette nouvelle, Blarie court chez Canet. Celui-ci jure par le sang Dieu qu'il le ramènera au Marché, et rassemble les foulons. Il était six heures. Les bannières, convoquées pour entendre publier la sentence, occupaient le Marché, quand survint Canet. Accompagné d'une grande quantité de foulons, portant la bannière du dauphin, il ramenait Blarie.

Dès que parurent les deux chefs populaires, les tisserands, les foulons, les fèvres, les laboureurs se joignirent à eux. Canet, conscient de sa force, alla de bannière en bannière, demandant si l'on voulait que Blarie quittât la ville, oui ou non. Tous répondirent non, et il fallut bien que le magistrat prononçât du haut de la bretèque le rappel de l'agitateur.

Alors la populace déchaînée courut au beffroi, délivra les prisonniers, fit rappeler plusieurs bannis, et régna sur le Marché jusqu'à minuit, tandis que, de l'hôtel du Porc, ceux de la Loi regardaient faire (1). En fin de compte, le parti révolutionnaire profita de cette journée, commencée par une tentative de réaction, pour franchir une nouvelle étape. C'est alors que les drapiers furent déchus de leur rang de chefs de bannière ; que les laboureurs refusèrent les dîmes ecclésiastiques (2) ; que Canet et Motois eurent la garde des principaux édifices communaux (3); que le sire de Moy — car on le retrouve toujours en ces occasions — reçut solennellement la

(1) De Smet, p 382. Mémoire des bourgeois {Pièces justificatives). Ext. 11 64. L'analyse du texte des Consaux est fautive in fine. Comptes d'entremise, 1422-1423, besognes, affaires, etc.

(2) Mémoire des bourgeois, et Consaux, 7 septembre 1423, 30 mai et 28 juillet 1424 (Ext. ii 66, 97, 100) Gallia christiana m 231 : a Hoc sedente episcopo, plebs tornacensis insolescens multas clero intulit injurias, sibique jus omne in urbe arrogavit ».

(3) Consaux, 25 août.

bourgeoisie ( 1 ) . La démocratie avait rompu tout frein ; les ouvriers cliômaient ou ne faisaient que de petites journées (2).

Epouvantés, les patriciens émigrèrent. Guillaume Cathine avait donné l'exemple, et enseigné le chemin qu'il fallait suivre pour trouver un refuge assuré ainsi que des compensations. Sitôt après l'élévation des bannières, cet exemple fut imité. Pierre de Hauteville, Simon de Saint-Génois, Jean Dauby — qui avait négocié le traité avec le duc — doivent être comptés parmi les premiers émigrés (3). Le mouvement fut dès lors assez sérieux pour exiger des mesures. Une ordonnance du 19 juin défendit de quitter la ville pour aller demeurer ailleurs, à moins d'y être autorisé par les prévôts et jurés " en la vue du souveraindoyen w, à peine du bannissement perpétuel et de la confiscation des objets qui seraient saisis au départ (4).

Après les troubles du mois d'août, cela devint de la panique. Les Consaux prirent, le 21, des moyens plus

(1) Hault et noble monseigneur Guy dit Goulart, chevalier, seigneur de Moy et de Chin, a huy esté receus pardevant les Consaulx, doyens et sourdoyens de la ville, et par leur accord et consentement, à se requeste, bourgois de le dite ville, par grâce et sans finance paier. Et en fit le serement en tel cas introduit. Fait le merquedi xxv° jour d'aoust l'an mil cccc xxiii (Reg. de la Loi. Bourgeoisies).

(2) Publication du 12 octobre : « Que tous maistres et variés du mestier de foulenie facent dorésenavant leur quartier de leur dit mestier ainsi que ils faisoient avant le création des bannières, c'est assavoir d'avoir foulé dedans deux jours chacun drap marchand de xxv aunes et en Ix los ". On rencontre plusieurs ordonnances contre le chômage.

(3) Pierre de Hauteville, que l'on rencontre encore à Tournai en novembre 1422 (Consaux) était auprès du duc de Bourgogne à la fin de 1423 (Archives du Nord, comptes des ducs de Bourgogne). — Simon de Saint-Génois fut maître particulier des monnaies de Gand (Arch. dép. du Nord. Inventaire sommaire II 152). — Dauby devint conseiller de Douai (cf. Bannissement de Simon de Willeries),

(4) Ext. II 46.

énergiques contre les fugitifs. Des commissaires furent chargés de s'enquérir des velléités d'émigration, de perquisitionner chez ceux qu'ils " soupçonneraient, d'interroger, de faire ouvrir les appartements et les meubles. Avant cela, les meneurs s'étaient chargés de la besogne ; on le leur interdit par une ordonnance qui peint la situation. « Qu'il ne soit personne qui dorénavant, de son autorité, sans licence de justice, s'avance d'arrêter personnes, ni biens quelconques, de visiter, ou esquerre maisons, ni qui, pour cette cause, fasse assemblée ni murmure «. Les gardes des portes reçurent l'ordre de ne laisser sortir aucun fardeau ou tonneau ou autre bien (1). Parmi ceux dont les bagages étaient prêts, l'on citait Jean de Saint-Génois, frère de sire Simon, Enguerrand de Sotenghien et Jean Chuifart (2).

Un des hommes politiques qui avaient les meilleurs motifs de s'éclipser, c'était assurément Roger de Clermès. De haute lignée, très influent à l' hôtel- de-ville, de sang flamand par sa mère — une Boonen, de Bruges (3) — il s'était montré dans les derniers temps l'un des agents les plus actifs de l'influence bourguignonne. On lui reprochait d'avoir prêté main-forte à Gossuin de Lannoy pour rechercher Cauquerel, et d'avoir accompagné avec ses gens Simon de Saint-Génois durant la fameuse nuit du Sacrement (4). Après l'émeute du 21 août, l'heure lui parut venue de prendre le large. Le lendemain donc, un dimanche, Roger de Clermès sortit de son hôtel, situé dans le quartier de

(1) Publications, 21 août 1423.

(2) Consaux, 21 août. Jean Chuffart est probablement le chanoine-chancelier de Notre-Dame de Paris. (Cf. Tuetey, op. cit. Introduction, et Ext. ii 355, 356).

(3) Comte P. du Chastel. Notices m 774.

(4) De Smet, 377-378.

la Madeleine (1), comptant bien n'y pas rentrer. Mais on connut son dessein. Le peuple s'émut et prit les armes, arrêta l'émigrant et le déféra au prévôt.

Caron Destray elles — c'était toujours lui qui exerçait la police — ne se souciait nullement de fournir à la populace un otage de cette qualité. Il fit relâcher Clermès. Mais alors, et ceci montre à quel degré d'anarchie l'on était tombé, les meneurs furieux firent emprisonner le prévôt lui-même, et le tinrent sous les verrous jusqu'à ce que le fugitif eût été retrouvé (2). Un procès commença, dans lequel les jurés et les échevins tâchèrent de sauver leur collègue. Le sire de Moy intervint, disant que l'on ne pouvait relâcher Clermès sans la permission du roi, car il y avait dans son cas des choses qui intéressaient la couronne. Enfin, moyennant finance de mille écus, et le serment de " vivre et mourir avec ceux de Tournai ^ , le prisonnier recouvra la liberté (3).

A quelque temps de là une nouvelle ordonnance parut, enjoignant à ceux qui avaient quitté la ville de réintégrer leur domicile endéans les huit jours après la Saint-Remi. Les Consaux avaient cru de bonne politique de leur promettre le pardon, mais les doyens exigèrent qu'ils se justifiassent devant le procureur de la ville. On peut penser s'il en revint. Et le 27 septembre commença devant l'église de Saint-Quentin la vente des biens confisqués sur les émigrés (4) .

fl) Signalons le beau monument des Clermès dans 1 église de la Madeleine.

(2) De Smet, p. 382. Clermès était alors troisième juré, premier séant après les anciens prévôts.

(3) Ext. II 64. Il résulte des comptes que le versement fut fait à titre de prêt.

(4) Ext. II 67. Il fut interdit aux Consaux et doyens d'acheter ces biens.

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