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CHAPITRE IV

Mission de Simon Charles.

RÉTABLISSEMENT DE l'oRDRE.

Transportons-nous à la Cour de Bourges, où, malgré les soucis de tout genre qui accablaient les débuts du nouveau rèo^ne, les choses de Tournai ne rencontrèrent jamais l'indifférence. L'on y apprit dans le courant de juin l'insuccès du bailli de Senlis. Jean Martin, qui avait accompagné Troissj, décrivit l'état des esprits, peignit sous les plus noires couleurs la politique bourgeoise et, dit-on, pressa Charles VII de souscrire aux projets du parti populaire (1). Tandis que l'on en pesait le pour et le contre, la révolution était chose faite.

Un affidé de Jean Martin, ce même Deleroë que nous avons vu se rendre à Mehun durant les mauvais jours de 1420, alla porter la nouvelle à Bourges. Il conta comment la bannière aux armes du dauphin avait été à la peine et à l'honneur ; il dit le serment prêté par tout le peuple de vivre et de mourir en l'obéissance du roi Charles. Le premier mouvement de celui-ci fut de

(1) DeSmet, p. 384 et Mém. xvii, 308.

dégager la responsabilité de son fidèle partisan touchant le fait de la bannière : la lettre du 20 juillet, qu'on a lue dans un chapitre précédent, traduit cette sollicitude. Quant à Deleroë, il repartit immédiatement, gratifié du titre de chevaucheur de l'écurie du roi, et muni de la notification officielle de la naissance du dauphin Louis (1).

Du 12 au 18 août, Charles VII tint les Etats de Languedoc à Selles en Berry. Après quoi, repassant par Mehun du 4 au 16 septembre, il s'occupa de nos affaires (2);

L'on n'a pas oublié comment, en retour de la déclaration d'obéissance, il avait consenti à l'abolition du bailliage.. Mais quand Troissy et Martin lui eurent apporté la déconvenue que l'on sait, ajoutant que le commun n'avait pas demandé l'abolition de la juridiction royale, mais voyait au contraire en celle-ci une protection contre l'arbitraire des grands, il décida de revenir sur cette concession. Les lettres du 9 septembre (3), qui rapportent celles de janvier, s'inspirent visiblement de la bienveillance royale pour le parti populaire. Il y est fait allusion à l'élévation des bannières comme à un événement heureux ; et, parmi les raisons de rétablir le bailliage, il y est dit que, à son

(1) « A Ernoul Deleroë, pour lui aidier à susporter les frais et despens qu'il a eus et soutenus en ung- voiage qu'il avoit fait oudit an devers le Roy nostre Sire en la Ville de Bourges, et duquel Signeur il rapporta lettrez à mesdis Signeurs, et aussi pour lui aidier à avoir une boiste ou enscaigne pour montrer qu'il soit chevaucheur de l'escurie dudit Signeur, duquel oHice il disoit estre retenus, 10 Ib. 6 s. 6 d. t. •» (Comptes d'entremise 1422-1423, voyages.) Il revint le 4 septembre (cf. Consaux), en même temps qu'un certain Richardin Oudry, qui était allé aussi chez le roi (Comptes d'entremise ibid.) V. aussi De Smet p. 383 pour la notitication de la naissance du dauphin. Quant au récit que ces messagers tirent de l'élévation des bannières, on le trouve résumé dans la charte du 9 septembre (Pièces ju.stificatives 11).

(2) De Beaucourt ii 58 et 62.

(3) Pièces justificatives 11.

défaut, « ceux qui sont de greigneur état et autorité, par faute ou faveur de justice, pourraient faire et inférer violence et oppression à ceux de moindre condition ». En conséquence deux commissaires furent chargés de s'informer diligemment et de remettre les choses dans leur ancien état, si l'intérêt général et celui de la Couronne l'exigeaient.

Ce n'est pas tout. Ces commissaires reçurent une autre mission, beaucoup plus étendue. Si l'on consulte l'histoire des deux siècles précédents, l'on voit, dans toutes les crises de la vie communale, s'exercer la tutelle monarchique au moyen de fonctionnaires royaux substitués aux autorités locales. Sans doute, il ne s'agissait pas, au point où en était le roi de Bourges, d'agir en maître et de suspendre le pouvoir communal, comme avaient fait Philippe VI et Charles V. Mais jamais la nécessité n'avait paru plus impérieuse d'envoyer à Tournai un représentant du roi, tant pour guider la ville au milieu des périls qui l'environnaient, que pour y maintenir l'ordre et la paix intérieure. La mission du bailli de Senlis n'avait été qu'un coup de sonde. Maintenant qu'il savait à quoi s'en tenir, et que l'élévation des bannières avait assuré le triomphe de sa cause, Charles VII résolut de consolider l'autorité royale parmi ses lointains sujets en instituant des commissaires investis de pouvoirs suffisants pour intervenir en toutes choses.

Les deux personnages chargés de cette mission furent Simon Charles, maître des requêtes de l'hôtel, et Martin de Canlers, conseiller et secrétaire du roi, ancien contrôleur de l'argenterie du dauphin (1). Ce dernier nous est connu : c'est à lui que, par lettres du

(1) Paris, Bibl. nat. Pièces originales, Vol. 587 Dossier 13619.

12 noveml:)re 1422 et du 24 janvier 1423, le roi avait conféré l'office de receveur des six mille livres, et ses attributions ne semblent pas s'être écartées beaucoup de cet objet.

Simon Charles est un personnage de toute autre envergure et lun des principaux collaborateurs du règne. Employé sans relâche à des missions politiques et diplomatiques en France et à l'étranger (1), il deviendra en 1437 président de la Cour des comptes et sera l'un des témoins les plus écoutés au procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc. Au moment que le roi lui confia les grands intérêts qui se jouaient ici, il n'avait que trente-deux ans ; s'il est vrai, comme l'affirment certains généalogistes, que sa mère fut Isabeau d'Orgemont, petit-fille du chancelier Pierre d'Orgemont qui fut mêlé aux événements tournaisiens de 1364, il tenait de sa race l'aptitude aux grandes affaires (2). En cette occurrence il était envoyé'" outre la rivière de la Seine, tant en la ville de Tournai comme ailleurs, pour certaines besognes du roi touchant grandement son bien et honneur, et utilité de sa seigneurie «. Et, ce qui dénote son importance, " besoin lui serait, pour le bien et honneur dudit seigneur et avancement de ses affaires, de tenir grand et honorable état, et faire en commis et autrement maintes et extraordinaires dépenses (3). « C'est que,

(1) Cf. notamment la notice de M. d'Herbomez sur sa mission auprès du duc d'Autriche en 1430 (Revue des Questions historiques, avril 1882).

(2) Blanchard (Généalogies des maîtres des requêtes. Paris 1670) avance qu'il était fils d'un autre Simon Charles et d'Isabeau d'Orgemont, dame de Grandfontaine en Brie, et qu'il épousa Anne de Canlers fille de Jacques, sommelier de Charles VI. Suivant le P. Anselme (t. vi, p. 340), Isabeau d'Orgemont aurait été l'épouse du maître des requêtes, ce qui paraît plus vraisemblable si, comme l'affirme le même auteur, elle vivait encore en 1469.

(3) Blanchard (op. cit. p. 142) a extrait des comptes du changeur du Trésor l'article suivant : A maistre Simon Charles, conseiller et maistre des requêtes

en effet, nous le verrons s'immiscer dans toutes les affaires politiques, diplomatiques et militaires de la frontière du nord, Tournai demeurant sa base d'opérations. Une proclamation adressée au peuple par les commissaires eux-mêmes, définit leur mission quant à la commune. " Commissaires et ambassadeurs de par le roi, singulièrement envoyés en cette ville, tant pour la bonne Visitation des habitants, et pour les mieux mettre et entretenir en bonne paix, concorde et union sous la couronne et obéissance du roi, comme pour la conservation et maintènement de ses droits royaux et seigneuriaux ^ : voilà ce qu'ils sont et feront (1). Cette idée d'union dans rol)éissance à l'héritier légitime inspirera la politique de Simon Charles.

Tandis que les commissaires entamaient leur périlleux voyage, le roi s'achemina vers Tours. Chemin

de l'hostel du Roy, lequel pour certaines besongnes et affaires dudit sieur, touchant grandement son bien et honneur, et utilité de sa seigneurie, ait été envoyé outre la rivière de Seine, tant en la ville de Tournay, comme ailleurs, auquel voyage, tant pour les grands périls et dangers qui estoient sur les chemins et pays par où il luy convenait aller et passer, et la grande cherté de vivres qui estoit esdits pays, mesmement que despenser luy conviendroit toute monnoye d'or, pour ce que celle dudit sieur n'y avoit point de cours, comme aussy pour soy vestir et habiller par delà, et mettre sus honnestement ainsi qu'il appartenoit; considéré que, obstant ce que dit est, il ne pourroit seurement faire porter aucunes robes ou habillemens avec luy; et que semblablement besoin hiy serait, pour le bien et honneur dudit sieur et avancement de ses affaires, que par de la enchargées luy avoit, tenir grand et honorable état, et faire en commis et autrennent maintes et extraordinaires despenses, et supporter à cause de ce plusieurs et diverses charges, pourquoy ledit sieur, ayant égard et considération aux choses dessus dictes, et pour aucunement luy ayder à supporter les dictes charges et despenses, luy avoit, par ses lettres données le XI X^ septembre MCCCC XXIII, ordonné et taxé la somme de cinq cent livres à les prendre et avoir pour une fois des deniers de ses finances. (Communiqué par M. Vuesen).

(1) Lettres patentes données à Tournai le El'janvier 1424 par lesquelles Simon Charles et Martin de Canlers, en vertu des pouvoirs qu'ils ont reçus du roi, instituent Messire Jean de Bains bailli de Tournai-Tournaisis (Orig. au Charlrier).

faisant, il reçut des mains de Boutillier la lettre écrite à Tournai le 31 août. Il y répondit aussitôt par des remercîments et par la nouvelle d'une victoire sur les Anglais à La Gravelle et d'une « grosse destrousse « opérée sur les Bourguignons à la frontière du Maçonnais. A l'entrée de la saison nouvelle, ajoute-t-il, grâce au renfort de mille chevaliers et écuyers du comte de Foix et de huit mille Ecossais, il ira, Dieu aidant, jusqu'à Reims pour s'y faire sacrer, et tirera ses bons sujets, les Tournaisiens entr 'autres, du péril où ils sont (1).

A quelque temps de là, Gillet Chembaut allait de Tournai à Tours et revenait en vingt et un jours, à travers Paris et le pays ennemi, pour rapporter des nouvelles de la reine et de l'enfant royal (2).

Simon Charles et Martin de Canlers arrivèrent le 7 novembre à Tournai, et descendirent à l'hôtel du Cerf sur le Marché. L'exaltation patriotique qui régnait alors leur valut un accueil chaleureux et bruyant. L'on sonna les cloches, l'on fit des feux de joie, surtout à Saint-Brice. Et les bourgeois ne se montrèrent pas moins empressés ; ils firent bonne mine

(1) Pièces justificatives 12. Le 1 décembre, Boutillier réclama le paiement de deux voyages « devers le roi. « (Consaux).

(2) « A Gillet Chembaut, pour un voyage par lui ait en la ville de Tours par devers le roi, pour savoir des nouvelles de la personne de la royne, nostre souveraine dame, et de monseigneur le dauphin leur filz, de leurs santés, estât et affaires, ouquel voyage faisant il séjourna, allant et retournant, XXI jours, au pris de xiiii gros chacun jour : vallent viii s. ii d. Montent icelles journées vm Ib. XI s. VI d. t. Itemj à lui, qui lui fu prins et desrobésur chemin, qui lui a esté récompassé, xxv s. t. Item à lui, qui lui a esté donné de courtoisie, au dessus de ce que dit est, pour ce qu'il s'aventura de venir hastivement par Paris et autres villes désobéissans au roy, xxxviii s. VI d. t. (Comptes d'entremise 1423-1424, voyages). Charles VII resta à Tours jusqu'au début de Décembre.

à Jean Martin, qui était revenu en même temps (1).

Tandis que le peuple se livrait aux transports.de sa joie naïve, les esprits avisés pouvaient calculer les conséquences de cette intervention. Il y avait à craindre pour les uns, à espérer pour les autres. Depuis l'élévation des bannières, le peuple s'était livré à une faction qui, favorisée par la haine de tout ce qui flairait le bourguignon, avait discrédité la classe autrefois dirigeante. La défiance et les divisions empoisonnaient l'esprit public, l'intérêt des partis primait l'intérêt général, toutes les relations étaient paralysées (2). Et les violences se commettaient, les destructions s'opéraient au nom du roi. Que vont faire les mandataires officiels de Charles? Vont-ils se ranger du côté de Canet et de Blarie, ou bien seconderont-ils les hommes d'ordre, ceux qui croient pouvoir être bons français en dehors de la faction. Par tempérament comme par éducation, Simon Charles penchera vers la bourgeoisie, bien qu'il ne puisse oublier ce que son martre doit au parti populaire. Avant tout il veut l'union, la ville ayant assez à faire pour rester française, sans se diviser contre elle-même, et par là encore il se séparera des démagogues.

Chose nouvelle, c'est d'abord au peuple que les deux commissaires exposèrent les principaux objets de leur mission (3). Ils les redirent aux Consaux qu'ils prièrent, — à l'exemple de ce que faisaient jadis les gouverneurs royaux — d'élire des délégués dont ils pourraient prendre conseil. L'on constitua immédiate-

(1) De Smet p, 383. Consaux 16 novembre : « De Jehan Martin : ledit Jehan Martin soit très bien Tenu, et sera remerchié. Et s'il demande aucune chose, on le fera tant qu'il devra estre content. »

(2) Discours prononcé par Simon Charles le 7 décembre (Consaux).

(3) De Smet p. 384 . Ce fut probablement le jour de leur entrée, soit le dimanche 7 novembre.

ment cette délégation. Sept doyens choisis parmi les démocrates les plus décidés, s'y trouvèrent à côté de huit membres des anciens collèges, tous patriciens : entre ces extrêmes, deux des VI représentaient la classe moyenne (1). Simon Charles saisit immédiatement le "gouvernail et se para des insignes d'une haute autorité. Comme lieutenant du roi, il faisait porter une ou deux masses devant lui, et allait à l'otfrande devant les prévôts. Les gens se regardèrent; quelques-uns murmurèrent (2); l'on sentait qu'une ère nouvelle commençait.

Et, sans plus tarder, la résistance de la faction se manifesta. Le soir de la Saint-Martin, les commissaires invitèrent à un grand souper, à l'hôtel du Cerf, les Consaux et les doyens. Blarie en fut. Quand il se vit là, elfacé, regardé de mauvais œil, lui, le maître de la rue, le dictateur, il sentit pâlir son étoile, et la colère lui monta. On ne tarda pas à se disputer. Il dit « aucunes grosses paroles et arrogances ?', auxquelles on répondit sur le même ton, et finalement quitta le banquet, dans le dessein de montrer ce dont il était capable.

Les tisserands étaient prêts. Ils soulevèrent tout le peuple, et, à neuf heures, les bannières étaient assemblées sur le marché. Elles ne se sépareront point, fut-il dit, jusqu'à ce qu'elles aient leurs ordonnances, c'est-à-dire les règlements de métiers, la confirmation de leurs privilèges politiques. Voilà bien la crainte qui

(1) Ext. II 73. Elus par les jurés : Caron Destrayelles, Ernoul de Waudripont, Jehan Coppet, Roger de Clermès ; par les échevins : Jean Wettin, Pierre Le Muisis ; parles eswardeurs : Jean Gargatte, Ph. de Bourghelles ; par les doyens : Sohier Groul, Louis Delewastine, Jean de Guise, Gossart Bastien, Henri de Canners, Jean Autoupet et Jacques de Hongny ; par les VI : Pierre de Blandain et Daniel Bérenger. Cette commission fonctionna peu

(2) De Smet, 384.

a envahi le parti populaire depuis l'arrivée de Simon Charles! Ne va-t-on pas renouveler l'expérience de 1365? Le peuple ne va-t-il pas être joué, une fois de plus, par le roi et la bourgeoisie? Toute la nuit se passa dans cette agitation. Pour s'en débarrasser on promit aux bannières tout ce qu'elles voulurent. Il était dix heures du matin quand le Marché se vida (1). Les questions épineuses ne manquaient pas. D'abord le bailliage. Après avoir hésité, consulté, les commissaires nommèrent le sire de Moj. Mais la popularité de cet allié des factieux avait baissé ; sa nomination fut mal accueillie. Les bannières consultées se firent relire la charte de l'abolition du bailliage et s'en tinrent là, bien que les commissaires fussent revenus trois fois à la charge, non sans faire des concessions (2). La remise en activité de la Monnaie suscita moins de difficultés, et bientôt l'on fut d'accord sur le titre des espèces d'or et d'argent (3). Dès le premier

(1) De Smet p. 384. Le présent de vin pour ce souper est daté du 12.

(2) Le 16 novembre l'on désigna, pour le choix du bailli, une commission composée des chefs et conseil, avec Waudripont et Coppet. Moy fut nommé le 7 décembre. Le 9, la charte de l'abolition du bailliage fut lue à la communauté par cinq clercs. Le 15, on lui donna lecture d'une cédule touchant le bailliage et la monnaie. Le 21, les Consaux, doyens et sous-doyens demandent que « l'assens autrefois eu par la communauté au regard du bailli soit entretenu - (Consaux et comptes d'entremise L423-1424). V. aussi De Smet p. 384. Il paraît résulter de tout cela que l'opinion publique fut travaillée par les bourgeois dans le but d'écarter le sire de Moy. La question des rapports avec les Flandres entra aussi en ligne de compte.

(3) Consaux 16 novembre : « On est d'accord que la monnaie se fasse, à condition de ne rien empirer, et qu'il y ait commis à essayer. » Aux termes d'une ordonnance communale du 21 janvier 1424, la Monnaie émettra des écus d'or de 67 au marc de Paris valant 25 s. t., des doubles blancs valant 10 d. t., de 80 de taille au marc de Troyes, des petits blancs valant 5 d. t. de 120 au marc, des doubles deniers valant 2 d. t. et des petits deniers noirs valant un d. t., de petites mailles valant une maille t. ; « laquelle monnaie a été avisée la plus équipolente en value à celle des pays voisins que plus s'est pu faire, sans avoir regard aucunement au profit du roi, qui peu y prend de profit au regard du temps passé, » Le double gros de Flandres vaudra 13 d. t.

contact, Simon Charles constate une situation troublée. Dans son discours du 7 décembre, il se plaint aux Consaux des « billets diffamatoires ?', que, la veille encore, on avait trouvés affichés, de l'égoïsme des partis, de la défiance générale (1).

Cependant les meneurs, sentant le terrain se dérober, ne restèrent pas inactifs, mais résolurent de jouer leur va-tout. Comme il était d'usage quand se tramait une conjuration, comme avaient souvent fait les Gantois et dernièrement les Parisiens, eux et leurs partisans prirent une livrée, qui fut la cotte et le chaperon noirs, avec des devises au sens plus ou moins tendancieux. Le chaperon fut interdit, mais rien qu'avec la cotte nos gens firent le diable à quatre (2). Ils étaient en grand nombre, surtout parmi les tisserands, les foulons, les fèvres et les laboureurs.

I.e lendemain de Noël, un de ces menus incidents que l'on trouve toujours à l'origine des soulèvements populaires provoqua le conflit. Jean Piétard, qui était des cottes noires, ayant été arrêté pour contravention au règlement sur le port d'armes, Canet, Blarie, et d'autres de la bande allèrent le réclamer au grand doyen qu'ils trouvèrent à l'hôtel du Cerf en conférence avec les commissaires du roi et le prévôt. Entre eux et Sohier Groul — conquis dès lors par la bourgeoisie — surgit une altercation violente. L'on faillit en venir aux coups. Finalement, de l'hôtel du Cerf, les cottes noires se retirèrent dans la halle des Consaux. Canet, qui en était garde, leur ayant offert l'hospitalité, elles y passèrent la nuit à comploter, tandis que l'émotion se propageait en ville,

(1) Ext. II 75.

(2) De Smet p. 385 et Mém. xvii 309. Sur la houppelande de Jean Evrard on lisait : devenez bons (Consaux, 24 juillet 1425).

Le lendemain fut ce que promettait un tel début. Rasse Mambour, un des chefs des cottes noires, s'étant pris de querelle avec un brasseur, tira son épée en criant : Qui est des cottes soit en mon aide. Aussitôt surgissent Canet et plusieurs autres qui commencèrent à faire " grande noise « . Mais un groupe de bourgeois marcha contre eux, et le public présent à la scène prit parti pour ces derniers. Voyant qu'elles avaient le dessous, les cottes noires détalèrent, Canet grimpa dans un des clochers de la cathédrale. Le cri retentit : Aux bannières. Le peuple prit les armes et accourut sur le Marché, tandis que les compagnons de Canet étaient poursuivis et arrêtés, et lui-même amené, " par belles paroles '', à descendre de son clocher.

Les bourgeois tenaient leur revanche. Blarie, Canet, Evrard, Le Harpeur, Mambour, d'autres encore, étaient prisonniers au beffroi. Mais parmi le commun régnait un grand trouble et une diversité de sentiments qui n'échappa point au coup-d'œil avisé de Simon Charles. Le commissaire du roi se tenait à la Halle-aux-draps avec les Consaux et les doyens. Des bourgeois, des marchands, des membres de la Loi vinrent à lui en criant : Justice ! le commun veut qu'ils meurent incontinent et sans délai. Froidement il demanda : Qu'ont-ils méfait? On ne lui répondit pas, et toujours il en venait répétant : Le commun veut qu'ils meurent. Maître Simon posait à tous la même question sans obtenir de réponse. Finalement un réquisitoire fut rédigé, dont Lotard de Willeries donna lecture au nom des Consaux. Il accusait les prisonniers d'être fauteurs d'émeutes, tenseurs (1) et coupables de tous les maux qui étaient advenus à Tournai. C'étaient les

(1) Qui extorque de l'argent par intimidation.

griefs ordinaires des procès politiques. Mis en présence d'une accusation en règle, Simon Charles céda. Il condamna Canet, Blarie, Evrard et le Harpeur à être décapités et les autres à divers voyages. Mais, à cet arrêt, il mit une condition, c'est que le peuple l'approuverait.

L'on vit alors que la faction avait des racines plus profondes que n'avaient cru, ou feint de croire, les bourgeois. " ]^e commun, ou au moins la plupart, ne voulait point faire si hâtive justice «, mais bien que les accusés fussent entendus en leur défense. Plusieurs même réclamaient leur liberté. En conséquence, toute idée de justice sommaire fut abandonnée, et l'affaire soumise aux formes ordinaires, sauf à en référer au commun quand elle serait en état.

Plus rude encore fut la journée du 28. Le parti populaire s'était ressaisi, avait formé le projet d'arracher aux bourgeois leur proie et, prenant l'offensive, souleva le commun, qui envahit le Marché. Les autorités ripostèrent en appelant les bons citoyens à venir se ranger sous les bannières du roi et de la ville ( 1 ) . " Et en cette assemblée fut grand estrif et apparence de mal, si Dieu ne l'eût détourné « . A un moment donné, les foulons, les tisserands et les fèvres s'élancèrent vers le beffroi pour délivrer les prisonniers. Les brasseurs leur barrèrent le passage. « Et là alla la chose très mal et s'appareillèrent les deux parties comme pour férir l'une sur l'autre. » Mais, après un assez long moment, les assaillants reculèrent. Alors les doyens s'assemblèrent au milieu du Marché. Ils décidèrent, comme on avait fait la veille, que les prisonniers resteraient en prison et seraient poursuivis régulièrement.

(1) Prescription des ordonnances générales sur la police de la ville.

Et l'opposition se tut. Il fut ordonné à tous de se retirer à la suite de la bannière du souverain doyen. Ainsi l'autorité légale triomphait sur la démagogie, et les bourgeois, unis à une partie des métiers, avaient vaincu les factieux (1).

Les journées des 26, 27 et 28 décembre forment le contre-pied de celle du 21 août. Elles tournèrent à la confusion de ceux qui avaient provoqué le conflit, à l'écrasement des cottes noires ; elles mirent fin au règne de l'émeute et rendirent aux Consaux, unis aux doyens, leur ancienne autorité. Le 31 parut une ordonnance qui coupait court aux procédés des hommes de désordre.

Défense :

P De sortir armé après neuf heures du soir.

2"" De tenir des réunions pendant la nuit.

S"" De se faire accompagner de plus de varlets qu'on n'en a pour l'usage ordinaire.

4"^ D'aller d'une bannière à une autre lorsqu'elles sont assemblées sur le marché. Chacun devra se rendre à sa bannière avec ses varlets, et ne pourra se retirer sans la permission de son doyen. On ne peut à son gré changer de bannière (2).

Enfin, le 4 janvier 1424, toutes les précautions étant prises pour empêcher un mouvement en faveur des accusés (3), les bannières entendirent le réquisitoire formé par une commission de quatre membres de la Loi et de quatre doyens. Ce document concluait à la peine de mort, du moins contre Canet et Blarie. Mais leurs amis firent valoir qu'il n'y avait pas encore eu de

(1) De Smet 385-387 et Mém. xvii 309-312. Le prevot, avec plusieurs sergents et d'autres compagnons, parcourut la ville nuit et jour les 27 et 28. (Comptes d'entremise 1423-1424.)

(2) Ext. II 77.

(3) Ibid. 78.

sang répandu pour les bannières, si bien que, après quatre jours d'hésitation, la clémence l'emporta (1). Canet et Blarie furent exilés à dix lieues de la ville, jusqu'à ce qu'ils eussent résidé pendant trois ans à Chypre. Le Harpeur, Evrard et Rasse Mambour furent condamnés, le premier à un an de séjour à Chypre, le second au pèlerinage de Saint- Jacques en Galice et le troisième à celui de Saint-Pierre de Rome. Par dérogation au droit, d'asile, le jugement stipulait que, si l'on trouvait les condamnés « en églises, cimetières ou autres lieux saints, francs et d'immunité » dans les limites de la ville, l'on pourrait les saisir et les exécuter (2). Nous verrons plus tard les partisans des bannis se prévaloir de cette infraction à un droit universellement reconnu.

Par-dessus les émeutiers, la réaction atteignait l'homme qui leur avait prêté l'appui de son rang et de ses relations à la Cour : le sire de Moy. Sa disgrâce, accusée avant la fin de 1423 quand il n'avait pu se faire accepter comme bailli, fut bientôt complète. En effet, par lettres du 21 janvier 1424, les commissaires du roi donnèrent le bailliage à Jean de Bains, l'ancien bailli de Charles VI. Cette nomination fut motivée sur le vœu exprimé par les bannières d'avoir un bailli agréable à la communauté de la ville et aux pays voisins, de sorte que, à son sujet, ces derniers « ne pussent avoir couleur ou occasion de guerre ou de division, ni le cours de marchandise être empêché.

(1) Mémoire des bourgeois. Pièces justificatives, 25.

(2) Reg-. de la Loi : Bans de tous jours. 8 janvier 1423 (ancien style).

délayé et interrompu " (1). L'on connaît l'hostilité des Flamands contre Moy.

Quant au nouveau bailli, nous l'avons vu en fonctions , pendant les années difficiles de 1416 à 1418, et savons que, tout armagnac qu'il fut, nul ne gêna moins la diplomatie des grands bourgeois. C'était leur homme et le partisan des combinaisons pacifiques. Moy ne put supporter cet affront et la défaite de ses amis ; dès avant le 25 janvier, il avait quitté la ville (2).

Aux yeux des spectateurs du dehors, notamment des Flamands, la retraite de celui qui passait pour être à Tournai l'âme du parti français, et pour avoir eu la plus grande part à la révolution démocratique, caractérisa le revirement. Elle dissipa la crainte de voir Tournai entrer en guerre ouverte avec le duc de Bourgogne et contribua utilement à la reprise des relations diplomatiques (3).

C'est dans ces circonstances qu'arriva l'époque du renouvellement de la Loi ; et l'on pouvait se demander si la réaction n'irait pas jusqu'au bout, c'est-à-dire

(1) Lettres patentes données au nom du roi par Simon Charles et Martin de Canlers le 21 janvier 1424 (Chartrier). Les commissaires accordèrent à la ville certains privilèges « en la forme et manière contenue en certain rouUe à nous par les dessusdiz bourgeois, manans et habitans baillé et exhibé ».

(2) Consaux, 25 janvier. - De monseigneur de Moy et de son partement : qu'on conclue au fait de monseigneur de Moy et à son partement, et en sont chargés sire Caron et le souverain-doyen -. En avril il est question d'un appel interjeté par Moy, peut-être au sujet de sa nomination.

(3) Monstrelet (ancienne édition, t. ii p. 10 v»). « Item en ce temps se resmeurent ceux de la ville de Tournay, et se meirent en armes l'un contre l'autre a bannière desployée. Et fut la cause de ceste esmeute, pour ce que la communauté doubtoit que les seigneurs de Moï et de Conflans, qui estoient dans leur ville et avoient grande audience, ne leur baillassent garnison plus puissant d'eux. Néantmoins soubdainement ils se rappaisèrent sans coup ferir, et assez tost après se départirent les seigneurs dessusdits de la dite ville de Tournay doubtans la fureur d'icelui commun. Et alla ledit seigneur de Moï demourer en Liège ». Cette version est intéressante, sinon rigoureusement exacte.

jusqu'à s'en prendre aux bannières, qui n'étaient pas encore confirmées par le roi. Mais les Consaux n'osèrent pas, de leur propre autorité, faire table rase des conquêtes populaires. Alléguant un doute plus ou moins sincère, ils soumirent aux bannières elles-mêmes la question de savoir si l'on escompterait la sanction royale, ou si l'on s'en tiendrait à l'ancienne charte (1). La réponse est éloquente; c'est l'une des premières résolutions dont le texte officiel, rédigé par Piérard de Nouveauville, ait été conservé.

« Vu le temps et danger où la ville et nous sommes à présent, tant en la ville comme dehors ; et pour le plus grand plaisir, affection et volonté de tout le peuple d'icelle, et eux tenir en bonne sûreté, union et concorde, lesdites bonnes gens, et plus beaucoup que par assens des bannières, sont tous d'opinion et d'accord à l'entretènement de leurs bannières, qui, à leur avis, es affaires, troubles et assemblées naguère faites et advenues en icelle ville, a été la sauvation de ladite ville, et de nous tous ensemble ; et aussi à l'entretènement desdits doyens et sous-doyens, qui, comme représentant la comnmnauté, font un collège avec vous MM. les Consaux, es besognes et affaires d'icelle ville, au grand plaisir, apaisement et sûreté dudit peuple....

Lesdites gens et bannières ont fiance que, au plaisir de Dieu, le roi, notre dit seigneur n'en sera jà mal content; vu la constante, vraie obéissance, non pareille à ceux de son royaume, toujours par eux persévérée, et que volonté ont de faire et entretenir de bien en mieux... « (2).

Ce fier langage montre que les franchises des

(1) Consaux, ?6 janvier 1424. Ext. ii

(2) Ext. II 86.

métiers n'étaient point l'œuvre de quelques agitateurs, mais tenaient au cœur même du peuple. Les commissaires du roi se montrèrent tout disposés à satisfaire l'opinion publique. Canlers ayant lui-même tracé la procédure à suivre pour le prochain renouvellement de la Loi (1), les élections eurent lieu les 19, 20 et 21 février. Comme la nouvelle constitution déclarait les doyens des métiers aptes à briguer les fonctions d'eswardeurs, un certain nombre d'hommes nouveaux pénétrèrent par là dans la Loi : Saint-Brice n'élut que des gens de métier; dans d'autres paroisses on partagea (2). Quant aux collèges des prévôts et jurés et des échevins, les événements récents n'en altérèrent pas la physionomie patricienne. Il est vrai que le souverain-doyen Sohier Groul devint second prévôt; mais les grands comptaient bien faire du bonhomme l'instrument de leur politique. Jean Coppet, celui dont le geste avait livré au peuple les bannières, eut la souveraine prévôté. Les fonctions de souverain-doyen échurent à Colart Desgranges, doyen des corriers et celles de souverain-sous-doyen à Barthélémy Carlier, doyen des appareilleurs de drap, gens modérés et ennemis des factieux.

Le retour de l'ordre et de la paix civile se manifesta par une série de mesures. Les bannières des métiers.

(1) « A Jehan de Quarmont, pour don et courtoisie par lui faitte au nom de la dite ville à Philippot, clercq dudit maistre Martin de Canlers, pour avoir escript et grosse une lettres par lesqueles ledit maistre Martin avoit avisé manière de le rénovation et création de la loy de ladite ville, qui lors se fit prochainement... » (Comptes d'entremise, 1423-1424 fo 65 Vj.

(2) Cf. Reg. de la Loi. A Saint-Piat, trois hommes de métier sur six : Jean de Guise, foulon, Jean Hanielle et Nicaise Savary, tanneur. A Saint- Pierre, un sur deux : Jean de Crespin. A Saint-Jacques, deux sur quatre : Olivier Cambier et Colart de Touwart. A Saint-Brice : Louis de la Wastine, teinturier, Mahieu Yolent, brasseur, Colart de Lille, boucher, Jean Ghehoriel, Gillart Bastyen.

sous lesquelles trop souvent s'était organisée l'insurrection, furent confiées à la garde des doyens; celle des tisserands notamment, qui durant les troubles avait été mise « hors la main du doyen ?', dut y retourner ; il fut interdit sous les peines les plus sévères de les faire sortir sans ordre (1). Les députations envoyées à l'hôtel-de-ville cessèrent, grâce à une ordonnance du 4 avril, de se présenter sous la forme d'attroupements menaçants. Une série de condamnations pour paroles et manœuvres séditieuses confirma ces mesures (2). Le chômage fut interdit (3). Afin de ramener la concorde, les Consaux songèrent à créer une magistrature spéciale « pour apaiser gens r> (4). L'on entreprit aussi de réprimer la licence des mœurs (5). Ces garanties de sécurité décidèrent un certain nombre d'émigrés à revenir (6).

L'Eglise enfin, qui avait pâti de l'esprit révolutionnaire, réclama sa part dans les réparations, revendiquant les dîmes que laboureurs et jardiniers se dispensaient d'acquitter, les vingt lots sur chaque

(1) Consaux, 19 et 26 janvier.

(2) Condamnation, le 18 février, de Guillaume de la .Bassée dit Honoré, pour paroles injurieuses contre les doyens; le même jour, de Simon de Willeries pour outrages à l'ex-conseiller Jean Dauby, qui était de passage à Tournai; les 6, 13 et 31 mars, de divers braillards; le 17 avril, de Jaquemart Buriel, pour avoir excité le peuple contre les doyens; le 22 avril, de Willemet de Lahors pour paroles séditieuses ; le 17 mai, de Jean BouUefriel, pour avoir excité une émeute. (Reg. de la Loi, bans de tous jours).

(3) Ordonnance du 26 avril. Ext. ii 91.

(4) Consaux, 1er février (Ext. ii 80). Les comptes relatent des voyages à Douai pour étudier le fonctionnement de cette magistrature..

(5) « A Jehan de Waudripont, Jacques Le Louchier, jurés, Sohier Autoupet, doyen des bouchers et Willeme Bruiant, doyen des wieswariers, pour avoir vaqué à entendre le terme de dix jours entiers à faire certaine information des estats, vies, renommée, conversations de ceux que on disoit maintenir hourie, orde et dissolue vie en la dite ville. (Comptes d'entremise, 1423-1424, Bien de justice).

(6; Consaux, 27 juin. Ext. ii 99.

brassin que lui devaient les brasseurs, ses immunités et ses monopoles confisqués. Mais, sur ce point, les bannières, tout en faisant montre de piété, tout en décidant que les doyens des métiers assisteraient à la Procession, se bornèrent à « prier très affectueusement w les débiteurs de rendre à Dieu ce qui lui était dû (1).

(1) Ibid. II 97-101.

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