I. — HISTOIRES ET CHRONIQUES
Des anciennes histoires de Tournai, une seule mérite d'être rangée parmi les sources d'information, c'est celle du chanoine Jean Cousin (Douai, 1619), parce que son auteur a connu et mis en œuvre des documents disparus depuis lors. Cousin s'appuie, pour raconter les faits dont il s'agit ici, sur la chronique de Monstrelet, sur les Annales de Flandre de J. Mejer et sur « aucuns commentaires manuscrits » dont il tire les épisodes d'ordre local. Ces commentaires n'étaient autre chose qu'un exemplaire de la chronique dont il sera question ci-après, et dès lors il n'y a pas lieu d'étudier spécialement le récit de Cousin.
Passons aux chroniques. Analysant le Registre de cuir noir (n° 39) des Archives de Tournai, M. d'Herbomez y a noté, entre autres documents,'" une sorte de journal tenu au jour le jour, pendant plusieurs siècles, par les Tournaisiens « (1). Il y eut, en eiFet, une chronique officielle de la Ville. Pour l'époque dont nous nous occupons, quatre textes concourent à établir qu'elle était conservée au greffe communal, tenue à jour par une personne spécialement chargée de cette tâche et gardée avec un soin jaloux.
Le 7 janvier 1399, les chefs des Consaux furent chargés d'aviser « comment les chroniques de la Ville seraient mises et écrites en autre forme qu'elles n'étaient par F. Mahieu du Val «, à qui l'on donnerait
(1) Bulleiius de la Société historique et littéraire de Tournai, t. 25, p. 282.
un dédit (1). — Ce Frère Mahieu était un religieux de Saint-François, prédicateur réputé.
Le 26 juin 1426, Thézan Bochet, l'un des clercs de la Ville, déclare délivrer les chroniques au prévôt Jean de Quarmont, en l'habitation que Salomon Fuyant, garde de la Halle des Consaux, y occupe, devant Jean de Bury et d'autres témoins (2) ,
Le 7 décembre 1429, en présence des prévôts, de deux jurés et du procureur, les chj^oniques de la Ville furent prêtées à M^ Henri Rommain, lequel promit de les rapporter à la première demande (3) .
Enfin, en mars 1431, les chroniques de la Ville furent prêtées à Simon Bernard, receveur, qui les rapporta quelque temps après (4).
Ce qu'est devenu l'original de ces chroniques, nul ne le sait. Parmi les nombreuses spoliations que subirent les Archives de Tournai, il va de soi que ce document capital tenta les convoitises les mieux avisées. Mais il en existe des extraits; car on ne peut voir autre chose dans plusieurs chroniques tournaisiennes qui, embrassant une période de plusieurs siècles, sont évi~ demment l'œuvre d'une collectivité. Tels, les manuscrits 7383, 13773 et 19684 de la Bibliothèque royale de Bruxelles, les deux premiers concernant surtout le XIV^ siècle et encore inédits, le troisième englobant une grande partie du XV® et publié par J.-J. De Smet, au tome III du Recueil des chroniques de Flandre. Ce dernier constitue, en fait de chroniques, notre principale source.
(1) H. Vandenbroeck. Extraits analytiques des anciens registres des Consaux de la ville de Tournai, t. i, p. 46.
(2) Archives de Tournai. Délibérations des Consaux. Reg. de 1425-1427. (3)Jbid. Reg.de 1427-1429.
(4) Ibid. Reg. de 1430-1433.
Il résulte d'une savante étude de M. V. Fris (1), que le manuscrit en question contient une chronique de Tournai, coupée d'emprunts faits à des chroniques étrangères qui étaient répandues dans nos contrées. Laissant de côté, non seulement ces emprunts, mais les parties tournaisiennes antérieures au XV^ siècle, nous analyserons les récits des trente premières années de celui-ci.
Trois ou quatre écrivains y ont collaboré.
P Un premier fragment commence par l'histoire d'une épidémie qui sévit à Tournai à partir du mois de mai 1400 (édition De Smet, p. 332). Si l'on rapproche de cette date celle du premier texte mentionné ci-dessus, l'on est tenté de croire que c'est le successeur de F. Mahieu du Val qui prend la plume (2). Il se distingue par une chronologie précise et exacte, comme s'il consignait les faits au jour le jour. Aux événements de l'histoire générale, il mêle des faits locaux, rattachant autant que possible ceux-ci à ceux-là. Entre les factions qui dès lors se disputaient le gouvernement de la France, il ne prend point parti ; il blâme les excès des Armagnacs et des Bourguignons, et demeure, quant à lui, français tout court : ce qui répond aux dispositions qui prévalurent à Tournai jusqu'au traité de Troyes. Le morceau ne va guère au-delà de cet événement; on n'en connaît pas d'autre exemplaire que celui du manuscrit 19684.
2° Le fragment suivant (pp. 373-405) qui semble avoir été souvent copié et répandu sous le titre : " Les troubles de Tournai « , nous est connu par quatre textes : ^ ceux des manuscrits 13773 et 19684, en tout semblables ; celui qu'A, de la Grange a édité au tome XVTI
(1) Commission royale d'histoire, t. xix, 2« bulletin, pp. 65-82.
(2) Il faut remarquer ce qui est dit de ce religieux, p. 333.
des Mémoires de la Société histo^nque de Tournai, doublement intéressant, et par la similitude générale et par les variantes qu'il offre avec les précédents; enfin, identique à ce dernier, celui que résuma Cousin.
Le récit des troubles diffère profondément de ce qui le précède. Il néglige les événements du dehors pour se concentrer sur diverses phases des révolutions communales ; et ce n'est plus l'annaliste froidement consciencieux de la période précédente qui écrit, mais un homme emporté dans la mêlée des partis, et qui fait le procès de ses adversaires politiques : la bourgeoisie patricienne d'une part, les démagogues de l'autre. L'auteur de ces pages semble avoir pris la plume pour défendre la politique de juste milieu qui triompha au mois d'août 1428. A en juger par la chronologie flottante du début, qui ne devient rigoureusement exacte qu'à partir de 1424, il écrivit de mémoire la première partie de sa narration. Celle-ci enjambe sur les récits antérieurs dans le but de dénoncer les défaillances de la haute bourgeoisie lors du traité de Troyes ( 1 ) .
Thézan Bochet, le clerc qui fit délivrance des chroniques en 1426, et a laissé des vers latins griffonnés par ci par là, peut être présumé l'auteur de l'histoire des troubles (2) .
3° La délivrance d'Orléans et la campagne de Jeanne d'Arc sur la Loire font suite aux troubles de Tournai (pp. 405-414). Cette fois, la plume est passée à un grave auteur qui entend tirer la philosophie des événements.
(1) Il est assez difficile de se prononcer sur le texte des pp. 372 et 373. Les erreurs de chronologie empêchent de l'attribuer à l'auteur du fragment précédent ; d'autre part, il ne fait pas corps avec le récit des troubles.
(2) J'ai noté, entre autres, ces deux hexamètres écrits sur le feuillet de garde du reg. n^ 36 (dit de cuir blanc) :
Damna fleo rerum, sed plus fleo damna dierum Quisque potebt rébus succurrere ; nemo diebus.
M. Fris Fa vainement cherché parmi les chroniqueurs contemporains, et M. de Beaucourt cite sa relation comme une œuvre originale, précieuse par la précision de ses détails. Ne faut-il pas nommer le conseillergénéral de Tournai, Henri Rommain, dont l'activité littéraire est connue (1), et qui suivit la Pucelle depuis Gien jusqu'à Reims, ayant tout le loisir de s'informer des prodiges accomplis? L'on sait que les chroniques de la ville furent confiées à Rommain en décembre 1429, et ce fut peut-être pour lui l'occasion d'y insérer cette belle page.
4° Il semble qu'ensuite le conteur des troubles ait repris la plume pendant un an ou deux (pp. 414-418). On le retrouve dans la colère qu'il exhale contre les patriciens rapatriés. L'imprudent si, dans les bureaux mêmes de la Ville, il se laissait ainsi emporter contre ceux qui allaient redevenir les maîtres !
Aux chroniques tournaisiennes, il y a lieu d'assimiler deux mémoires présentés par les bourgeois bannis ou émigrés, le premier à 1 evêque de Nantes et à ses collègues, ambassadeurs du roi, en 1427, et le second à Charles VII lui-même en 1430 (2). Ils exposent à leur façon les troubles de Tournai. Le premier surtout, que l'on trouvera aux Pièces justificatives sous le n*" 25, offre de précieux éléments d'information.
Parmi les chroniqueurs étrangers, le cambrésien Enguerrand de Monstrelet est le seul qui ait suivi attentivement ce qui se passait à Tournai. Sa façon de traduire les événements locaux offre un piquant intérêt.
(1) Cf. J. Vandengheyn. Pour la biographie nationale (Annales de l'Académie royale d'Archéologie de Belgique, 5® série, t. iv, 2^ livraison, p. 205).
(2) Le second mémoire est publié à la suite de la chronique de Tournai dans le t. m du recueil des chroniques de Flandre, p. 559.
en ce qu'elle nous apprend comment on les appréciait dans le parti bourguignon. Il y a toujours quelque chose de vrai dans ce qu'il en dit, mais le sens et l'importance qu'il leur attribue dépendent de son point de vue (1). Une chronique anonyme, conservée à la Bibliothèque nationale de Paris (fr. 23018) et publiée en partie par Douët d'Arcq à la suite des chroniques de Monstrelet, offre quelques passages intéressants pour notre histoire. Son auteur, que l'on peut présumer flamand, connaissait bien les affaires locales de la région. Malheureusement, elle s'arrête trop tôt.