‹ Les tournaisiens et le roi de BourgesChapitre 22 sur 50 · LA CONFIRMATION DES BANNIÈRES ET LE MOUVEMENT DES PARTIS · texte numérisé non relu

LA CONFIRMATION DES BANNIÈRES ET LE MOUVEMENT DES PARTIS

L'on s'imaginerait à tort que, depuis l'arrivée des commissaires du roi, les relations se fussent ralenties avec la cour de Bourges. Au contraire, jamais elles ne furent plus actives que durant l'année 1424.

Chembaut, qui revenait de Tours, partit pour Bourges le 22 décembre 1423 ; Bontillier retourna occuper son poste d'informateur; Ernoul de Nouveauville fit voyage sur voyage. Le héraut Berry apporta, le 5 janvier 1424 une lettre de Charles, et Chembaut en remit une autre, datée du 22 de ce mois (1). Le roi se réjouissait de la fidélité des Tournaisiens et de la bonne réception qu'ils avaient faite à ses envoyés. Il n'attendait que l'arrivée des Ecossais pour se mettre en campagne ; c'est pourquoi il fallait tenir en réserve tout le seigneuriage de la monnaie (2) .

Une question capitale était alors pendante, c'était celle de la " supplication de la charte ??, en d'autres termes l'approbation des réformes constitutionnelles.

(1) « Audit Chembaut, pour un autre voyage par lui fait en la ville de Bourges en Berry par devers le roy, et y porté lettres closes touchans le bien, paix et tranquillité de ladite ville, et sur ce rapporté lettres de responce et nouvelles de pardelà, ainsi que enchargié lui avoit esté; ou quel voiage en allant et retournant il vacqua Ixm jours finans le xxii® jour de février l'an lur et XXIII » (Comptes d'entremise, 1423-1424. Dons aux chevaucheurs. Voyages, etc. et Ext. ii 74, 15, 89).

(2) Pièces justificatives, 13.

Renonçant à l'envoi d'une députation nombreuse, vu les difficultés et les frais du voyage, l'on avait chargé Jean Lemire, clerc de Simon Charles, et F. Jean de Vienne, prieur des Augustins d'Amiens, de transmettre à la Cour le projet élaboré par les doyens (1). Charles VII, qui avait hâte d'annoncer aux Tournaisiens le prochain débarquement de dix mille Ecossais, fît repartir ces émissaires dès le 25 février. Dans l'entrefaite étaient arrivés à la Cour Jacques de Buis et le juré Jean Le Senne, partis de Tournai le 12 janvier, avec mission de traiter le fond de l'affaire. Le roi, qui se trouvait alors séparé de ses principaux conseillers, notamment du chancelier de France, retint ceux-ci jusqu'à la date fixée pour la tenue des Etats de Languedoc (2).

Cette importante assemblée eut lieu à Selles-en-Berry le 12 mars. Le 16, dernier jour de la session, notre charte fut approuvée en grand-conseil, présents le duc d'Alençon, l'archevêque de Reims, le comte Dauphin, la Fayette, Tanguy du Chastel, Louvet, Jean Girard, etc. Et, parce que l'élévation des bannières avait eu pour but de demeurer en l'obéissance du roi et de résister à ses ennemis, parce qu'elle s'était accomplie sans aucun tumulte et sans effusion de sang, tout ce qui avait été fait à cette occasion fut amnistié.

Mais, si le texte de la constitution fut accepté sans modification, la sanction royale n'y fut pas donnée sans une importante réserve. Il ne faut pas oublier que De Buis et Le Senne avaient quitté l'ournai au lendemain de la réaction bourgeoise. On se demandait jusqu'où irait celle-ci, et les rapports qu'ils firent au

(1) Ext. 1170,71,76.

(2) Pièces justificatives, 14. Ext. ii 144, 145. De Beaucourt, n63, 64.

roi reflétèrent tout au moins l'incertitude qui régnait. C'est pourquoi les conseillers de la Couronne « firent doute et difficulté que les choses susdites ne procédassent pas du commun assentiment de tous ceux de la ville, et que, à cette cause, ne sourdit division entre eux, de laquelle inconvénient se put ensuivre au préjudice du roi ". En conséquence, l'approbation ne fut accordée que pour un an ( 1 ) .

Quand, le 25 avril, les deux députés rapportèrent cette charte boiteuse, un vif mécontentement s'empara des métiers, qui, naturellement, accusèrent ceux de la Loi de conspirer contre leurs franchises (2). C'était juste au moment que les négociations avec le duc de Bourgogne allaient aboutir. Soulagé d'un grand poids, le peuple relevait la tête et prêtait volontiers l'oreille aux suggestions des meneurs. Il fallut que, sur-le-champ, de nouvelles lettres fussent adressées au roi, sollicitant la confirmation du nouveau régime à perpétuité. Les l)annières exigèrent que ces lettres fussent scellées du sceau de la ville, et confiées à des hommes dont elles étaient sures : Barthélémy Carlier, souverain-sousdoyen, Jacques de Hongny, sous-doyen des fèvres, et Piérard de Nouveauville, clerc des doyens, auxquels les Consaux adjoignirent Gilles Waucquier, échevin de Saint-Brice.

De leur côté, les bourgeois redoutaient cette entrée

(1) Les deux chartes de commune de 1424 ont été publiées par A. de la Grange à la suite d'une note « Sur la politique des rois de France à Tournai, au début du XV^ siècle «. (Annales, t. v p. 5». Elles le seront encore dans l'inventaire des chartes de la ville de Tournai, actuellement en préparation, par Ad. Hocquet. Il a donc paru inutile de les joindre aux pièces justificatives de la présente étude.

(2) Le 26, on dut interdire le chômage (Publications). Notons aussi des condamnations pour paroles séditieuses datées des 17 et 22 avril Peut-être dès lors avait-on vent de l'affaire.

en relations des métiers avec la Cour. Connaissant les fluctuations de la politique royale, les rivalités et les intrigues qui la dirigeaient, et sachant que, à cette heure même, les proscrits du 8 janvier sollicitaient des lettres de rémission, ils essayèrent de parer au danger. Le 16 mai, jour de leur départ, on fit prêter aux députés devant les quatre collèges, un serment dont voici l'abrégé :

Vous et chacun de vous jurez :

Que bien et loyalement, à votre sens et pouvoir, poursuivrez pardevers le Roi la charte de la création des bannières à perpétuité.

Et que, au voyage que vous ferez, vous n'obligerez point la ville, et tant seulement paierez vos dépens et les salaires raisonnables.

Ni pourchasserez, pour vous ni pour autrui, quelque office, ni or ni argent, ni autre chose quelconque des offices ni de l'avoir de la ville.

Ni pourchasserez autre chose qui puisse être préjudiciable ni déroger aux droits, franchises, privilèges, libertés, sentences ou jugements d'icelle ville; et spécialement n aiderez ni favoriserez aux bannis comme séditieux de cette ville à ravoir V habitation d'icelle^ ni que les bans en quoi ils ont été condamnés puissent être rappelés en aucune manière.

Ni baillerez charge ni accusation contre personne quelconque des bourgeois, manants et habitants de ladite ville.

Et ferez au surplus tout ce que, à bons, vrais et loyaux ambassadeurs, appartient à faire, pour le bien, honneur et profit de ladite ville. Si Dieu vous ait, et tous les benoits saints du paradis! (1)

Le minorité Jean Hersot, affidé de Simon Charles, se joignit à l'ambassade « pour aucunes bonnes besognes », dont nous saurons bientôt la nature (2).

L'état de guerre les ayant forcés d'accomplir un

(2j Consaux, 17 août. Comptes d'entremise, 1424; Voyages.

immense détour, qui les conduisit à Genève et à Lyon, ces députés parvinrent à Bourges vers la fin de juin (1). Forts de l'unanimité des Tournaisiens, appuyés dans le Conseil par Moy et par Troissy, ils parvinrent aisément au but de leur mission. Une nouvelle charte confirma les bannières à perpétuité, le roi ayant acquis la certitude, « tant par les lettres de la communauté que par le rapport des députés et par celui de ses propres officiers, que les nouvelles ordonnances étaient agréables à tous les Tournaisiens et procédaient de leur consentement «. Afin d'écarter les suspicions, Charles VII affirma solennellement que la seule cause de la réserve contenue dans sa première charte avait été la crainte de susciter des divisions dans

la ville (2).

Dans l'intervalle des deux chartes, il s'était passé des choses graves.

Charles Vil, après la tenue des Etats de Selles, était revenu à Bourges, où l'entourèrent et le manièrent à leur gré ces conseillers de rang inférieur qu'on a justement nommés les aventurières, et parmi lesquels se distinguaient le président Louvet, Tanguy du Chastel et Frotier. Violents et peu scrupuleux — comme ils l'avaient prouvé à Montereau — intrigants et avides, ils régnaient plus que le roi, et disposaient à leur gré de sa signature. A l'époque où nous sommes parvenus.

(1) Ext. II 96 et 144.

(2) Annales, t. v p. 23. Les personnages présents en Conseil furent : le comte de Tonnerre, le maréchal de La Fayette, les vicomtes de Libourne et de Rochechouart, les sires de Montagu, de Mirandol (Louvet) et de Moy, Jean Girard, Guilllaume de Quiefdeville, Jean de Troissy et d'autres. L'intervention de Moy et de Troissy doit être notée, car elle fut sans doute favorable au parti populaire.

tandis que la reine de Sicile et le chancelier étaient occupés en Bretagne, ce trio eut les coudées franches ( 1 ) . C'est alors précisément que débarquèrent à Bourges les bannis de Tournai : Canet, Blarie, Evrard et les Mambour, sous le patronage de leur ancien allié le sire de Moy.

Ils avaient bien choisi leur temps. Introduits par leur protecteur dans l'entourage du roi, ils daubèrent à leur aise la façon dont les choses allaient à Tournai :

« Les gens de la Loi et les grands bourgeois, dirent-ils, n'étaient que des bourguignons, contraires au roi. Sohier Groul, qui avait été bon tant qu'il était resté à la tête des métiers, était devenu très fort bourguignon depuis qu'on l'avait fait prévôt. Simon Charles, avec sa politique modérée, avait fait perdre au roi un million que l'on eût pu tirer de ceux de la ville qui lui sont contraires. Quant à eux, les bannis, s'ils peuvent rentrer dans la ville, ils donneront la chasse aux ennemis du roi. D'ailleurs tout ce qu'ils avaient fait auparavant n'était que pour la bonne cause « (2).

Ce langage fit impression. Moy le confirma, s'attachant spécialement à discréditer Simon Charles. Les bannis obtinrent un mandement aux termes duquel le roi les « avouait des cas dont ils étaient bannis », considérant qu'ils avaient agi dans son intérêt, et ordonnait de respecter leurs biens et de les laisser circuler dans tout le royaume, excepté à Tombai.

(1) De Beaucourt, t. ii p. 353. On connaît l'influence de Yolande d'Aragon, veuve de Louis d'Anjou, roi de Sicile, sur son gendre Charles VII. Quant au chancelier, c'était alors Martin Gouge de Charpaiges, évoque de Clermont, qui appartenait à la fraction modérée du Conseil.

(2) Consaux, 17 août. Le rapport de P. Jean Hersot est reproduit plus ou moins exactement dans Ext. it 102.

Munis de cette pièce ils prirent le chemin du retour. C'était chose faite quand les principaux conseillers du roi revinrent à la Cour, et quand y arrivèrent les députés tournaisiens (1). Le chancelier Martin Gouge protesta, déclara qu'il ne mettrait pas le sceau à ce mandement si on le lui présentait. D'autres dirent que, si les bannis osaient remettre le pied en ville, ils devraient être pendus. Telle était l'incohérence de la politique royale.

A Tournai, fin juillet, on eut vent de l'approche des bannis. Aussitôt la ville entre en fermentation (2). La grande majorité des bannières se montra toutefois disposée à leur résister, tout en disant que, s'ils avaient des lettres du roi, il faudrait bien vérifier cellesci, et le cas échéant s'y conformer (3). Bientôt après l'on sut par Jean Hersot ce qui s'était passé chez le roi. La requête présentée par Blarie et consorts fut écartée (4), Mais, tandis que les Consaux, très inquiets, prenaient la résolution d'envoyer à Bourges l'homme des missions de confiance, Lotard de Willeries (5), le parti populaire relevait la tête, encouragé par la confirmation définitive des bannières que l'on venait d'apporter (24 août). Alors Simon Charles jugea bon d'intervenir.

(1) Le chancelier ne quitta Nantes qu'après le 18 mai (De Beaucourt, loc. cit.).

(2) Une ordonnance du 29 juillet défendit de porter des armes après neuf heures du soir, et de se présenter armé à l'hôtel-de-ville (Ext. ii 101). A une date que les comptes ne fixent point, deux émissaires allèrent à la maison de la Croix, en Hainaut, pour savoir si Canet, Blarie et les autres bannis y étaient. (Comptes d'entremise, 1423-1424. Autres voyages).

(3) La question fut soumise aux bannières le 10 août; elles répondirent le

(4) Consaux, 22 août. Ext. ii 104.

(5) Ibid.

Le 7 septembre, il vint, accompagné du bailli et des gens du roi, devant les quatre Consaux, et leur dit « comment le roi était curieux et diligent qu'aucun inconvénient n'advint en la ville. Il les pria d'aimer et de tenir justice, qui est le souverain bien. Car la ville a été peuplée et décorée par le bon gouvernement, amour, charité et justice qui y a été. Et, à ce propos, il allégua plusieurs écritures et exemples, en exaltant la puissance des quatre membr^es et Consaux, et exhortant à tenir justice sans avoir doute d'homme vivant : car justice vainc toujours. Il dit encore que, s'il fut jamais temps de faire justice, c'était à présent; et comment, par injustice, Paris était désolé. Il supplia, au nom du roi, que l'on fut uni, en ayant l'œil à justice et au bien de la ville, d'un commun assentiment. Car les ennemis nous cherchent pour nous dévorer. Il dit qu'on eût constance en adversité, en montrant sa loyauté, en faisant profession d'aimer et vénérer la justice; et à ce propos allégua les grandes désolations de la France par partialité et division. Il dit qu'on eut foi et paix l'un à l'autre ; que paix est la souveraine vertu » (1). C'était la politique des plus sages conseillers du roi que Simon Charles interprêtait par ces graves paroles; mais déjà il était trop tard pour conjurer l'orage.

La dimanche 10, les bannières avaient à délibérer sur deux objets importants :

P S'avoir si l'on augmenterait d'un denier l'assis du vin, et d'une maille celui de la bière, afin de pourvoir au déficit des finances communales (2) .

(1) Consaux, 7 septembre. Ext. ii 105.

(2) Les Consaux l'avaient décidé le 6, sauf l'approbation des bannières.

2° Régler l'ordre de la Procession (1).

A cette assemblée, les fèvres vinrent déclarer qu'ils cesseraient le travail tant qu'on n'aurait pas gracié un certain Jean Boulefriel, leur compagnon, banni comme séditieux pour avoir voulu provoquer une émeute le 16 mai, lorsque les députés envoyés pour la charte partirent au milieu de l'effervescence que l'on sait (2) , Tout de suite, les tisserands, les foulons et les laboureurs appuyèrent les fèvres. Le lendemain, les magistrats n'ayant pas obtempéré, l'on prit les armes au Becquerel. Ce que voyant, les Consaux s'armèrent aussi, vinrent sur le Marché, et firent crier que nul ne s'armât contre justice et que ceux qui aimaient le roi et justice vinssent avec eux.

La population se trouva divisée en deux camps : sur le Marché, les Consaux, la plupart des bourgeois, assez bien de gens de métier, et presque tous les doyens, même celui des foulons. Au Becquerel, les quatre métiers insurgés et une grande partie des autres, sous le commandement de Michel de Gand, doyen des fèvres, secondé par les doyens des tisserands et des laboureurs (3).

Les émeutiers avaient eu soin de s'emparer de presque toutes les bannières corporatives ; ils portaient une croix blanche sur la poitrine pour se reconnaître dans la mêlée. Car c'était bien d'une bataille qu'il s'agissait. Chaque parti se pourvut de traits, d'engins et de canons, et fortifia sa position. Celui des Consaux

(1) On sait que la grande procession de Tournai sortait le 14 septembre.

(2) Il fut banni à tous jours « comme séditieux et pour avoir dit et proféré plusieurs paroles séditieuses pour assembler le peuple de ladite ville et faire sédition et commotion, et dont très grand péril et inconvénient en fut apparant à venir i. Reg. de la Loi, bans de tous jours, 17 mai 1424.

(3) Le doyen des tisserands était Jean de Morlagne et celui des laboureurs Jean Dumoulin.

éleva tout autour du Marché des barricades au moyen de chariots, de charettes et d'étaus, et s'empara des pavois et des munitions que l'on put trouver dans les caves de la Halle. Les insurgés, de leur côté, allèrent chercher du matériel de guerre à la Monnaie. La porte P'errain ou de Cologne (1), d'une part, et le pont du Château, de l'autre, formaient les têtes de camp. « Et avait chaque partie peur de ses contraires « .

Dans cette occurrence, Simon Charles crut bien faire de rejoindre les émeutiers, non qu'il prit leur parti, assurément, mais pour les amener à composition. Des gens de bonne volonté allaient d'un camp à l'autre tâchant de mettre la paix.

Le différend se réduisit à ceci. Ceux du Becquerel prétendaient venir sur le Marché, disant qu'ils aimaient le roi et la justice aussi bien que les autres. Ceux de la Loi, qui redoutaient pareille démonstration, voulaient que tout le monde retournât chez soi. On parlementa jusqu'au mardi à deux heures après-midi. Finalement il fut conclu que, les deux parties ayant déposé toutes armes à tir, ceux du Becquerel viendraient sur le Marché, et se rangeraient d'un côté, tandis que les autres occuperaient le côté opposé ; que l'on échangerait un salut, et puis que l'on se disperserait. Les bannières se réuniraient ensuite pour statuer sur le sort de ce Boulefriel dont venait tout le mal.

Mais tandis que l'on se mettait d'accord, tout à coup, du pont du Château et de la porte de Cologne — sans que l'on sut qui avait commencé — partirent des coups de canon et une volée de traits qui balayèrent la rue du Cingle (2). Treize combattants furent blessés de

(1). Porte de l'enceinte primitive située au bas de la rue de Cologne. (2) Actuellement rue du Cygne.

flèches, de viretons et de boulets, et l'iin deux, Jacques de Montdidier, beau-fils du maître artilleur Mahieu de Ribeauval, si grièvement qu'on le crut mort (1). Toutefois ce fâcheux incident ne rompit point les pourparlers. Un instrument diplomatique en due forme fut dressé.

C'est la forme du traité du différend qui fut entre Messeigneurs de la Loi de la Ville et autres de leur compagnie, d'une part, et la Communauté, d'autre, le 11 septembre 1424.

Pour mettre en paix et en bonne union Messeigneurs de la Loi et la communauté, et la ville être entretenue en l'obéissance du roi, en laquelle tous veulent vivre et mourir jusques au dernier homme^ ont été avisées les choses ci-après déclarées :

I. Tous différends quelconques qui sont ou pourraient être entre les parties, et toutes choses qui sont faites jusques à présent seront toutes pardonnées et mises au néant; et n'en sera jamais faite aucune mention ni -fait reproche l'un à l'autre, comme si ces choses n'étaient jamais advenues, à peine d'être banni à perpétuité; excepté seulement que ceux qui ont blessé Jacquemin de Ribauval, que l'on dit être mort, seront punis.

IL Pour ce que, hier, fut crié à la bretèque que tous ceux qui aiment le roi et le bien de justice allassent sur le Marché, toute la communauté, qui à présent est assemblée au Becquerel pour garder le bien et honneur de roi, soutenir la justice, les libertés et franchises de la ville ainsi que tous les points de la charte qu'il a plu au roi d'octrojer, et y employer leurs corps jusques au dernier homme, ira sur le Marché doucement et amiablement en bonne ordonnance, sans cri, noise ou tumulte, tous armés et abastonnés comme ils sont à présent, mais sans trait. Il sera, de part et d'autre, défendu de tirer jusqu'à ce que ce présent traité soit de tous points exécuté.

III. Dès que ladite communauté du Becquerel sera sur le Marché, les seigneurs de la Loi lui livreront entièrement le côté des changes et se tiendront du côté de la Halle (2). Cela fait, la communauté saluera les seigneurs, et les seigneurs la

(1) Comptes d'entremise 1423-1424. Autres besognes, etc. Publications 4 décembre.

(2) Il s'agit de la Halle-aux-draps, et non de la Halle des Consaux, qui était séparée du Marché par le beffroi.

Communauté^ en signe de boyine am.our et fraternité . En suite chacun se retirera, des deux côtés, et s'en ira en sa maison. Immédiatement après, les bannières s'assembleront sans armes aux lieux accoutumés, et chacun donnera par écrit ses griefs; et ce qui sera ordonné par vingt-quatre bannières sera entretenu, ainsi que la charte le contient.

lY. Pour que l'entrevue au marché soit plus paisible, ceux de la communauté étant au Becquerel délaisseront les croix blanches qu'ils ont prises, et y viendront sans porter de croix ni d'autres insignes, afin qu'il n'y ait nulle différence des uns aux autres, pour plus grand signe d'amour et de fraternité.

V. Pour plus sûrement achever cette besogne, et qu'on ait plus grande confiance l'un à l'autre, et pour éviter tous /naux, messeigneurs de la Loi et ceux de leur compagnie livreront plaiges et otages à ceux du Becquerel, savoir : les deux majeurs des échevins et des eswardeurs, Roger de Clermès et Roland de Leuze, ou tels autres de pareil état que bon leur semblera. Pareillement, ceux du Becquerel bailleront otages, savoir Jehan de Casteler, Jaquemont Hacquart l'amnucheur, Gossart Bastien et Jehan Du Bus; ne pouvant offrir les doyens, qui sont chefs de leur côté, car ils sont nécessaires pour conduire le peuple paisiblement. Ceux du Becquerel supplient humblement les seigneurs de la Loi, si leurs otages ne sont pas de telle autorité et puissance que les autres (ce qui est certain) de ne pas en faire un obstacle à l'exécution du traité (1).

Ce traité, ce salut qui ressemble à un défi, ces garanties, ces otages témoignent de tout autre chose que d'une réconciliation sincère. C'était partie remise, et, selon le bruit qui courut, n'eût été le souci de la Procession prochaine, l'affaire eût mal tourné. D'ailleurs, si l'on avait évité le combat et que les Becquereaux prissent d'assaut le Marché, ouvrissent les prisons, rappelassent les bannis, rétablissent la souveraineté de l'émeute, les seigneurs de la Loi n'en sortaient pas moins amoindris et menacés. La politique de juste milieu était frappée.

(1) Cartulaire ii, f» 153 vo.

Au lendemain de l'émeute de septembre, comme après celle d'août 1423, les métiers exigèrent des réformes. Les doyens n'ayant pas, à quelques exceptions près, secondé le mouvement populaire, on destitua leur chef Colart Desgranges, que remplaça Michel de Gand (1). Il fut fait droit à certains griefs d'ordre économique par une ordonnance qui stipule des garanties pour la qualité du pain et de la bière, remédie à la cherté du bois de chauffage et en interdit l'accaparement, réduit les frais des écrits de loi, etc. (2). L'on favorisa l'importation des denrées alimentaires (3). L'impôt sur la bière ne fut pas majoré.

En même temps, le parti populaire ne cessait de travailler au retour des bannis : l'un d'eux, Jean Evrard, fut gracié; les bannières réclamaient pour les autres l'asile des lieux saints (4). De là une atmosphère d'inquiétude qui provoqua un nouveau courant d'émigration (5).

Le mouvement qui se dessine dès lors diffère de celui de 1423 en ce qu'il ne peut se prévaloir de l'intérêt du roi. Ce n'est plus que la poussée des couches populaires. Les vieilles digues une fois rompues par suite de circonstances extraordinaires, vainement l'on avait tenté de les réparer ; la démocratie se précipitait sans que personne pût l'arrêter, pas même le roi. Trop éloigné, trop faible, il ne fera que gémir et absoudre.

(1) Michel de Gand prêta serment le 26 septembre. (Ext. ii 107).

(2) Publication du 31 octobre. Ext. ii 111-116. Le 26 septembre une requête avait été adressé aux Consaux par les bannières. (Ibid. 108j.

(3) Ordonnance du 2 décembre : On peut amener à Tournai du blé, du bétail et des vivres quelconques sans payer tonlieux, pontenages, cauchiages, etc., aux fermiers des censés de la ville (Publications).

(4) Consaux, 14, 21 novembre, 12, 19 décembre.

(5) Ce mouvement commença le 15 aoiit. (Cf. ordonnance du 20 septembre. Ext. II 107).

Averti par les Willeries des menaces de révolte qui planaient, Charles VII écrivit de Poitiers le 7 octobre : " Pour ce que nous désirons de tout notre cœur notre ville de Tournai et les habitants d'icelle être toujours et demeurer ensemble en bonne paix, union et concorde, nous vous prions et commandons, sur tant que doutez nous déplaire, que toujours ayez et entreteniez ensemble bonne amour, concorde et union, et aussi avec nos officiers de par delà, sans émouvoir ni entreprendre les uns contre les autres contention, procès ni débats aucuns; mais vous conserviez, aidiez et confortiez les uns les autres, ainsi que faire le devez; car plus grand plaisir ne nous pourriez faire, et du contraire serions très déplaisant et non sans cause « (1). C'est le langage qu'avait tenu Simon Charles.

Informé de l'émeute de septembre, soi-disant " avenue par grande ardeur de soutenir et porter sa querelle ^ , la réponse qu'il adressa le 24 novembre, de Riom où il présidait les Etats de Languedoc, le montre irrité contre les fauteurs de désordre. " Quand premièrement ce vint à notre connaissance, nous en fûmes, et non sans cause, bien merveilleux et troublé, pour cause des grands dangers qui, par telles voies et manières condamnables se peuvent vraisemblablement advenir, comme la perdition totale de vous et de votre ville, qui est l'un des principaux membres de notre seigneurie, et du péril de laquelle aurions le plus grand intérêt. C'est pourquoi vous, qui avez à gouverner par loi et bonne police, dussiez bien aviser à l'inconvénient, avant de vous émouvoir si légèrement et

(1) Pièces justificatives 18. Cette lettre, donnée à Poitiers le 7 octobre, fut apportée le 8 novembre par Etienne de Willeries, qui avait accompagné son frère Lotard auprès du roi. (Ext. ii 128-121).

sans cause suffisante; car ce n'est votre honneur ni sûreté, mais la gloire de vos ennemis, et c'est aventurer notre fait et vous donner charge telle que ne la pourrez réparer. Toutefois, pour cette fois, vu ce que nous en écrivez, en demeurons content, ni pour cette cause (mais n'y retombez plus!) n'avons ni jamais n'aurons malveillance aucune sur vous, et vous prions et mandons, sur la loyauté que nous devez, que dorénavant vous gouverniez si bien et si raisonnablement les uns envers les autres, et viviez ensemble par telle et si vraie amour et union, en obéissant toujours sans dévoyer à toute bonne justice, que ce soit à votre louange et que nous en devions être et demeurer content; car bien nous déplairait d'ouïr et savoir le contraire " (1).

Les élections de 1425 modifièrent assez sensiblement le personnel municipal. L'émigration avait creusé des vides dans les collèges des jurés et des échevins; de plus, il fallut en écarter des personnalités trop compromises aux yeux du parti populaire (2) . C'est sans doute dans le dessein de ménager les susceptibilités que la prévôté fut conférée à deux hommes qui n'avaient tenu jusqu'alors qu'un rôle effacé : Jacques du Mortier et Jean de Waudripont (3). Coppet, Destrayelles et Groul demeurèrent cependant au premier rang. On accueillit dans le collège des eswardeurs plusieurs doyens de l'année précédente, en tête desquels l'ex-souverain

(1) Pièces justificatives 19. Cette lettre fut donnée à lliom le 26 novembre. Il avait été résolu, le 6 octobre, d'écrire et envoyer au roi. (Consaux).

(2) Parmi les disparus : Pierre le Muisis, Quentin du Mortier, Jacques Le Louchier, Jean et Roland de Leuze, Jean Gargate, Jean de Clermès, Jérôme du Mortier. Quant à Roger de Clermès, il mourut avant le renouvellement de la Loi, mais déjà il s'était transporté à Bruges. (Consaux 3 octobre 1424).

(3) Jean de Waudripont, né vers 1378, était fils de Jacques et de Mahaut du Mes, et neveu de Sire Ernoul. (Comte P. du Chastel. Notices généalogiques m 655).

Colart Desgranges; car ils avaient fait preuve de sagesse au point d'encourir le désaveu des métiers. Ces derniers choisirent leurs chefs parmi les violents, ou ceux que les violents pourraient mener à leur guise : le nom du souverain doyen de 1425, Jean de Quarmont, restera attaché aux pires excès de la démagogie. C'en était donc fait de l'union des quatre Consaux prônée par Simon Charles.

§IV

Page 1